La Banshee

Dans les campagnes d'Irlande, on racontait qu'une plainte déchirante montait parfois de la nuit, autour des maisons des vieilles familles. Ce n'était ni le vent ni un renard : c'était la banshee, la « femme du sidh », venue pleurer une mort qui n'avait pas encore eu lieu. Elle ne tue personne ; elle prévient, et c'est presque pire.
La légende
Le récit type se raconte à voix basse. Une nuit ordinaire, quelqu'un entend une lamentation qui n'appartient à aucune bouche humaine : un gémissement long, modulé, qui semble faire le tour de la maison. Certains témoins parlent d'un cri à glacer le sang, d'autres d'un chant funèbre d'une tristesse insoutenable. Au matin, la nouvelle arrive : un parent est mort au loin, ou un malade de la maison s'éteint. La banshee avait fait son office.
Son apparence varie selon les récits. Tantôt c'est une vieille femme décharnée aux longs cheveux défaits, détail marquant dans une Irlande où les femmes se couvraient la tête ; tantôt une jeune femme d'une beauté spectrale, en robe grise ou blanche, parfois occupée à peigner sa chevelure. Dans le comté de Galway et l'ouest de l'île, on la rencontre aussi en lavandière, penchée sur un gué à laver des linges ensanglantés : malheur à qui reconnaît là son propre linceul.
Un point fait l'unanimité des conteurs : la banshee est attachée aux familles, pas aux lieux. La tradition veut qu'elle suive les vieilles lignées gaéliques, celles dont les noms commencent par O' ou Mac, et certaines listes citent les grandes familles O'Neill, O'Brien, O'Connor, O'Donnell ou Kavanagh. Entendre la banshee, c'était donc, paradoxalement, une forme de noblesse : elle ne crie que pour les siens.
Origines et histoire
Le mot anglais banshee, attesté à l'écrit en 1771, transcrit l'irlandais bean sí : la femme du sidh, ce monde parallèle des tertres où vivent les anciens dieux devenus « bonnes gens ». La banshee n'est donc pas un fantôme au sens chrétien, mais une habitante de l'Autre Monde celtique, dernier visage de figures bien plus anciennes : les folkloristes la rapprochent de Badb et des déesses de la guerre irlandaises, qui annonçaient les morts au bord des gués sous forme de corneille ou de lavandière.
Sa plainte a elle aussi une généalogie très concrète : le caoineadh, la lamentation funèbre. L'Irlande a longtemps pratiqué le keening, ce chant de deuil exécuté sur les morts par des pleureuses, parfois professionnelles. La banshee est en quelque sorte la pleureuse surnaturelle des familles : elle exécute le chant de deuil avant le décès, inversant l'ordre des choses. Quand la pratique du keening s'est éteinte au fil du XIXe siècle, la croyance en la messagère nocturne lui a survécu.
Il faut le dire clairement : la banshee annonce la mort, elle ne la cause pas. Les récits insistent sur cette nuance, qui la distingue des démons et des revenants malfaisants. Elle est un service funèbre ambulant, une politesse de l'Autre Monde envers les vieilles lignées : nul n'est censé mourir sans que quelqu'un, quelque part, le pleure déjà.
Ce que disent les archives
La plus ancienne mention repérée par les chercheurs figure dans le « Cathréim Thoirdhealbhaigh », les Triomphes de Torlough, chronique guerrière composée vers 1380 par Seán mac Craith : la messagère y appartient encore au vocabulaire de la guerre, non à celui des veillées. Plus ancienne encore, la tradition rapportée par le « Cogadh Gáedhel re Gallaibh » fait apparaître Aoibheall, la femme surnaturelle de Craig Liath, sous la tente de Brian Boru la veille de la bataille de Clontarf, en 1014, pour lui annoncer sa mort. Aoibheall, protectrice des Dál gCais puis des O'Brien, est restée la plus célèbre des banshees nommées : le poète Brian Merriman en fait encore la juge de sa « Cúirt an Mheán Oíche » au XVIIIe siècle.
Les témoignages écrits à la première personne sont rares, ce qui rend précieux celui de Lady Fanshawe, épouse d'un diplomate anglais, qui raconte dans ses mémoires du XVIIe siècle avoir vu de sa fenêtre, dans une maison irlandaise, une femme vêtue de blanc, aux cheveux roux et au teint effrayant. Le cas le plus fameux reste celui de la famille Bunworth, dans le comté de Cork, rapporté par Thomas Crofton Croker dans ses « Fairy Legends » : signe que la règle des noms en O' et Mac souffrait des exceptions, la tradition expliquant que les Bunworth, protecteurs de harpistes, avaient été adoptés par le petit peuple.
