Rituels et croyances
La plupart des créatures du folklore se croisent par malchance : on rentre tard, on prend le mauvais chemin, et l'on tombe sur elles. Les figures rassemblées ici fonctionnent à l'inverse. Elles exigent quelque chose de vous : répéter un nom devant un miroir, poser les mains sur un guéridon, recopier une lettre, préparer un objet selon une recette précise. Ce ne sont pas des rencontres, ce sont des convocations.
Ce regroupement n'est pas géographique, et c'est volontaire. Bloody Mary vient des cours de récréation américaines, Kuchisake-onna d'une rumeur de la préfecture de Gifu, El Silbón des plaines du Venezuela, la main de gloire d'un grimoire imprimé en France, la lettre en chaîne d'une pratique attestée depuis l'Antiquité tardive. Aucun terroir ne les relie. Ce qui les réunit, c'est le geste : toutes réclament une action de la part de celui qui veut les rencontrer, et toutes promettent une conséquence en retour.
Cette famille a une particularité que les créatures n'ont pas : elle se transmet avec son mode d'emploi. On n'explique pas comment croiser un loup-garou, il n'y a rien à faire pour cela. Mais on apprend précisément combien de fois prononcer un nom, dans quelle pièce, avec quelle lumière. Le récit contient sa propre procédure, et c'est ce qui lui permet de voyager si vite : il suffit d'un enfant qui connaît la formule pour qu'une école entière la connaisse la semaine suivante.
On y trouve aussi, et ce n'est pas un hasard, les légendes les mieux datées de tout le folklore. Là où l'apparition d'un korrigan se perd dans des siècles de tradition orale, la rumeur de Kuchisake-onna se suit presque semaine par semaine dans la presse japonaise de 1979. La mode des tables tournantes atteint l'Europe en mars 1853 et culmine l'hiver suivant. La main de gloire a sa recette publiée dans le Petit Albert en 1668. Ces récits laissent des traces écrites parce qu'ils passent par des objets, des journaux et des livres, pas seulement par la parole.
Le lien avec l'histoire des techniques est frappant. La lettre en chaîne suppose une poste, l'auto-stoppeuse suppose l'automobile, la table tournante suppose un salon bourgeois et du temps libre. Chaque fois qu'un nouveau moyen de communication apparaît, ces légendes le prennent : les chaînes papier sont devenues des courriels, puis des messages à faire suivre sous peine de malchance. Le contrat n'a pas bougé d'un mot depuis le début du XXe siècle, seul le support a changé.
Il faut enfin remarquer ce que ces rituels demandent réellement. Presque aucun ne réclame la foi. On peut recopier une lettre en chaîne en trouvant cela ridicule, et beaucoup l'ont fait : le geste coûte si peu, et le risque annoncé, même absurde, est désagréable à endosser. On peut appeler Bloody Mary en riant, tout en sachant très bien qu'on aura peur. C'est peut-être ce qui explique leur résistance : elles n'exigent pas qu'on y croie, seulement qu'on joue le jeu.
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