Le Griffon

Aux confins du monde, là où les Grecs plaçaient les dernières montagnes, des bêtes à tête d'aigle et à corps de lion veillaient sur des mines d'or et déchiraient quiconque approchait. Le griffon est le plus vieux gardien de notre imaginaire : cinq mille ans d'images, de l'Élam à l'héraldique, et jusque sur les chapiteaux romans du Poitou, où il monte encore la garde à l'entrée des églises.
La légende
La bête tient de deux rois. Tête, ailes et serres d'aigle greffées sur le corps et la queue d'un lion : le griffon est la synthèse la plus ancienne et la plus stable du bestiaire fabuleux. Là où d'autres monstres changent de forme d'un conteur à l'autre, celui-ci se reconnaît au premier coup d'œil depuis cinq millénaires.
Sa fonction ne varie pas davantage : il garde. Au Ve siècle avant notre ère, Hérodote rapporte ce que les Scythes tenaient des Issédons : tout au nord vivent des hommes qui n'ont qu'un œil, les Arimaspes, et « des Gryphons qui gardent l'or ». Les Arimaspes viennent voler le métal, les griffons le défendent, et la guerre ne finit jamais. L'historien nomme sa source : le poète Aristéas de Proconnèse, dont le poème est perdu.
Le Moyen Âge hérite du gardien et lui ajoute la force. Les bestiaires en font une bête capable d'emporter un bœuf dans ses serres. On lui prête aussi des vertus : ses griffes détecteraient le poison. Les trésors d'église conservaient donc des « griffes de griffon » (en réalité des cornes de bouquetin) et des « œufs de griffon » (des œufs d'autruche) : l'inventaire du sanctuaire de saint Cuthbert, à Durham, en dresse la liste dès 1383.
Origines et histoire
Le griffon n'est pas né en Grèce. On le trouve en Élam et en Égypte dès la fin du IVe millénaire avant notre ère : la palette dite des Deux Chiens, de Hiérakonpolis, en porte l'une des plus anciennes images connues, vers 3300 avant notre ère. Les Minoens le peignent ensuite : dans la salle du trône de Cnossos, deux griffons couchés encadrent le siège du souverain. Dès l'origine, la bête garde une place autant qu'un trésor.
Rome le décrit sans trop y croire. Pline l'Ancien lui donne un bec crochu terrible et de longues oreilles, et le renvoie en Éthiopie ; Élien, au IIIe siècle, ajoute les couleurs, plumage noir et poitrail rouge. Au VIIe siècle, Isidore de Séville le range parmi les bêtes de proie, sans y chercher de morale.
Ce sont les bestiaires des XIIe et XIIIe siècles qui lui donnent son sens chrétien. La créature passe d'abord pour une figure du démon, puis sa double nature en fait, comme le rappelle la Bibliothèque nationale de France, le symbole des deux natures du Christ : humaine par le lion, divine par l'aigle. Dante scelle l'affaire au chant XXIX du Purgatoire, où c'est un griffon qui tire le char triomphal.
L'héraldique le récupère à la fin du Moyen Âge et ne le lâche plus. Il s'y blasonne comme l'aigle pour les ailes et comme le lion pour le reste ; l'héraldique anglaise connaît même un griffon mâle, désailé et hérissé de piquants. La Poméranie en a fait une dynastie, la maison des Griffon, qui régna jusqu'en 1637, et le monstre garde encore les armes de Greifswald.
Le griffon dans la pierre du Poitou
Reste une question qu'un Poitevin peut légitimement poser : que vient faire le griffon dans le Poitou ? La réponse n'est pas dans les contes, elle est dans la pierre. L'art roman poitevin compte parmi les plus riches de France en bêtes hybrides, et le griffon y tient une place de choix.
À Chauvigny, dans la Vienne, un chapiteau de l'église Notre-Dame représente des griffons affrontés, juste à côté de la tentation d'Adam et Ève. À Civaux, les modillons du clocher et de la façade alignent loup, ours, bélier, crapaud, lions, poisson et griffon. À Aulnay, église rattachée au diocèse de Poitiers sous l'Ancien Régime, la première voussure du portail sud montre six animaux, trois griffons et trois sphinx ou centaures, et un chapiteau de la croisée offre un corps de lion à tête d'aigle.
Il faut cependant être franc : aucun conte poitevin ne raconte le griffon comme la Vienne raconte Mélusine. Il n'existe pas de légende locale, et il serait malhonnête d'en fabriquer une. Ce que le Poitou possède est d'un autre ordre : une population de griffons de pierre, taillés au XIIe siècle, plantés aux portes des églises. C'est ce griffon-là que Crie au loup a retenu, celui du porche roman, pas celui des steppes.
