La Chaîne

La Chaîne, créature du folklore (Europe centrale), illustration

Une feuille arrive chez vous. Elle annonce qu'elle est tombée du ciel, qu'elle protège celui qui la garde, et surtout qu'il faut la recopier et la faire suivre à un certain nombre de personnes. Si vous obéissez, la chance ; si vous brisez la chaîne, le malheur. C'est le plus vieil objet contagieux du folklore européen, et il n'a jamais eu besoin de croire en lui-même pour fonctionner : il lui suffit que vous n'osiez pas être celui qui l'arrête.

La légende

La lettre en chaîne n'est ni une créature ni une apparition : c'est un texte qui exige quelque chose de vous. Son mécanisme tient en deux leviers, une promesse et une menace. Faites suivre dans le délai imparti et la fortune vous attend ; laissez tomber et le malheur vous frappe, souvent avec des exemples effrayants à l'appui, ce untel qui a jeté la lettre et qui est mort dans l'année.

L'ancêtre religieux de cet objet s'appelle le Himmelsbrief, la lettre du ciel : un document présenté comme écrit par Dieu ou par un envoyé divin, censé avoir miraculeusement chuté des nues, et qui protège de tout mal celui qui le détient. Il promet la sécurité à qui en garde une copie et menace de punition ceux qui n'y croient pas, ce qui l'incite tout naturellement à se reproduire.

Le passage de la relique au dispositif se fait quand la lettre cesse de demander qu'on la garde pour exiger qu'on la copie. C'est là qu'elle devient une chaîne au sens propre : chaque destinataire est un maillon, et la rupture est une faute personnelle.

Ce qui rend l'objet si troublant, c'est qu'il ne demande pas d'y croire. Beaucoup de gens ont recopié ces lettres en trouvant cela ridicule, simplement parce que le coût du geste était minuscule et le risque, même improbable, désagréable à assumer. La chaîne prospère sur ce calcul, pas sur la foi.

Origines et histoire

Les lettres du ciel sont très anciennes. La plus ancienne référence connue remonte au IIIe siècle, chez Hippolyte de Rome, et le plus ancien texte complet conservé est un document latin daté du VIe siècle. Elles traversent tout le Moyen Âge : lors de la croisade des Pastoureaux de 1251, un prédicateur nommé Jacob en portait une qu'il disait tenir de la Vierge.

Le tournant se joue en deux temps, et il faut les distinguer. La plus ancienne lettre en chaîne matériellement conservée, hors Himmelsbriefe, est une lettre de charité de décembre 1888 recensée par le folkloriste Daniel VanArsdale : elle sollicitait des pièces pour l'instruction des pauvres et demandait d'en envoyer quatre copies à des amis. Ces lettres de charité, en vogue à partir de 1888, étaient encore auto-limitées : chaque destinataire incrémentait un compteur de génération jusqu'à un maximum prévu d'avance.

Le contrat que nous connaissons, la chance contre le malheur, n'apparaît qu'après 1900, avec des lettres plus courtes et entièrement profanes qui promettent la fortune à qui recopie et menacent qui s'abstient. La première lettre de chance documentée aux États-Unis est l'« Ancient Prayer » de 1906, massivement recopiée à la main sur des cartes postales. Les immigrants européens avaient entre-temps emporté les Himmelsbriefe outre-Atlantique, où ils connaissent une seconde vie. Des soldats superstitieux les portent sur eux comme des amulettes au combat, des familles les encadrent pour préserver la maison de l'incendie ou de l'inondation. En Pennsylvanie, ces lettres s'intègrent aux pratiques de magie populaire allemande dites Pow-wow, et sont imprimées par milliers en allemand comme en anglais, vendues par des colporteurs, dans les foires et les magasins de village.

Le procédé a ensuite fait le tour du monde en s'adaptant. Le Japon connaît dès 1922 environ ses Kōun no Tegami, les lettres de chance, vraisemblablement adaptées de versions occidentales ; puis les années 1970 y voient le succès des Fukou no Tegami, les lettres de malheur, qui basculent de la promesse vers la menace. Depuis les années 1990, l'objet a simplement changé de support : courriel, SMS, réseaux sociaux, avec le même contrat inchangé.

