Mélusine

Mélusine, créature du folklore (Poitou), illustration

Chaque samedi, la plus belle dame du Poitou s'enfermait pour prendre son bain, et son époux avait juré de ne jamais chercher à la voir ce jour-là. Un seul regard par la fente de la porte a suffi à tout perdre. Mélusine, fée bâtisseuse et mère de princes, est la grande légende du Poitou : celle d'un bonheur conditionné à un secret.

La légende

Raymondin, neveu du comte de Poitiers, erre dans la forêt après avoir tué son oncle par accident lors d'une chasse. Près d'une fontaine, il rencontre une dame d'une beauté irréelle. Elle sait qui il est, elle sait ce qu'il a fait, et elle lui offre tout : fortune, terres et lignée, s'il l'épouse. Une seule condition : jamais il ne devra chercher à la voir le samedi.

Le pacte tient des années. Mélusine donne à Raymondin dix fils, dont plusieurs porteront des marques étranges au visage, et qui deviendront de grands seigneurs jusqu'aux trônes d'Orient. Surtout, elle bâtit. La nuit, la fée élève forteresses et églises à une vitesse impossible : la tradition vendéenne raconte que la tour de Vouvant fut dressée « en une nuit, avec trois dornées de pierres et une goulée d'eau », la dornée étant ce que peut porter un tablier retroussé.

Puis vient la chute. Travaillé par son frère, qui insinue que Mélusine le trompe ou cache quelque honte, Raymondin perce un trou dans la porte un samedi. Il voit sa femme au bain : femme jusqu'à la taille, serpente en dessous, battant l'eau de sa longue queue. Il se tait, mais le mal est fait. Le jour où, en colère, il la traite publiquement de « serpente », Mélusine pousse un cri déchirant, se change en dragon ailé et s'envole par la fenêtre du château. On dit qu'elle revint la nuit veiller ses plus jeunes enfants, et que son cri annonce depuis la mort de chaque seigneur de sa lignée.

Origines et histoire

La légende est fixée par écrit en 1393, quand Jean d'Arras compose son Roman de Mélusine à la demande du duc Jean de Berry ; le poète Coudrette en donne peu après une version en vers. Mais le motif est plus ancien : dès le XIIe siècle, Gautier Map et Gervais de Tilbury rapportent des récits d'hommes épousant des femmes surnaturelles sous condition, et perdant tout en violant l'interdit.

Pourquoi ce succès ? Les historiens Jacques Le Goff et Emmanuel Le Roy Ladurie l'ont montré dans un article fameux des Annales en 1971, « Mélusine maternelle et défricheuse » : la fée est une ancêtre idéale. Elle donne à la maison de Lusignan une origine surnaturelle qui légitime sa puissance, et elle incarne la prospérité elle-même : mère féconde, bâtisseuse infatigable, défricheuse de terres. Le mythe travaille pour la dynastie.

Le Poitou en garde la carte : Lusignan bien sûr, mais aussi Parthenay, Tiffauges, Mervent et Vouvant, autant de places fortes que la tradition attribue à la fée. À Vouvant, la tour Mélusine, donjon circulaire de la fin du XIIe siècle haut de trente-six mètres, porte toujours son nom : la légende s'est littéralement construite dans le paysage.

Variantes et cousins

Les folkloristes ont fait de Mélusine un nom commun : un récit « mélusinien » désigne toute union entre un mortel et un être surnaturel scellée par un interdit, et brisée par sa violation. On retrouve le schéma dans toute l'Europe, des femmes-cygnes aux femmes-phoques des mers du Nord ; en France, la dame trouvée près d'une fontaine et perdue par un regard est un motif que l'on croise de la Normandie aux Pyrénées.

Dans le bestiaire de Crie au loup, Mélusine règne sur le même pays que le petit peuple : le farfadet, lutin poitevin qui hante les fermes et les pierres levées, et le feu follet, âme dansante du Marais poitevin. Elle est la figure noble de cette famille féérique, aux côtés du korrigan breton et du lutin des campagnes : la fée souveraine au milieu des petits esprits.

Dans la culture

Peu de légendes françaises ont eu une telle postérité. Le roman de Jean d'Arras fut un succès européen, traduit et réimprimé pendant des siècles ; Mélusine est devenue l'emblème du Poitou, un prénom, une figure d'étude pour les historiens et un personnage récurrent de la bande dessinée et de la fantasy. La femme-serpente au bain reste l'une des images les plus reconnaissables de l'imaginaire médiéval.

Dans Crie au loup, Mélusine est une carte fée et aquatique du Poitou, coût 3 et puissance 4 : puissante partout, mais chez elle nulle part autant que près de l'eau, là où la légende l'a toujours surprise.