Variantes et cousins
Le griffon a une descendance directe : l'hippogriffe. C'est l'Arioste qui invente le mot ippogrifo dans son Roland furieux, au début du XVIe siècle, et lui donne une généalogie précise, un griffon et une jument. « Du père il a la plume et les ailes, les pattes de devant, le visage et le bec ; les autres parties, de la mère », écrit le poète.
Dans le bestiaire de Crie au loup, il partage son métier avec plusieurs bêtes. L'oiseau roc a sa taille et son vol mais pas sa mission de garde ; le dragon a son trésor mais pas ses plumes ; la vouivre du Jura veille comme lui sur une pierre précieuse, seule et sans maître. Quant à la gargouille qui hérisse les mêmes églises romanes, elle écarte le mal en effrayant, là où le griffon l'écarte en montant la garde.
Dans la culture
Le griffon n'a jamais quitté les enseignes. Il figure dans les armoiries de villes et de familles depuis la fin du Moyen Âge, sert de logo à des constructeurs automobiles comme Saab ou Vauxhall, donne son nom à une maison de Poudlard et revient sans cesse dans la fantasy et la science-fiction.
La France, elle, a donné son nom à des chiens. Grand griffon vendéen, briquet griffon vendéen, griffon nivernais, griffon fauve de Bretagne : toute une famille de chiens de chasse à poil dur porte le nom du monstre, et les plus connus viennent de Vendée, à la porte du Poitou.
Il a même eu droit à une explication scientifique célèbre. En 1989, puis dans The First Fossil Hunters paru en 2000, la folkloriste Adrienne Mayor avance que les nomades d'Asie centrale auraient forgé son image en tombant sur des squelettes de Protoceratops, dinosaure à bec du désert de Gobi. L'idée a fait le tour du monde pendant trente ans. En 2024, dans Interdisciplinary Science Reviews, les paléontologues Mark Witton et Richard Hing l'ont contestée : ces gisements se trouvent à des centaines de kilomètres des mines d'or citées par les Anciens, et le griffon des images ressemble davantage à un assemblage d'animaux vivants qu'à un fossile. La belle hypothèse est aujourd'hui sérieusement discutée.
Ce que la légende raconte
Le griffon est d'abord un poste de garde. Ce qu'il défend n'est jamais banal : de l'or dans les montagnes du nord chez Hérodote, un trône à Cnossos, un seuil d'église en Poitou. On peut y lire la manière la plus ancienne de signaler ce qui n'est pas à prendre : là où un peuple veut interdire, il place une bête impossible à tromper, qui ne dort pas, ne se laisse pas acheter et n'a besoin de rien.
Le choix des deux animaux n'a rien d'un hasard. L'aigle règne sur le ciel, le lion sur la terre, et les réunir dans un seul corps produit une créature qui, par construction, n'a pas de supérieur. Les folkloristes et les héraldistes y voient l'emblème du pouvoir dans sa version la plus pure : ce n'est pas la puissance qui attaque, c'est celle qui domine et qui protège. D'où sa place constante dans les lieux de commandement, des palais minoens jusqu'aux armoiries des maisons princières.
Le christianisme a fait le trajet le plus surprenant. La créature hybride, d'abord suspecte et tenue pour une figure du démon, s'est retrouvée porteuse du sens le plus haut : sa double nature devient le symbole des deux natures du Christ, et Dante lui confie le char triomphal du Purgatoire. Sur les portails romans, on peut y lire les deux lectures à la fois, celle du théologien et celle du villageois : une image du Sauveur pour l'un, une sentinelle taillée dans la pierre pour l'autre.
Le Griffon existe-t-il vraiment ?
Créature de légende Créature composite jamais observée : les auteurs antiques la situent toujours aux confins du monde connu et disent tenir le récit d'autres peuples.
- En 1989, puis dans The First Fossil Hunters (2000), la folkloriste Adrienne Mayor propose que les squelettes de Protoceratops du désert de Gobi aient inspiré le griffon des Scythes.
- En 2024, dans Interdisciplinary Science Reviews, les paléontologues Mark Witton et Richard Hing contestent cette hypothèse : les fossiles sont à des centaines de kilomètres des gisements d'or et n'affleurent qu'en fragments difficilement identifiables.
- Les mêmes auteurs estiment que le griffon des images antiques ressemble avant tout à une chimère composée d'animaux vivants, aigle et félin, plutôt qu'à un animal fossile.
Dans les archives



Sur les traces de Griffon
- LieuChapiteau aux griffons affrontés, église Notre-Dame de Chauvigny (Vienne)Deux chapiteaux remarquables y sont signalés, l'un avec la tentation d'Adam et Ève, l'autre avec des griffons affrontés.