Variantes et cousins

La chaîne partage avec Bloody Mary et l'esprit de la table le statut de rituel que l'on exécute soi-même. Mais elle est la seule à ne rien faire apparaître : il n'y a pas de créature au bout, seulement une obligation. C'est du folklore réduit à sa mécanique, sans le moindre monstre pour l'incarner.

Sa vraie parenté est avec les grimoires de colportage comme le Petit Albert, qui circulaient par les mêmes chemins, vendus par les mêmes marchands ambulants, dans les mêmes campagnes. Les Himmelsbriefe de Pennsylvanie étaient d'ailleurs diffusés exactement de cette façon.

On peut lui trouver un cousinage plus inattendu avec la structure de toute rumeur : la lettre en chaîne est une légende qui a rendu explicite ce que les autres font en silence. Là où Kuchisake-onna se transmet parce qu'elle fait peur, la chaîne écrit noir sur blanc l'ordre de la transmettre. C'est la même contagion, mais avec le mode d'emploi imprimé dessus.

Dans la culture

L'arithmétique de ces lettres a de quoi donner le vertige et a été calculée bien des fois : une personne qui envoie neuf copies, sur dix générations, produirait théoriquement près de trois milliards et demi de lettres. Aucune chaîne n'y parvient évidemment, mais ce calcul explique pourquoi les administrations postales ont fini par s'en préoccuper.

Le passage au numérique n'a rien changé au fond. Les courriels à faire suivre, les messages de messagerie instantanée et les publications à partager sous peine de malchance reprennent mot pour mot le contrat des lettres de chance du début du XXe siècle, avec les mêmes délais et les mêmes exemples de contrevenants punis.

Les Himmelsbriefe anciens, eux, sont devenus des objets de collection et d'étude. Les exemplaires imprimés en Pennsylvanie au XIXe siècle figurent dans les fonds patrimoniaux consacrés à la culture germano-américaine, où ils documentent une piété populaire qui mêlait sans complexe prière et talisman.

La Chaîne existe-t-il vraiment ?

Créature de légende L'objet est parfaitement réel et son histoire est documentée depuis l'Antiquité tardive. Ce qui relève de la croyance, ce sont les effets promis ou menacés : ni la protection ni les malheurs annoncés n'ont jamais été établis.

  • La chaîne ne réclame pas la foi mais un calcul : recopier coûte peu, refuser expose à un risque annoncé. C'est ce déséquilibre, et non la croyance, qui assure sa propagation.
  • Sa structure exponentielle est intenable : neuf copies par personne sur dix générations donneraient près de trois milliards et demi de lettres, ce qui explique que les chaînes s'éteignent toujours d'elles-mêmes.

Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'une lettre en chaîne ?

Un message qui demande à son destinataire d'en faire un certain nombre de copies et de les transmettre à d'autres personnes. Il repose sur deux leviers : la promesse d'une chance si l'on obéit, la menace d'un malheur si l'on interrompt la chaîne.

Qu'est-ce qu'un Himmelsbrief ?

Une « lettre du ciel » : un document présenté comme écrit par Dieu ou un envoyé divin, censé être tombé du ciel, qui protège de tout mal celui qui le détient. La plus ancienne référence remonte au IIIe siècle chez Hippolyte de Rome, et le plus ancien texte complet conservé est latin et date du VIe siècle.

Depuis quand existent les lettres en chaîne ?

Les lettres de protection sont très anciennes. La plus ancienne chaîne matériellement conservée est une lettre de charité de décembre 1888, encore auto-limitée par un compteur de générations. Le contrat chance contre malheur, lui, n'apparaît qu'après 1900 : la première lettre de chance documentée aux États-Unis date de 1906.

Pourquoi les gens recopient-ils ces lettres sans y croire ?

Parce que le calcul leur est favorable : recopier coûte peu, tandis que le risque annoncé, même jugé absurde, est désagréable à endosser. La chaîne ne demande pas d'adhésion, seulement que personne n'accepte d'être celui qui l'a interrompue.