Le gros de la documentation est en réalité récent. Dans les années 1930, la Commission irlandaise du folklore fait recueillir par les écoliers les récits de leurs parents et voisins : cette « Schools' Collection », aujourd'hui numérisée sur dúchas.ie et inscrite au registre Mémoire du monde de l'Unesco, regorge de banshees entendues au coin d'un champ. C'est sur ce fonds que la folkloriste Patricia Lysaght a bâti en 1985 la grande étude de référence sur la messagère de mort irlandaise, en y ajoutant des enquêtes de terrain qui montraient la croyance toujours vivante.
Variantes et cousins
Le folklore irlandais offre à la banshee une parentèle fournie. Le changeling relève du même monde des sidhe, mais en version prédatrice : là où la banshee pleure les morts des familles, les fées voleuses y prélèvent les nouveau-nés. Le dullahan, cavalier sans tête qui porte sa propre tête sous le bras, est l'autre grand messager de mort de l'île, version cauchemardesque et motorisée, si l'on ose dire, de la douce pleureuse. Quant au leprechaun, il rappelle que le petit peuple irlandais sait aussi être farceur et cousu d'or.
L'Irlande elle-même ne parle pas d'une seule voix. Dans une partie du Leinster, on la nomme bean chaointe, la « femme qui pleure », et l'on dit sa plainte assez perçante pour briser le verre ; ailleurs, le nom de badhbh la rattache directement aux corneilles de bataille des vieux textes. Les mots comptent : selon la région, la même apparition sort du vocabulaire du deuil ou de celui de la guerre.
Hors d'Irlande, la banshee a des sœurs un peu partout : la bean nighe des Highlands d'Écosse, lavandière de gué penchée sur les linges des condamnés, la cyhyraeth galloise dont le gémissement précède les décès, la dame blanche des routes et des châteaux de France, ou les lavandières de nuit bretonnes qui battent leur linge fatal au clair de lune. Ce cousinage n'a rien d'un hasard : folklores écossais, breton, gallois et irlandais puisent au même vieux fonds celtique des femmes de l'Autre Monde postées à la frontière de la vie.
Dans la culture
Peu de créatures irlandaises ont eu une carrière internationale comparable. Le mot est entré dans l'anglais courant : to scream like a banshee, hurler comme une banshee, se dit d'un cri suraigu sans que personne ne pense plus aux tertres du Connacht. La figure a essaimé dans le fantastique, du cinéma d'horreur aux jeux vidéo et aux comics, où « Banshee » désigne aussi bien des spectres hurleurs que des super-héros au cri sonique.
En Irlande même, la banshee garde un statut à part : enseignée à l'école parmi les figures du patrimoine, elle appartient au fonds commun des récits familiaux, chacun connaissant une grand-tante qui « l'avait entendue » la veille d'un deuil. La croyance s'est éteinte en tant que telle, mais la politesse demeure : on ne plaisante qu'à moitié, dans certaines maisons, quand un cri étrange traverse la nuit.
Ce que la légende raconte
La banshee est la pleureuse funèbre passée du côté de l'Autre Monde : les folkloristes y voient l'héritière directe du caoineadh, le chant de deuil exécuté sur les morts par des pleureuses parfois professionnelles. La légende inverse simplement l'ordre des choses, le chant précède le décès, comme si aucune mort ne devait survenir sans être déjà pleurée.
On peut y lire une manière d'apprivoiser la mort qui vient : la banshee ne cause rien, elle prévient, et sa plainte transforme un malheur brutal en événement annoncé, presque accompagné. Réservée aux vieilles lignées gaéliques, elle disait aussi un ordre social : être pleuré par l'Autre Monde était une forme de noblesse, la mémoire des familles d'avant les conquêtes, qui suivait même les exilés.
Les chercheurs la rattachent enfin à des figures bien plus anciennes, Badb et les déesses de la guerre irlandaises qui annonçaient les morts au bord des gués. La lamentation nocturne des campagnes serait alors le dernier écho, domestiqué, de ces souveraines de la mort, réduites à veiller sur les deuils des fermes.
