Les légendes de Paris et d'Île-de-France
Paris a beau être la ville des Lumières, elle garde ses ombres. La plus célèbre se tient accoudée à la balustrade des tours de Notre-Dame : la Stryge, démon cornu qui tire la langue au-dessus de la capitale et incarne, à elle seule, tout le Paris fantastique.
Le mot vient de loin. Les striges des Anciens étaient des oiseaux nocturnes buveurs de sang, réputés s'attaquer aux nourrissons : Ovide en parle déjà, et le terme a traversé le Moyen Âge pour désigner sorcières et vampires dans tout l'espace latin. La stryge appartient donc à la grande famille des créatures de la nuit, cousine des lamies antiques et des strigoï des Carpates, bien avant de devenir parisienne.
Car la Stryge que tout le monde connaît est une invention du XIXe siècle. Lors de la grande restauration de Notre-Dame menée par Viollet-le-Duc à partir des années 1840, l'architecte fait sculpter sur la galerie haute une série de chimères : démons, oiseaux fantastiques, bêtes hybrides penchées sur le vide. Aucune n'est médiévale ; toutes sont des créations romantiques, nourries de l'imaginaire gothique remis à la mode par le roman de Victor Hugo. La plus expressive, ce démon ailé et cornu qui se tient le menton dans les mains, l'air profondément blasé par le spectacle des hommes, reçoit vite un nom : le Stryge.
C'est une image qui l'a rendue immortelle. En 1853, le graveur Charles Méryon publie Le Stryge, eau-forte où le démon domine un Paris de toits et de corbeaux : l'estampe fait le tour de l'Europe et fixe pour toujours l'association entre la créature et la ville. Depuis, la Stryge est devenue la gardienne symbolique de Paris : photographiée par des générations d'artistes, elle observe la capitale comme un vieux concierge observe sa cour, mi-menaçante, mi-protectrice. Baudelaire, qui admirait les eaux-fortes de Méryon, a contribué à faire de ces vues du vieux Paris un sommet de l'estampe, et le balcon des chimères est resté l'un des points de vue les plus photographiés de la capitale.
Il y a quelque chose de très parisien dans cette histoire : une créature antique, réinventée par un architecte, popularisée par un graveur, et adoptée par la ville au point de passer pour médiévale. La Stryge rappelle que le folklore n'est pas toujours ancien : il suffit parfois d'un artiste inspiré et d'un bon point de vue sur les toits pour créer une légende. Dans le set parisien de Crie au loup, elle veille seule : sur une ville pareille, un seul démon bien placé suffit.
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Questions fréquentes
La Stryge de Notre-Dame date-t-elle du Moyen Âge ?
Non : comme toutes les chimères de la galerie haute, elle a été créée au XIXe siècle lors de la restauration de Viollet-le-Duc. Seules les gargouilles, qui servent à évacuer l'eau, existaient sur l'édifice médiéval.
Quelle différence entre une gargouille et une chimère ?
La gargouille est une gouttière sculptée qui rejette l'eau de pluie loin des murs ; la chimère est une statue purement décorative. La Stryge de Notre-Dame est donc une chimère, même si le langage courant confond souvent les deux.
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