Légendes voisines

Sources

  1. Wikipédia (EN) : Chain letter
  2. Wikipédia (EN) : Himmelsbrief (lettre du ciel)
  3. Daniel W. VanArsdale, « Chain Letter Evolution » (archive et étude des chaînes papier)
  4. The Goschenhoppen Historians : Himmelsbriefen de Pennsylvanie

La Chaîne dans Crie au loup

Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. La Chaîne y coûte 1 chandelle pour 0 de puissance, avec cette capacité : « Elle change de camp. Transmets-la ou subis. » Dans « Crie au loup », La Chaîne (coût 1, puissance 0) change de camp à la fin du tour : transmets-la ou subis. Avec zéro puissance, elle ne vaut rien à personne, elle ne fait que passer de main en main. C'est la seule carte du jeu dont l'intérêt est de ne pas la garder.

La carte parmi les 252

Coût 1, puissance 0 : La Chaîne frappe plus fort que 0 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.

01234560471114coût en chandellespuissanceAbhartach, Bête du Gévaudan, Black Shuck, Cailleach, Dragons de Duhamel, Griffon… (4/5)Áine, Alkonost, Ammit, Baku, Barbegazi, Bugul Noz… (3/4)Alp, Anguana, Boggart, Boitatá, Croque-mitaine, Dame Blanche… (2/3)Amaterasu, Gargantua, Le Diable, Piasa, Tatzelwurm (6/10)Ankou, Djinn, Grendel, Gwyn ap Nudd, Kochtcheï, Nessie… (5/8)Baba Yaga, Centaure, Cerf blanc, Chapalu, Garache, Huldra… (3/5)Banshee, Belsnickel, Charon, Chupacabra, Clurichaun, Gargouille… (2/2)Basilic, Kuchisake-onna, Kumiho, L’Écho, Lavandières de nuit, Le Cadet… (3/2)Bécut, Dahu (2/5)Black Annis, Chimère, Curupira, Dullahan, Isonade, Joulupukki… (4/6)Bloody Mary, L'Olifant, Le Carnet du père, Loup-garou (3/1)Bouc de Yule, Drop bear, L'Auto-stoppeuse, Le Somnambule, Pooka (2/4)Brownie, Cat Sìth, Chat de Yule, El Coco, Gnome, Jack-in-the-Green… (1/2)Bulgae, Chaneque, Diablotin, Domovoï, Farfadet, Feu follet… (1/1)Bunyip, Grootslang, Ogre (4/8)Caramantran, La Lune rousse, Le Coffre, Le Gibet, Les Bottes de sept lieues, Ningyo (2/1)Chang'e, Dame de la Lune, Charybde, Chasse sauvage, Mesnie Hellequin (5/6)Changeling, Strigoï (2/0)Cirein-cròin, Kraken (5/11)Comte Arnau, Dame Holle, Dragon, Ogresse, Oiseau de feu, Simorgh… (5/7)Cortège des Tsukumogami, Le Conteur (6/7)Coulobre, Drac, Each-uisge, Golem (3/6)Cŵn Annwn, Dip, L'Aîné, Le Hollandais volant, Nosferatu, Penanggalan… (4/4)Diable de Jersey, Oiseau-tonnerre, Qilin, Scylla (4/7)Dragon de Wawel, Draugr, Gaasyendietha, Graoully, Leppalúði, Oni… (5/9)El Silbón, Gorgone, Máni, Roi des Aulnes, Selkie (3/3)Géant des montagnes (6/13)Grand Méchant Loup, Oiseau Roc (6/11)Jean Chastel (5/5)La Befana, La Diablesse, Père Fouettard, Roi des Korrigans, Stryge (6/8)La Main de gloire (4/2)La Nuit de Kupala, Le Jour le plus long, Le Miroir voilé, Les Douze Nuits (4/3)Les Nornes (5/3)Léviathan (6/14)Louhi, Merlin, Reine des fées, Spring-heeled Jack (6/9)Marid (6/12)Poulpiquet (1/3)Sasquatch (5/10)Troll (3/7)Wendigo (3/10)Avec La Chaîne : Matagot, Tió de Nadal, UtburdLa Chaîne