L'Esprit de la table

L'Esprit de la table, créature du folklore (Paris), illustration

Un salon parisien du Second Empire, quelques mains posées à plat sur un guéridon, et la question posée à voix haute : y a-t-il quelqu'un ? La table craque, tremble, puis se met à tourner, et parfois se dresse sur un pied. Pendant l'hiver 1853, l'Europe entière s'y est mise. Les tables tournantes sont sans doute la première mode véritablement universelle, et le seul rituel de ce jeu dont on peut suivre la carrière dans les journaux de l'époque.

La légende

Le dispositif est d'une simplicité désarmante et c'est ce qui a fait son succès : il ne demande aucun matériel. On s'assied autour d'une table, on pose les mains à plat sur le plateau, on invoque un défunt et l'on attend. Les récits d'époque décrivent toujours la même progression : des craquements, puis un tremblement, puis un mouvement circulaire qui s'accélère au point que les participants ont du mal à suivre.

Vient ensuite le dialogue. La table répond en frappant du pied, une fois pour oui, deux pour non, ou en égrenant l'alphabet jusqu'à la lettre voulue. C'est laborieux, ce qui n'a rien d'anodin : la lenteur du procédé donne à chaque réponse un poids considérable, et le groupe entier retient son souffle pendant qu'on compte les coups.

Ce qui fait l'intérêt de ce rituel, c'est qu'il est collectif. Là où le miroir de Bloody Mary isole celui qui regarde, la table exige plusieurs paires de mains. On ne convoque pas seul, et personne ne peut vraiment savoir ce que fait la main du voisin. La séance produit ainsi une expérience partagée dont chaque participant est à la fois témoin et, sans le savoir, acteur.

Le rituel a aussi ceci de particulier qu'il promet une réponse. Les autres légendes que l'on provoque font apparaître quelque chose ; celle-ci prétend établir une conversation, et c'est ce qui explique qu'elle ait passionné des gens instruits plutôt que des enfants.

Origines et histoire

Le phénomène naît dans l'État de New York en 1848 et se répand aux États-Unis au début des années 1850. Il atteint l'Europe en mars 1853 et y explose immédiatement : la mode culmine pendant l'hiver 1853 avant de décliner peu à peu. La France est un terrain particulièrement favorable, où le magnétisme, le swedenborgianisme et le fouriérisme avaient déjà préparé le terrain. Tous les salons de la bonne société du Second Empire en discutent et tentent l'expérience.

C'est de cette mode que sort le spiritisme français. En mai 1855, un ami convainc l'éducateur Hippolyte Léon Denizard Rivail d'assister à une séance de tables tournantes chez un magnétiseur nommé Fortier. Loin d'y voir de la superstition, Rivail applique une méthode qu'il veut scientifique : il compile et classe les communications obtenues par différents médiums parisiens, et pose les mêmes questions aux uns et aux autres pour vérifier la cohérence des réponses.

De ce travail naît « Le Livre des Esprits », publié à Paris en 1857 sous le pseudonyme d'Allan Kardec. L'ouvrage devient le texte de référence du mouvement spirite, qui essaimera bien au-delà de la France, notamment au Brésil. Fait notable : Kardec lui-même considérait la table tournante comme dépassée dès 1858, simple étape préliminaire avant des modes de communication qu'il jugeait plus aboutis.

La science s'en est mêlée très tôt. Michael Faraday enquête sur le phénomène dès ses débuts, et le chimiste Michel-Eugène Chevreul, mandaté par l'Académie des sciences, achève une étude en 1854, restée inédite. Leurs travaux pointent la même direction : les mouvements de la table sont produits par les participants eux-mêmes, par des contractions musculaires involontaires dont ils n'ont pas conscience. C'est ce qu'on appellera l'effet idéomoteur, et il explique aussi bien le pendule que la planchette Ouija.

Variantes et cousins

La table tournante a une descendance directe et florissante : la planchette Ouija, apparue à la fin du XIXe siècle, en reprend exactement le principe en le rendant plus rapide et plus commode. On y retrouve les mains posées, la réponse épelée et l'impossibilité de savoir qui pousse.