Ce que la légende raconte

La lecture la plus solide est celle des historiens Jacques Le Goff et Emmanuel Le Roy Ladurie en 1971 : Mélusine est une ancêtre idéale. En se donnant une aïeule fée, la maison de Lusignan s'offrait une origine surnaturelle qui légitimait sa puissance ; et cette aïeule est tout sauf décorative : mère de dix fils, bâtisseuse de forteresses, défricheuse de terres, elle incarne la prospérité même. Le merveilleux travaille ici pour une dynastie.

Le cœur du récit, l'interdit du samedi, se lit aussi comme une méditation sur le couple : le bonheur de Raymondin repose sur une part de secret consentie, et c'est le regard qui viole, puis la parole qui révèle en public, qui détruisent tout. Les folkloristes ont fait de ce schéma un type universel, le récit mélusinien : l'union avec l'autre ne survit pas à la volonté de tout savoir de lui.

On peut enfin y lire ce que le monde médiéval faisait des femmes puissantes : la dame qui bâtit plus vite que les hommes et enrichit son mari cache forcément, aux yeux du récit, une nature serpentine. Punie non pour sa queue de serpente mais pour avoir été vue, Mélusine reste l'une des figures les plus ambivalentes du folklore : bienfaitrice tant qu'on respecte son mystère.

Mélusine existe-t-il vraiment ?

Créature de légende Personnage de roman et ancêtre mythique inventée pour glorifier la maison de Lusignan ; la famille, elle, a bien existé.

  • Jacques Le Goff et Emmanuel Le Roy Ladurie ont montré en 1971 que la fée est une ancêtre idéale : une origine surnaturelle qui légitime la puissance des Lusignan et incarne fécondité et défrichement.
  • Le récit reprend un motif folklorique bien plus ancien, l'union avec un être surnaturel scellée par un interdit, déjà rapporté au XIIe siècle par Gautier Map et Gervais de Tilbury.

Dans les archives

La rencontre de Mélusine et de son futur époux, gravure sur bois d'une édition de 1491 de l'Histoire de la belle Mélusine.
La rencontre de Mélusine et de son futur époux, gravure sur bois d'une édition de 1491 de l'Histoire de la belle Mélusine. Auteur inconnu, domaine public
Le mois de mars des Très Riches Heures du duc de Berry : au fond, le château de Lusignan, fief de la légende mélusinienne.
Le mois de mars des Très Riches Heures du duc de Berry : au fond, le château de Lusignan, fief de la légende mélusinienne. Frères de Limbourg, domaine public
Page de titre du Roman de Mélusine imprimé à Paris par Michel Le Noir, 1517.
Page de titre du Roman de Mélusine imprimé à Paris par Michel Le Noir, 1517. Michel Le Noir (imprimeur), domaine public

Sur les traces de Mélusine

  • LieuTour Mélusine, Vouvant (Vendée)Donjon circulaire de la fin du XIIe siècle, haut de 36 mètres, que la tradition dit bâti par la fée en une nuit avec trois dornées de pierres et une goulée d'eau.
  • LieuChâteau de Tiffauges (Vendée)Forteresse médiévale que la tradition poitevine et vendéenne compte parmi les places fortes attribuées à la fée bâtisseuse.

Questions fréquentes

Quelle est la légende de Mélusine en résumé ?

Mélusine est une fée qui épouse Raymondin, neveu du comte de Poitiers, à condition qu'il ne cherche jamais à la voir le samedi. Elle lui donne dix fils et bâtit châteaux et églises dans tout le Poitou. Un samedi, Raymondin l'espionne et découvre qu'elle est mi-femme mi-serpente. Quand il révèle publiquement son secret, elle pousse un grand cri, se change en dragon ailé et disparaît à jamais.

Pourquoi Mélusine se transforme-t-elle en serpente le samedi ?

Selon le roman de Jean d'Arras, c'est une malédiction : punie pour une faute commise contre son propre père, Mélusine devient serpente de la taille aux pieds chaque samedi. Elle ne peut y échapper qu'en épousant un mortel qui respectera l'interdit de ne jamais la voir ce jour-là ; s'il le viole, elle est condamnée à errer sous sa forme de serpente ailée.

Quels châteaux Mélusine aurait-elle construits ?

La tradition poitevine et vendéenne lui attribue notamment Lusignan, Parthenay, Tiffauges, Mervent et Vouvant. À Vouvant, la tour Mélusine (fin XIIe siècle, 36 mètres) aurait été bâtie en une nuit avec « trois dornées de pierres et une goulée d'eau ». Ce sont bien sûr des attributions légendaires sur des forteresses médiévales réelles.

Mélusine a-t-elle vraiment existé ?

Non : c'est un personnage légendaire, fixé par écrit en 1393 par Jean d'Arras. En revanche, la famille de Lusignan, qui se réclamait d'elle, a bel et bien existé et a régné jusqu'à Chypre et Jérusalem. Les historiens voient dans la fée une ancêtre mythique inventée pour glorifier cette lignée poitevine.