La Banshee existe-t-il vraiment ?
Créature de légende Messagère de l'Autre Monde irlandais connue par des plaintes « entendues » dans les récits familiaux ; aucune manifestation vérifiable.
- Les folkloristes en font l'héritière du caoineadh, la lamentation funèbre exécutée par les pleureuses irlandaises : une pleureuse surnaturelle qui entonne le chant de deuil avant le décès.
- Elle prolongerait des figures bien plus anciennes, Badb et les déesses de la guerre irlandaises, qui annonçaient les morts au bord des gués sous forme de corneille ou de lavandière.
- Certaines banshees nommées, comme Aoibheall de Craig Liath, sont d'anciennes divinités tutélaires de clan rétrogradées après la christianisation en fées gardiennes d'une lignée, ce qui explique leur attachement aux familles plutôt qu'aux lieux.
Dans les archives


Sur les traces de Banshee
- LieuCraig Liath (Craglea) et le puits d'Aoibheall, près de Killaloe, comté de ClareLa colline grise qui domine le Lough Derg passe pour la demeure d'Aoibheall, banshee des O'Brien ; un puits lui est dédié sur son versant, déjà signalé par les relevés de l'Ordnance Survey en 1839.
- MuséeNational Folklore Collection, University College DublinL'une des plus grandes archives d'oralité d'Europe, inscrite au registre Mémoire du monde de l'Unesco en 2017 : elle conserve les récits de banshees recueillis dans toute l'Irlande, consultables aussi en ligne sur dúchas.ie.
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'une banshee ?
C'est une créature du folklore irlandais, dont le nom vient du gaélique bean sí, « femme du sidh » (l'Autre Monde des tertres). Elle se manifeste par une lamentation ou un cri déchirant qui annonce la mort prochaine d'un membre de la famille à laquelle elle est attachée. Elle annonce la mort mais ne la provoque pas.
À quoi ressemble une banshee ?
Les récits la décrivent tantôt en vieille femme spectrale aux longs cheveux défaits, tantôt en jeune femme d'une grande beauté vêtue de gris ou de blanc, parfois occupée à se peigner. Dans l'ouest de l'Irlande, elle apparaît aussi en lavandière lavant des linges ensanglantés au bord des gués.
Quelles familles la banshee suit-elle ?
La tradition la réserve aux vieilles lignées gaéliques d'Irlande, celles dont le nom commence par O' ou Mac. Les listes traditionnelles citent notamment les O'Neill, O'Brien, O'Connor, O'Donnell, O'Grady ou Kavanagh. Chaque famille était censée avoir sa propre banshee, qui la suivait même en exil.
Entendre une banshee porte-t-il malheur ?
Entendre sa plainte annonce un deuil dans la famille concernée, mais la banshee elle-même n'attaque personne : c'est une messagère, héritière des pleureuses traditionnelles irlandaises et de leur chant funèbre, le caoineadh. Le malheur qu'elle signale serait arrivé de toute façon ; elle offre juste aux vivants le temps de se préparer.
Ses cousins dans le monde
- ChangelingIrlandeMême monde des sidhe, versant prédateur : il prélève les nouveau-nés quand la banshee se contente de pleurer.
- DullahanIrlandeL'autre messager de mort de l'île, cavalier sans tête qui appelle les mourants au lieu de les pleurer.
- Dame blancheFranceApparition liée elle aussi aux lignées et aux malheurs annoncés, sur les routes et les remparts plutôt qu'autour des fermes.
- AnkouBretagneL'ouvrier de la mort vient chercher les âmes avec sa charrette, quand la banshee ne fait qu'annoncer.
Légendes voisines
Sources
- Wikipédia : Banshee
- Guide Irlande : la banshee, créature mythologique irlandaise
- Le Petit Journal : les légendes irlandaises, des fées aux banshees
- Project Gutenberg : Thomas Crofton Croker, « Fairy Legends and Traditions of the South of Ireland » (section The Banshee)
- dúchas.ie : la Schools' Collection de la National Folklore Collection (Irlande, années 1930)
- Wikipédia (EN) : Aibell, la banshee de Craig Liath et des O'Brien
- Presses universitaires de Caen : le caoineadh et les pleureuses irlandaises (chapitre en ligne, OpenEdition)
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La carte parmi les 252
Coût 2, puissance 2 : Banshee frappe plus fort que 14 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.