La Stryge

Accoudée à la balustrade des tours de Notre-Dame, une créature cornue tire la langue au-dessus de Paris depuis le milieu du XIXe siècle. On l'appelle le Stryge, et son nom vient de bien plus loin que la cathédrale : dans l'Antiquité romaine déjà, la stryge était l'oiseau de nuit qui venait boire le sang des enfants endormis.
La légende
Chez les Romains, la nuit avait des ailes. Le poète Ovide décrit dans les Fastes des oiseaux voraces à la tête énorme, aux yeux fixes, au bec crochu, qui volent la nuit et s'attaquent aux nourrissons laissés sans garde pour leur déchirer les entrailles et boire leur sang. On les appelait striges, d'un mot grec désignant un rapace nocturne, la chouette ou l'effraie, dont le cri strident semblait déjà un mauvais présage.
Mais la stryge antique n'est pas qu'un oiseau : c'est une créature du doute. Sorcière changée en rapace ? Démon femelle ? Vieille femme qui vole la nuit ? Les Romains eux-mêmes hésitaient, et cette incertitude fera la fortune du mot. La stryge devient au fil des siècles un être hybride, mi-femme mi-oiseau, buveuse de sang et voleuse d'enfants, qui hante les toits des villes endormies.
La légende retient d'elle une image : une silhouette perchée au-dessus des maisons, patiente, qui regarde vivre les hommes en contrebas et attend la nuit pour prélever sa dîme. Ni fantôme ni bête, la stryge est le prédateur des sommeils, celle qu'on ne voit jamais mais qu'on accuse au matin, quand un enfant est pâle et fiévreux.
Origines et histoire
Le mot a une généalogie limpide : le latin strix, emprunté au grec, désigne d'abord un rapace nocturne bien réel, et les naturalistes s'en souviendront en baptisant Strigidae la famille des chouettes et des hiboux. Autour de cet oiseau, Rome a cristallisé des peurs très concrètes : la mortalité infantile inexpliquée, les bruits de la nuit, les vieilles femmes soupçonnées de magie. La strige est l'un des plus anciens exemples de démon nocturne s'attaquant aux berceaux.
Au Moyen Âge et dans les traditions slaves et balkaniques, la figure glisse vers la sorcière et le mort qui revient : la strige devient parente du vampire. Le glissement s'officialise au siècle des Lumières lorsque dom Augustin Calmet publie en 1746 son traité sur les apparitions et les vampires ; à sa suite, les dictionnaires français finissent par traiter « stryge » et « vampire » en quasi-synonymes, démons nocturnes suceurs de sang.
Puis vient la troisième vie, parisienne. À partir de 1844, Viollet-le-Duc et Lassus restaurent Notre-Dame, très abîmée ; l'architecte imagine de peupler la galerie haute de chimères fantastiques, sculptées vers 1848-1849 et installées sur la balustrade dans les années 1850. Ces créatures sont pur XIXe siècle : aucune n'est médiévale. La plus célèbre, démon cornu et ailé accoudé au parapet, n'avait même pas de nom, jusqu'à ce que le graveur Charles Méryon lui consacre en 1853 une eau-forte intitulée « Le Stryge », la même année où le photographe Charles Nègre la fixe aux côtés de son confrère Henri Le Secq. L'estampe baptise la statue, et le vieux démon antique trouve son perchoir définitif.
Variantes et cousins
La stryge est un carrefour de familles monstrueuses. Par le sang bu la nuit, elle est cousine du strigoï roumain, revenant vampirique dont le nom partage la même racine, et de la goule des contes orientaux, rôdeuse de cimetières. Par les toits et la pierre, elle voisine avec la gargouille, sa fausse jumelle de cathédrale : la gargouille crache l'eau de pluie, fonction oblige, quand la chimère, elle, ne sert à rien qu'à inquiéter, ce qui est un autre métier.
Par la nuit et le mauvais présage, enfin, elle rejoint la dame blanche des routes et des remparts, autre apparition féminine qui annonce le malheur plus qu'elle ne le cause. Ce cousinage dit bien la nature de la stryge : une créature composite, oiseau, femme, démon et statue, qui a changé de forme à chaque siècle sans jamais perdre son poste d'observation au-dessus des hommes.
Dans la culture
Le Stryge de Notre-Dame est devenu, image après image, une icône de Paris. L'eau-forte de Méryon, la photographie de Nègre conservée au musée d'Orsay, puis d'innombrables gravures, affiches et cartes postales ont fait de ce démon accoudé le spectateur officiel de la capitale, mélancolique et goguenard. Le roman de Victor Hugo, qui ne mentionne pourtant jamais la statue (elle n'existait pas encore en 1831), lui a offert par contagion tout son imaginaire gothique : on regarde le Stryge et on pense à Quasimodo.
La créature d'origine n'a pas dit son dernier mot : les stryges peuplent aujourd'hui les bestiaires du jeu vidéo et du fantastique, du sorceleur de The Witcher aux romans de vampires. Belle revanche pour un rapace des berceaux romains : vingt siècles plus tard, il tire toujours la langue au-dessus de Paris et draine, chaque crépuscule, un peu de la lumière des fenêtres.
