Le Poulpiquet

Sur une grève bretonne, à la nuit tombée, une petite silhouette se glisse hors d'une faille entre deux rochers. Le poulpiquet est l'un des noms du petit peuple de Bretagne : un lutin nocturne, cousin du korrigan, tour à tour serviable et malicieux, que les récits de veillée installaient sous les dolmens et dans les landes.
La légende
Les descriptions anciennes en font un être minuscule et peu ragoûtant : de petits nains velus, hideux, dont « la tête n'avait guère que la grosseur d'une orange » selon un témoignage rapporté au XIXe siècle par le voyageur Verusmor. Ailleurs, à Roz-sur-Couësnon, on les disait « pas plus gros que le pouce ». Le poulpiquet est un lutin qu'on entrevoit plus qu'on ne le voit.
Comme ses cousins, il loge dans les vieilles pierres : dolmens, menhirs, tumulus, pierres plates des landes et des bois. Les récits le disent attaché aux « pierres druidiques », comme on nommait alors les mégalithes, autour desquels le petit peuple danse et veille sur ses cachettes. Les mentions collectées le situent surtout en Basse-Bretagne, du côté de Saint-Nolff, de Questembert ou de Cléguérec, en plein pays des landes et des vieilles pierres.
Son caractère est double, fidèle à la règle du petit peuple : il rend service, retrouve les objets perdus, prête même des bœufs ou nettoie les maisons ; et le lendemain, il fait tournoyer les voyageurs égarés, tresse les crinières des chevaux et multiplie les tours pendables. Tout dépend, comme toujours, du respect qu'on lui montre. Une prudence s'impose donc la nuit sur les chemins du Vannetais : on salue, et on passe son chemin.
L'heure est d'ailleurs la moitié de son portrait. Quand Anatole France, dans « Pierre Nozière », évoque une table de dolmen écroulée, il fait danser « les nains noirs, poulpiquets et korrigans » le soir venu, « dès que la corne du berger a rappelé le troupeau aux étables ». Le poulpiquet commence là où finit la journée de travail : c'est un habitant de l'heure où l'on rentre.
Origines et histoire
Le poulpiquet appartient à la grande famille des lutins bretons, ce petit peuple que chaque pays, sinon chaque paroisse, nommait à sa façon : korils, kornandons, boléguéans, gorics, crions. L'usage moderne a fondu presque tout ce monde sous le nom générique de korrigan, et c'est le premier obstacle pour qui cherche le poulpiquet : l'essentiel de ce qu'on en sait passe par les collectes consacrées aux korrigans en général.
Le nom lui-même a intrigué. Les dictionnaires contemporains y lisent le breton poull, la mare ou le trou d'eau, ce qui ferait du poulpiquet un lutin des lieux humides ; l'explication reste discutée, et on ne la trouve pas telle quelle chez les lexicographes bretons du XIXe siècle. Les textes anciens, eux, donnent surtout des variantes de forme : poulpiquet, poulpican chez Souvestre, boléguéans donné comme synonyme par Collin de Plancy. Autant de graphies pour un mot de conteur, jamais fixé par une grammaire.
Il faut être honnête sur l'état du dossier : les sources propres au poulpiquet sont minces. Aucun des grands collecteurs bretons ne lui a consacré d'enquête, et Anatole Le Braz, qui a passé sa vie à recueillir ce qui rôde la nuit sur les chemins bretons, ne le nomme pas une seule fois dans « La légende de la mort » : son petit peuple à lui, ce sont les korandonet. Ce qui reste du poulpiquet tient donc en quelques mentions, mais elles sont datées, situées, et signées de bons témoins.
Dans les collectes du XIXe siècle
La plus ancienne trace solide est aussi la plus belle. En 1836, dans le second tome des « Derniers Bretons », Émile Souvestre passe en revue les grands sites mégalithiques de la péninsule et arrive aux alignements du Morbihan : « Carnac, cette ville des poulpiquets, comme ils l'appellent dans la contrée ». La formule dit deux choses d'un coup : que le mot vivait dans la bouche des gens du pays, et qu'il était attaché aux pierres levées avant de l'être à quoi que ce soit d'autre.