- LieuÉglise Saint-Gervais-et-Saint-Protais de Civaux (Vienne)Les modillons du clocher et de la façade portent loup, ours, bélier, crapaud, lions, poisson et griffon, et les chapiteaux de la nef datent du tout début du XIIe siècle.
- LieuÉglise Saint-Pierre d'Aulnay (Charente-Maritime, ancien diocèse de Poitiers)La première voussure du portail sud aligne six animaux, trois griffons et trois sphinx ou centaures ; un chapiteau au sud-ouest de la croisée montre un corps de lion à tête d'aigle.
- Musée« Griffe de griffon » de saint Cuthbert, British Museum, LondresUne corne de bouquetin montée en argent, tenue pour une griffe de griffon ; l'inventaire du sanctuaire de Durham en mentionne deux dès 1383.
Questions fréquentes
Le griffon a-t-il existé ?
Non. Aucune observation n'a jamais été rapportée par un témoin direct : les auteurs antiques le placent toujours aux confins du monde connu et disent tenir le récit d'autres peuples. Hérodote lui-même précise qu'il le tient des Scythes, qui le tenaient des Issédons. Le griffon est une créature composite, née de l'assemblage de deux animaux bien réels, l'aigle et le lion.
Que symbolise le griffon ?
Il symbolise d'abord la garde : dans l'Antiquité, il veille sur l'or et sur les trônes. En réunissant l'aigle, roi du ciel, et le lion, roi de la terre, il devient un emblème de souveraineté. Au Moyen Âge, cette double nature en fait le symbole des deux natures du Christ, humaine et divine, et l'héraldique l'adopte comme figure de vigilance et de puissance.
Le griffon vient-il de fossiles de dinosaures ?
C'est l'hypothèse célèbre d'Adrienne Mayor (1989, puis The First Fossil Hunters en 2000) : les squelettes de Protoceratops du désert de Gobi auraient inspiré la bête à bec des Scythes. En 2024, les paléontologues Mark Witton et Richard Hing l'ont réfutée dans Interdisciplinary Science Reviews, en soulignant notamment que ces fossiles se trouvent très loin des gisements d'or. L'hypothèse reste donc contestée.
Y a-t-il des griffons en Poitou ?
Pas dans les contes, mais dans la pierre. L'art roman poitevin en est plein : chapiteau aux griffons affrontés à Notre-Dame de Chauvigny, chapiteaux et modillons à griffon à Civaux, trois griffons sur la première voussure du portail sud d'Aulnay. Aucune légende locale ne leur est attachée : ce sont des figures de bestiaire sculptées au XIIe siècle.
Ses cousins dans le monde
- Oiseau rocMonde arabo-persanOiseau géant qui emporte des éléphants et coule des navires : il prend, quand le griffon garde.
- DragonFranceIl couche lui aussi sur un trésor, mais par cupidité et pour lui seul, sans jamais garder de seuil ni de trône.
- VouivreJuraGardienne d'une seule pierre précieuse qu'elle porte au front, solitaire et vulnérable, là où le griffon veille par vocation.
- HippogriffeItalieSon fils, né d'un griffon et d'une jument dans le Roland furieux de l'Arioste : monture et non sentinelle.
Légendes voisines
Sources
- Wikipédia : Griffon (mythologie)
- Hérodote, Histoire, livre IV (trad. Larcher, 1850), sur les Arimaspes et les Gryphons gardiens de l'or (Wikisource)
- BnF Essentiels : le griffon dans les bêtes et animaux médiévaux
- Mark P. Witton et Richard A. Hing, « Did the horned dinosaur Protoceratops inspire the griffin? », Interdisciplinary Science Reviews, 2024
- Wikipédia : église Saint-Pierre d'Aulnay (griffons du portail sud et de la croisée)
- Ville de Chauvigny : les églises, chapiteau aux griffons affrontés de Notre-Dame
- Treasures of Heaven (Columbia University) : la « griffe de griffon » de saint Cuthbert
Griffon dans Crie au loup
Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Griffon y coûte 4 chandelles pour 5 de puissance, avec cette capacité : « Aucune carte ne peut être détruite dans ce lieu. » Tant que le Griffon tient le lieu, plus rien n'y est détruit, ni vos cartes ni celles d'en face : c'est son métier depuis Hérodote, veiller sur ce qu'on lui a confié sans regarder à qui cela appartient. Sur les églises romanes du Poitou, on le taillait aux portes pour écarter le mal ; ici, il ferme le lieu tout entier.
On peut la croiser sur Marais aux feux follets, lieu de sa région dans le jeu.
La carte parmi les 252
Coût 4, puissance 5 : Griffon frappe plus fort que 58 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.