Ce que la légende raconte
La strige antique met un visage sur la plus insupportable des énigmes romaines : la mort inexpliquée des nourrissons. Les historiens y voient la cristallisation de peurs très concrètes, la mortalité des berceaux, les cris nocturnes des rapaces, la méfiance envers les vieilles femmes soupçonnées de magie. Accuser l'oiseau de nuit, c'était donner une cause, donc un remède rituel, à un malheur sans coupable.
On peut aussi lire dans sa longévité une leçon sur la plasticité des monstres : oiseau vorace chez Ovide, sorcière au Moyen Âge, quasi vampire dans les dictionnaires après le traité de dom Calmet, statue chez Viollet-le-Duc. À chaque siècle, la stryge prend la forme de l'angoisse disponible, sans jamais quitter son poste au-dessus des toits.
Sa dernière incarnation, la chimère accoudée de Notre-Dame, ajoute une fonction inédite : le monstre spectateur. Les artistes du XIXe siècle, Méryon en tête, en ont fait l'observateur mélancolique de la grande ville, celui qui regarde vivre Paris sans y prendre part. Le démon des berceaux est devenu une figure de la modernité urbaine, mi menace, mi témoin.
La Stryge existe-t-il vraiment ?
Créature de légende Démon nocturne hérité du strix des Romains ; la célèbre statue parisienne est une création décorative du XIXe siècle, pas un être observé.
- Le latin strix désigne d'abord un rapace nocturne bien réel, chouette ou effraie, dont le cri strident passait pour un mauvais présage ; les naturalistes en ont tiré le nom des Strigidae.
- La figure cristallise des peurs très concrètes de Rome : la mortalité infantile inexpliquée, mise sur le compte d'un démon des berceaux.
- L'assimilation au vampire s'officialise au XVIIIe siècle, après le traité de dom Augustin Calmet sur les apparitions et les vampires (1746).
Dans les archives


Sur les traces de Stryge
- LieuGalerie des chimères, tours de Notre-Dame de ParisLe Stryge accoudé imaginé par Viollet-le-Duc domine le parvis depuis la balustrade haute, sur le parcours de la montée des tours.
- MuséeMusée d'Orsay, ParisLe musée conserve le calotype de Charles Nègre montrant Henri Le Secq près du Stryge, pris en 1853.
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'une stryge ?
C'est un démon nocturne issu de l'Antiquité romaine : le latin strix désignait un oiseau de nuit accusé de boire le sang des enfants endormis. La figure a évolué en créature mi-femme mi-oiseau, puis a été assimilée au vampire à partir du XVIIIe siècle. Le mot vient d'un terme grec désignant la chouette effraie.
La stryge de Notre-Dame date-t-elle du Moyen Âge ?
Non. Comme toutes les chimères de la galerie haute, c'est une création du XIXe siècle : Viollet-le-Duc les a imaginées lors de la restauration de la cathédrale et elles ont été installées dans les années 1850. La statue a reçu son nom de l'eau-forte de Charles Méryon, « Le Stryge », gravée en 1853.
Quelle est la différence entre une chimère et une gargouille ?
La gargouille est fonctionnelle : c'est une gouttière sculptée qui évacue l'eau de pluie loin des murs. Les chimères de Notre-Dame, dont le Stryge, sont purement décoratives : des créatures fantastiques posées sur la balustrade pour peupler l'édifice, sans aucun rôle d'écoulement.
Stryge et vampire, est-ce la même chose ?
Les deux figures ont fini par se confondre : après le traité de dom Calmet sur les vampires (1746), les dictionnaires français ont traité « stryge » et « vampire » en synonymes. Mais la stryge est plus ancienne et plus aviaire : c'est d'abord un oiseau-démon nocturne, non un mort sorti de sa tombe comme le strigoï roumain.
Ses cousins dans le monde
- GargouilleFranceSa fausse jumelle de cathédrale : une gouttière fonctionnelle, quand la chimère ne sert qu'à inquiéter.
- StrigoïRoumanieRevenant vampirique sorti de la tombe, quand la stryge est d'abord un oiseau-démon des toits.
- GouleOrientRôdeuse de cimetières qui dévore les morts, là où la stryge prélève le sang des vivants endormis.
- Dame blancheFranceApparition qui annonce le malheur sans le causer, quand la stryge vient elle-même prélever sa dîme.
Légendes voisines
Sources
Stryge dans Crie au loup
Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Stryge y coûte 6 chandelles pour 8 de puissance, avec cette capacité : « Vole 1 puissance à chaque carte ennemie d'ici. » À la fin du tour, la Stryge vole 1 point de puissance à chaque carte ennemie du lieu : perchée sur sa balustrade, elle prélève sa dîme nocturne sur toute la ville endormie en contrebas, un peu de sang et de lumière à chacun.
On peut la croiser sur Catacombes, lieu de sa région dans le jeu.
La carte parmi les 252
Coût 6, puissance 8 : Stryge frappe plus fort que 83 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.