Ses cousins dans le monde

  • VouivreFranche-ComtéAutre serpente des eaux surprise au bain, mais fée sauvage sans époux ni lignée, gardienne d'une escarboucle.
  • OndineMonde germaniqueEsprit des eaux dont l'union avec un mortel se brise elle aussi, la faute venant de l'époux plutôt que d'un regard interdit.
  • MorganeBretagneFée souveraine elle aussi, mais magicienne des récits arthuriens, sans pacte conjugal ni malédiction de forme.
  • BansheeIrlandeComme le cri de Mélusine, le sien annonce la mort dans la lignée qu'elle suit ; mais la banshee n'a jamais été épouse ni bâtisseuse.

Légendes voisines

Sources

  1. Wikipédia : Mélusine (fée)
  2. Jacques Le Goff et Emmanuel Le Roy Ladurie, « Mélusine maternelle et défricheuse », Annales, 1971 (Persée)
  3. Accueil Vendée : la légende de la fée Mélusine
  4. Wikipédia : Jean d'Arras

Mélusine dans Crie au loup

Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Mélusine y coûte 3 chandelles pour 4 de puissance, avec cette capacité : « Nul ne doit la voir au bain : sa puissance double si elle est seule de son côté. » Mélusine donne toute sa mesure tant qu'elle reste seule de son côté du lieu : c'est l'interdit de la légende, le samedi où nul ne doit la surprendre au bain, et il suffit d'un allié posé à côté d'elle pour que le charme retombe.

On peut la croiser sur Marais aux feux follets, lieu de sa région dans le jeu.

La carte parmi les 252

Coût 3, puissance 4 : Mélusine frappe plus fort que 44 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.

01234560471114coût en chandellespuissanceAbhartach, Bête du Gévaudan, Black Shuck, Cailleach, Dragons de Duhamel, Griffon… (4/5)Alp, Anguana, Boggart, Boitatá, Croque-mitaine, Dame Blanche… (2/3)Amaterasu, Gargantua, Le Diable, Piasa, Tatzelwurm (6/10)Ankou, Djinn, Grendel, Gwyn ap Nudd, Kochtcheï, Nessie… (5/8)Baba Yaga, Centaure, Cerf blanc, Chapalu, Garache, Huldra… (3/5)Banshee, Belsnickel, Charon, Chupacabra, Clurichaun, Gargouille… (2/2)Basilic, Kuchisake-onna, Kumiho, L’Écho, Lavandières de nuit, Le Cadet… (3/2)Bécut, Dahu (2/5)Black Annis, Chimère, Curupira, Dullahan, Isonade, Joulupukki… (4/6)Bloody Mary, L'Olifant, Le Carnet du père, Loup-garou (3/1)Bouc de Yule, Drop bear, L'Auto-stoppeuse, Le Somnambule, Pooka (2/4)Brownie, Cat Sìth, Chat de Yule, El Coco, Gnome, Jack-in-the-Green… (1/2)Bulgae, Chaneque, Diablotin, Domovoï, Farfadet, Feu follet… (1/1)Bunyip, Grootslang, Ogre (4/8)Caramantran, La Lune rousse, Le Coffre, Le Gibet, Les Bottes de sept lieues, Ningyo (2/1)Chang'e, Dame de la Lune, Charybde, Chasse sauvage, Mesnie Hellequin (5/6)Changeling, Strigoï (2/0)Cirein-cròin, Kraken (5/11)Comte Arnau, Dame Holle, Dragon, Ogresse, Oiseau de feu, Simorgh… (5/7)Cortège des Tsukumogami, Le Conteur (6/7)Coulobre, Drac, Each-uisge, Golem (3/6)Cŵn Annwn, Dip, L'Aîné, Le Hollandais volant, Nosferatu, Penanggalan… (4/4)Diable de Jersey, Oiseau-tonnerre, Qilin, Scylla (4/7)Dragon de Wawel, Draugr, Gaasyendietha, Graoully, Leppalúði, Oni… (5/9)El Silbón, Gorgone, Máni, Roi des Aulnes, Selkie (3/3)Géant des montagnes (6/13)Grand Méchant Loup, Oiseau Roc (6/11)Jean Chastel (5/5)La Befana, La Diablesse, Père Fouettard, Roi des Korrigans, Stryge (6/8)La Chaîne, Matagot, Tió de Nadal, Utburd (1/0)La Main de gloire (4/2)La Nuit de Kupala, Le Jour le plus long, Le Miroir voilé, Les Douze Nuits (4/3)Les Nornes (5/3)Léviathan (6/14)Louhi, Merlin, Reine des fées, Spring-heeled Jack (6/9)Marid (6/12)Poulpiquet (1/3)Sasquatch (5/10)Troll (3/7)Wendigo (3/10)Avec Mélusine : Áine, Alkonost, Ammit, Baku, BarbegaziMélusine