Dans la famille des légendes que l'on convoque, elle est la voisine immédiate de Bloody Mary : un protocole, un groupe, une réponse attendue de l'au-delà. La différence tient au public. Le miroir est un jeu d'enfants, la table fut une affaire d'adultes cultivés, pratiquée dans les salons et prise très au sérieux par des écrivains et des savants.

Le voisinage avec les grimoires, la Main de gloire et le Petit Albert, est plus lointain qu'il n'y paraît : ceux-là cherchent un profit matériel, un trésor, une porte qui s'ouvre. La table, elle, ne demande rien d'autre que des nouvelles. C'est un rituel de deuil autant que de curiosité, et bien des séances de 1853 ont été des tentatives de parler à un mort récent.

Dans la culture

Victor Hugo est le témoin le plus célèbre de cette mode : pendant son exil à Jersey, il consigne de longues séances de tables parlantes. L'épisode reste l'un des plus commentés de sa biographie et a fourni la matière de nombreux travaux.

Le guéridon, les mains à plat et la question posée dans le noir sont devenus une image immédiatement lisible, du théâtre du XIXe siècle aux films d'épouvante contemporains. La scène s'est déplacée mais la mise en place n'a pas bougé d'un pouce depuis 1853.

Le spiritisme né de cette mode a, lui, connu une postérité considérable. « Le Livre des Esprits » a été traduit et diffusé bien au-delà de l'Europe, et le mouvement compte encore aujourd'hui des millions de fidèles, en particulier au Brésil. Une lubie de salon parisien a fini par fonder un courant religieux durable.

L'Esprit de la table existe-t-il vraiment ?

Observations débattues La mode, les séances et leur retentissement sont parfaitement documentés ; l'origine surnaturelle des mouvements ne l'est pas. Les travaux de Faraday et de Chevreul, dès les années 1850, attribuent le phénomène aux participants eux-mêmes.

  • L'effet idéomoteur : des contractions musculaires involontaires, produites par les participants sans qu'ils en aient conscience, suffisent à mettre la table en mouvement et à orienter les réponses.
  • Le terrain était préparé en France par le magnétisme, le swedenborgianisme et le fouriérisme, ce qui explique la rapidité de l'adoption et le sérieux avec lequel des gens instruits ont pris la chose.

Sur les traces de L'Esprit de la table

  • LieuMaison de Victor Hugo à Jersey (Marine Terrace)Lieu des séances de tables parlantes tenues par Hugo pendant son exil, épisode abondamment consigné et commenté.

Questions fréquentes

Comment fonctionne une séance de table tournante ?

Les participants s'assoient autour d'une table et posent les mains à plat sur le plateau en invoquant un esprit. La table craque, tremble, puis se met à tourner. Elle répond ensuite en frappant du pied, une fois pour oui, deux pour non, ou en égrenant l'alphabet jusqu'à la lettre voulue.

Quand la mode des tables tournantes est-elle apparue ?

Le phénomène naît dans l'État de New York en 1848, se répand aux États-Unis au début des années 1850, puis atteint l'Europe en mars 1853. La mode culmine pendant l'hiver 1853 avant de décliner, tout en s'enracinant durablement en France.

Comment la science explique-t-elle le mouvement de la table ?

Par l'effet idéomoteur : les participants produisent eux-mêmes le mouvement, par des contractions musculaires involontaires dont ils n'ont pas conscience. Michael Faraday enquête dès les débuts du phénomène, et le chimiste Michel-Eugène Chevreul, mandaté par l'Académie des sciences, achève une étude en 1854.

Quel est le rapport avec Allan Kardec ?

Allan Kardec est le pseudonyme d'Hippolyte Léon Denizard Rivail, éducateur amené en mai 1855 à assister à une séance de tables tournantes. Il en tire une enquête méthodique auprès de nombreux médiums parisiens, publiée en 1857 sous le titre « Le Livre des Esprits », texte fondateur du spiritisme.

