Pays Catalan
Le Pays Catalan ne s'arrête pas à la frontière, et son folklore non plus. Du Vallespir au Ripollès, du Roussillon au Pallars, les mêmes créatures circulent de vallée en vallée en changeant parfois de nom. On y trouve un démon simiesque devenu personnage de carnaval, des fées qui lavent leur linge à la pleine lune, des chiens qui saignent les troupeaux, des ouvriers minuscules qu'il faut occuper sous peine de mort, et un seigneur damné pour n'avoir pas payé ses gens.
Ce qui frappe d'abord, c'est la précision géographique. Ici, les créatures ne rôdent pas dans un ailleurs vague : elles ont une commune. Le Dip a donné son nom au village de Pratdip, dont l'appellation signifie littéralement le pré des Dips. Le Simiot est celui d'Arles-sur-Tech et du Vallespir. Le Comte Arnau chevauche entre Gombrèn et Sant Joan de les Abadesses. Les minairons appartiennent aux hautes vallées du Pallars et de l'Alt Urgell. Cette localisation n'est pas un détail de couleur locale : c'est ce qui a permis à ces récits de tenir, parce qu'un village se souvient de ce qui porte son nom.
La seconde particularité de ce folklore, c'est qu'il a laissé des traces matérielles. Les chiens vampires de Pratdip sont sculptés sur un retable de 1602, puis sur un second de 1730, avant de figurer dans les armoiries municipales. Une peinture du XVIe siècle représente un simiot dans l'armoire aux reliques d'Arles-sur-Tech. Rares sont les régions où l'on peut aller voir de ses yeux les créatures que l'on raconte. Ailleurs, le folklore se lit ; ici, il se visite.
Beaucoup de ces récits reposent sur une contrepartie, et c'est une logique qui traverse toute la région. La goja apporte la fortune à qui l'épouse, mais l'homme perd tout le jour où il révèle son origine. Les minairons abattent le travail de dix hommes, à condition qu'on leur en fournisse sans cesse : sans tâche, ils tuent leur maître. Le Comte Arnau brûle pour l'éternité parce qu'il n'a pas payé ceux qui avaient travaillé pour lui. Trois manières de dire la même chose : rien ne se reçoit sans qu'il faille tenir sa part.
Cette insistance sur la dette et le travail n'est pas un hasard dans un pays de hautes vallées, où la saison utile est courte, la main-d'œuvre rare et l'isolement la règle. Les créatures d'ici parlent d'économie domestique autant que de peur : elles gardent les troupeaux, expliquent les pertes de bétail, justifient les éboulis de pierres sur les versants, et rappellent aux puissants ce qu'ils doivent aux leurs.
Reste le cas le plus remarquable, celui du Simiot. Chassé de la vallée du Tech par des reliques vers l'an mil, cité dans les chroniques religieuses, peint au XVIe siècle, il n'a pourtant pas disparu : au carnaval d'Arles-sur-Tech, l'ours que l'on pourchasse dans les rues porte toujours son nom. Le démon des textes est devenu le costume de la fête, et les fêtes de l'ours du haut Vallespir se célèbrent chaque hiver, chacune à sa manière, à Arles-sur-Tech, à Prats-de-Mollo-la-Preste et à Saint-Laurent-de-Cerdans. C'est du folklore encore en activité, pas un souvenir.
Les créatures (5)
Régions voisines
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