En 1863, la sixième édition du « Dictionnaire infernal » de Collin de Plancy fait entrer le lutin dans les ouvrages de référence, à sa manière expéditive : « Boléguéans, ou poulpiquets. Ce sont en Bretagne des lutins du genre des Coboldes. » Le rapprochement est instructif : le cobolde est l'esprit domestique germanique, celui qui hante les maisons et les mines. Le poulpiquet, dans cette lecture, tient moins du démon que de l'employé de l'ombre.
Vient enfin Paul Sébillot. Dans le premier tome de ses « Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne », en 1882, il consacre un passage aux noms que portent les mégalithes : les dolmens sont génériquement des « grottes aux fées » ou des « roches aux fées », mais certains ont gardé un nom propre. Il relève ainsi « la Maison des Follets, à Cancoët en Saint-Gravé (Morbihan) » et, juste après, « le Château des Poulpiquets, en Questembert (Morbihan) ». Un lutin qui laisse son nom sur la carte n'est pas tout à fait un lutin oublié.
Variantes et cousins
Son premier cousin est évidemment le korrigan, dont il n'est parfois qu'un nom local : mêmes dolmens, mêmes rondes, même caractère ombrageux. Le Roi des Korrigans règne du reste sur tout ce petit monde sans faire le détail des appellations.
Au-delà de la Bretagne, le poulpiquet rejoint la famille européenne des esprits domestiques et champêtres, ces petits êtres cachés d'Écosse, d'Irlande ou de Scandinavie, brownies, tomtar et elfes, qui aident ou tourmentent selon le respect qu'on leur témoigne. Le rapprochement avec le cobolde, fait dès 1863, allait déjà dans ce sens. Son goût pour la nuit le rapproche enfin du feu follet, autre habitant des landes obscures qui égare les voyageurs attardés loin des fermes.
Dans la culture
Le poulpiquet a moins percé que le korrigan, mais il a fait son chemin en littérature. George Sand le glisse dans « Le Gnome des huîtres », un de ses « Contes d'une grand-mère », où un garçon d'hôtel explique doctement au narrateur : « Le gnome, c'est-à-dire le poulpiquet des huîtres. Ce n'est pas un méchant homme, mais c'est un maniaque qui, en fait d'huîtres, ne se soucie que de l'écaille. » Le mot sert là de traduction locale de « gnome », comme s'il allait de soi.
Cette discrétion fait son charme : le poulpiquet est resté un mot de conteur, un nom qui sent la veillée et les histoires qu'on se transmettait à la lueur du feu. Le jeu lui rend justice en en faisant une créature strictement nocturne, fidèle aux récits qui ne le font sortir qu'à la nuit close.
Ce que la légende raconte
Le poulpiquet enseigne d'abord un savoir-vivre avec l'invisible. Serviable un jour, tourmenteur le lendemain, il applique la règle constante du petit peuple : tout dépend du respect qu'on lui montre. On peut y lire un code de conduite paysan projeté sur la nuit, saluer, ne pas se moquer, ne pas fouiller les pierres, passer son chemin. La créature récompense exactement les vertus que la communauté attendait de ses membres.
Sa géographie a aussi son sens. Attaché aux mégalithes, ces « pierres druidiques » que les campagnes ne savaient pas expliquer, le poulpiquet faisait partie de la réponse : les monuments avaient des habitants, donc une raison d'être, donc des interdits. Que Souvestre entende appeler Carnac « la ville des poulpiquets » en dit long : le plus grand ensemble mégalithique d'Europe n'était pas une énigme d'archéologue mais une agglomération, avec ses résidents.
Sa discrétion même est parlante : peu collecté, vite fondu dans le korrigan générique, le poulpiquet montre comment les folkloristes, en classant le petit peuple, l'ont aussi simplifié. Ce qui reste de lui est un nom sur des pierres et dans quelques livres, et c'est déjà une trace.
Le Poulpiquet existe-t-il vraiment ?
Créature de légende Lutin de récit jamais observé, connu par de minces mentions chez les voyageurs et les folkloristes du XIXe siècle.
- Une lecture étymologique y voit le breton poull, la mare ou le trou d'eau, qui ferait du poulpiquet un lutin des lieux humides ; l'explication est moderne et reste discutée.
- Collin de Plancy le rapproche dès 1863 des coboldes germaniques, c'est-à-dire des esprits domestiques, plutôt que des démons.