Légendes voisines

Sources

  1. Wikipédia : Table tournante (spiritisme)
  2. AFIS Science : les tables tournantes de Victor Hugo à Jersey, vers une explication du mystère
  3. Arcanum Paris : spiritisme à Paris, Allan Kardec, spirites et médiums

L'Esprit de la table dans Crie au loup

Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. L'Esprit de la table y coûte 2 chandelles pour 2 de puissance, avec cette capacité : « Si elle n'est pas seule ici, piochez 1. » Dans « Crie au loup », L'Esprit de la table (coût 2, puissance 2) fait piocher une carte à la fin du tour, à condition de ne pas être seul sur son lieu. C'est la règle même du rituel : une table ne parle jamais à une seule paire de mains, il faut être plusieurs autour du guéridon pour obtenir une réponse.

On peut la croiser sur Catacombes, lieu de sa région dans le jeu.

La carte parmi les 252

Coût 2, puissance 2 : L'Esprit de la table frappe plus fort que 14 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.

01234560471114coût en chandellespuissanceAbhartach, Bête du Gévaudan, Black Shuck, Cailleach, Dragons de Duhamel, Griffon… (4/5)Áine, Alkonost, Ammit, Baku, Barbegazi, Bugul Noz… (3/4)Alp, Anguana, Boggart, Boitatá, Croque-mitaine, Dame Blanche… (2/3)Amaterasu, Gargantua, Le Diable, Piasa, Tatzelwurm (6/10)Ankou, Djinn, Grendel, Gwyn ap Nudd, Kochtcheï, Nessie… (5/8)Baba Yaga, Centaure, Cerf blanc, Chapalu, Garache, Huldra… (3/5)Basilic, Kuchisake-onna, Kumiho, L’Écho, Lavandières de nuit, Le Cadet… (3/2)Bécut, Dahu (2/5)Black Annis, Chimère, Curupira, Dullahan, Isonade, Joulupukki… (4/6)Bloody Mary, L'Olifant, Le Carnet du père, Loup-garou (3/1)Bouc de Yule, Drop bear, L'Auto-stoppeuse, Le Somnambule, Pooka (2/4)Brownie, Cat Sìth, Chat de Yule, El Coco, Gnome, Jack-in-the-Green… (1/2)Bulgae, Chaneque, Diablotin, Domovoï, Farfadet, Feu follet… (1/1)Bunyip, Grootslang, Ogre (4/8)Caramantran, La Lune rousse, Le Coffre, Le Gibet, Les Bottes de sept lieues, Ningyo (2/1)Chang'e, Dame de la Lune, Charybde, Chasse sauvage, Mesnie Hellequin (5/6)Changeling, Strigoï (2/0)Cirein-cròin, Kraken (5/11)Comte Arnau, Dame Holle, Dragon, Ogresse, Oiseau de feu, Simorgh… (5/7)Cortège des Tsukumogami, Le Conteur (6/7)Coulobre, Drac, Each-uisge, Golem (3/6)Cŵn Annwn, Dip, L'Aîné, Le Hollandais volant, Nosferatu, Penanggalan… (4/4)Diable de Jersey, Oiseau-tonnerre, Qilin, Scylla (4/7)Dragon de Wawel, Draugr, Gaasyendietha, Graoully, Leppalúði, Oni… (5/9)El Silbón, Gorgone, Máni, Roi des Aulnes, Selkie (3/3)Géant des montagnes (6/13)Grand Méchant Loup, Oiseau Roc (6/11)Jean Chastel (5/5)La Befana, La Diablesse, Père Fouettard, Roi des Korrigans, Stryge (6/8)La Chaîne, Matagot, Tió de Nadal, Utburd (1/0)La Main de gloire (4/2)La Nuit de Kupala, Le Jour le plus long, Le Miroir voilé, Les Douze Nuits (4/3)Les Nornes (5/3)Léviathan (6/14)Louhi, Merlin, Reine des fées, Spring-heeled Jack (6/9)Marid (6/12)Poulpiquet (1/3)Sasquatch (5/10)Troll (3/7)Wendigo (3/10)Avec L'Esprit de la table : Banshee, Belsnickel, Charon, Chupacabra, ClurichaunL'Esprit de la table