- L'essentiel de ce qu'on en sait passe par les collectes consacrées aux korrigans en général : l'usage moderne a fondu les variétés locales de lutins sous ce nom générique.
Dans les archives


Sur les traces de Poulpiquet
- LieuLes alignements de Carnac, MorbihanLes milliers de menhirs qu'Émile Souvestre appelait en 1836 « la ville des poulpiquets » se visitent toute l'année, en accès encadré depuis la Maison des mégalithes.
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'un poulpiquet ?
Un lutin du folklore breton, proche parent du korrigan dont il est parfois un simple nom local. Les récits du XIXe siècle le décrivent comme un petit être velu vivant près des dolmens et des landes, tantôt serviable, tantôt farceur, et actif la nuit.
Quelle différence entre un poulpiquet et un korrigan ?
Pour l'essentiel, le nom. La Bretagne d'autrefois avait un nom de lutin par pays : korils, kornandons, boléguéans, poulpiquets. L'usage moderne les a presque tous regroupés sous le nom de korrigan, si bien que le poulpiquet ne survit plus que dans quelques mentions du XIXe siècle et dans les toponymes.
Où vivent les poulpiquets ?
Les récits les installent en Basse-Bretagne, notamment dans le Vannetais, autour des mégalithes. Émile Souvestre appelle en 1836 les alignements de Carnac « cette ville des poulpiquets », et Paul Sébillot relève en 1882 un mégalithe nommé « le Château des Poulpiquets » à Questembert, dans le Morbihan.
D'où vient le mot poulpiquet ?
L'origine reste discutée. Les dictionnaires contemporains y lisent le breton poull, la mare ou le trou d'eau, ce qui en ferait un lutin des lieux humides, mais cette étymologie ne se trouve pas chez les lexicographes bretons du XIXe siècle. Les textes anciens donnent surtout des variantes de forme : poulpiquet, poulpican, boléguéans.
Ses cousins dans le monde
- KorriganBretagneLe nom générique qui a fini par l'absorber : mêmes dolmens, mêmes rondes, mêmes humeurs.
- LutinFranceLe cousin généraliste des campagnes françaises, sans l'attache aux mégalithes ni au Vannetais.
- Feu folletEuropeAutre habitant des landes obscures, mais lumière trompeuse et sans corps, quand le poulpiquet est un petit être bien en chair.
- KoboldAllemagneL'esprit domestique auquel Collin de Plancy le rattachait dès 1863, mais attaché aux maisons et aux mines plutôt qu'aux pierres levées.
- Bugul-nozBretagneAutre habitant breton de la nuit, mais silhouette solitaire qui grandit dans l'ombre, quand le poulpiquet va en bande.
Légendes voisines
Sources
- Wikipédia : Poulpiquet
- Émile Souvestre, « Les Derniers Bretons », t. 2, 1836 : Carnac, « cette ville des poulpiquets » (Wikisource)
- Collin de Plancy, « Dictionnaire infernal », 6e éd., 1863 : entrée « Boléguéans, ou poulpiquets » (Wikisource)
- Paul Sébillot, « Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne », t. 1, 1882 : les noms que portent les mégalithes (Wikisource)
- George Sand, « Le Gnome des huîtres », dans les Contes d'une grand-mère (Wikisource)
- Anatole France, « Pierre Nozière » : « les nains noirs, poulpiquets et korrigans » (Wikisource)
- Encyclopédie de Brocéliande : Les Korrigans de Tréhorenteuc (typologie des lutins bretons)
- Wikipédia : Korrigan
Poulpiquet dans Crie au loup
Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Poulpiquet y coûte 1 chandelle pour 3 de puissance, avec cette capacité : « Ne sort que la nuit (tours pairs). » Dans « Crie au loup », le Poulpiquet (coût 1, puissance 3) ne sort que la nuit et ne peut être joué qu'aux tours pairs : une traduction directe de sa nature de lutin nocturne, qu'on ne croise qu'après le coucher du soleil sur les chemins bretons.
On peut la croiser sur Auberge de la Veillée, Champ de menhirs, Cimetière abandonné, Forêt de Brocéliande, Lande aux korrigans, Seuil des apparitions et Veillée funèbre, lieux de sa région dans le jeu.
La carte parmi les 252
Coût 1, puissance 3 : Poulpiquet frappe plus fort que 33 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.