Le Bugul-noz

Au crépuscule, dans un chemin creux du pays vannetais, une silhouette coiffée d'un chapeau démesuré se dresse entre les talus. C'est le Bugul-noz, le « berger de nuit » du folklore breton, réputé si laid et si inquiétant que sa seule apparition vide les chemins. Derrière l'épouvantail se cache pourtant l'un des personnages les plus attachants des veillées du Morbihan.
La légende
Le Bugul-noz apparaît comme un berger vêtu de sombre, coiffé d'un chapeau « plus grand qu'une roue de voiture », disent les témoignages recueillis au début du XXe siècle. C'est une créature changeante : certains récits en font un géant capable d'emporter les enfants, d'autres lui prêtent des traits de loup-garou. Son trait le plus fameux reste sa laideur, si extrême qu'on ne l'affronte pas : on détale.
Il a une autre particularité, digne d'un mauvais rêve : il grandit à mesure qu'on s'approche de lui. Le trait est si connu qu'on le retrouve loin de Bretagne : en plein Berry, le folkloriste Laisnel de La Salle compare la Grand'Bête locale au « Buguel-noz » breton et note, d'après le Voyage en Bretagne de Pitre-Chevalier, qu'il « grandit dans l'ombre à mesure qu'on l'approche ». Le promeneur qui croit distinguer un petit pâtre au loin voit la silhouette enfler à chaque pas.
Les récits populaires en faisaient l'ennemi des traînards : enfants attardés dehors après le coucher du soleil, pêcheurs et bergers qui s'oubliaient dans la nuit. La tradition du Morbihan ajoutait qu'il ne fallait ni chanter ni siffler la nuit, sous peine d'attirer son attention. On comprend vite la morale du personnage : quand le Bugul-noz sort, les honnêtes gens rentrent. Personne, dans les témoignages collectés, ne se vante de l'avoir affronté.
Origines et histoire
La créature appartient au pays vannetais, l'actuel Morbihan, et les érudits bretons la connaissent depuis le début du XIXe siècle : quand Anatole Le Braz rassemble sa documentation, il renvoie en note à l'« Essai sur les antiquités du département du Morbihan » de l'abbé Joseph Mahé, paru à Vannes en 1825, qui, écrit-il, « confond le Gabino ou Gobelin, le Teuz et le bugul-noz ». Dès l'origine, donc, le personnage se mélange à ses voisins.
Les grandes collectes viennent plus tard, au début du XXe siècle, quand la croyance s'effaçait déjà chez les paysans interrogés. En 1912, Yves Le Diberder consacre au personnage un article des Annales de Bretagne, « Bugul-Nôz et Loup-Garou », nourri de témoignages recueillis dans plusieurs pays du Morbihan. On y mesure combien la légende se délitait : un informateur confond le Bugul-noz avec un oiseau nocturne, un autre assure qu'il aurait habité près d'Hennebont, avec sa femme. La créature redevenait presque un voisin.
Sur sa fonction, les chercheurs sont assez d'accord : Walter Evans-Wentz comme l'écrivain Pierre Dubois voient dans le Bugul-noz un avertisseur plus qu'un monstre, une figure qui pousse bergers et enfants à rentrer quand tombe la nuit. Sa laideur est un service rendu : elle fait rentrer tout le monde à l'heure.
Berger ou enfant : ce que dit le nom
Le nom de la créature cache une ambiguïté qui explique tout le reste. Dans son dictionnaire, Le Gonidec donne « Bugel-noz » comme un « fantôme qui paraît ou que l'on croit voir pendant la nuit », un « esprit follet », un « lutin », au pluriel bugélien-nôz, et précise que le mot est « composé de bugel, enfant, et de nôz, nuit ». Or son entrée précédente, bugel, vaut à la fois enfant, valet, apprenti et berger, avec cette mention décisive : « En Vannes, bugul. » Le vocabulaire vannetais de Le Goff et Guillevic, en 1924, confirme la bifurcation : bugul y est traduit « berger, pâtre ; pasteur », et bugul-noz « esprit follet, fantôme ».
Autrement dit, le même mot s'entend de deux façons selon le pays breton. En vannetais, bugul-noz se lit « berger de la nuit », et c'est le grand pâtre au chapeau immense des collectes du Morbihan. En trégorrois, bugel-noz se lit « enfant de la nuit », et la créature change complètement de visage. Un mot a produit deux monstres.
Le témoin le plus net de cette seconde version est Anatole Le Braz. Dans « La légende de la mort en Basse-Bretagne », en 1893, il range le hopper-noz, le crieur de nuit, et le buguel-noz parmi les esprits qui hantent les landes désertes, et les distingue en une phrase : « le hopper-noz est un géant, le buguel-noz est un petit enfant à la tête trop grosse ; on les aperçoit rarement au reste, mais on entend le crieur de nuit hurler sur la lande et le petit enfant gémir et pleurer ». Dans le volume de 1902, il rapporte le récit d'un journalier qui entend crier dans la nuit « Ma mamm ! Ma mamm ! », le cri d'un enfant abandonné, et qui répond par pitié : « Comment ! buguel-noz, tu as donc une mère aussi, toi ? » Aussitôt se dresse un homme immense dont la tête se perd dans les nuages, la bouche grimaçante « comme celle d'un poupon qui pleure ». Le Braz note en bas de page que sa conteuse mêle deux croyances qui « devaient sans doute avoir des natures distinctes ».
Variantes et cousins
Son voisin le plus constant est le hopper-noz, le crieur de nuit, avec qui les conteurs le confondent si volontiers que Le Braz a dû le signaler. Plus terrible qu'eux deux, l'Ankou ne se contente pas d'effrayer les retardataires : il vient les chercher. Le Bugul-noz est en quelque sorte l'échelon de premier avertissement. Les récits le rapprochent aussi du loup-garou, autre rôdeur des chemins auquel Le Diberder l'associait déjà en 1912.
Sa fonction d'épouvantail éducatif en fait un cousin direct du croque-mitaine, cette famille de créatures inventées pour tenir les enfants loin des dangers. Et parmi le petit peuple nocturne de Bretagne, korrigans et poulpiquets hantent les mêmes heures avec des intentions plus taquines : eux font danser les passants, le Bugul-noz les fait fuir.
Dans la culture
Longtemps resté une légende locale du Morbihan, le Bugul-noz connaît une seconde vie : son nom circule dans les fictions, les jeux et jusque sur les affiches d'événements bretons, réduit à sa silhouette de géant au grand chapeau. Le paradoxe est joli pour une créature dont les folkloristes constataient déjà l'agonie en 1912.
Il incarne un folklore breton moins connu que celui des korrigans : celui des peurs utiles, des créatures dont la fonction sociale se lit encore à livre ouvert. Le Bugul-noz n'a jamais dévoré grand monde, mais il a couché des générations d'enfants à l'heure, ce qui est peut-être une plus belle carrière.
Ce que la légende raconte
Le Bugul-noz est l'un des cas les plus limpides de peur utile : les folkloristes qui l'ont étudié, de Walter Evans-Wentz à Pierre Dubois, s'accordent à y voir un avertisseur plus qu'un prédateur. Sa fonction se lit à livre ouvert : quand le berger de nuit sort, les honnêtes gens rentrent. Enfants attardés, pêcheurs et bergers oublieux de l'heure, la créature visait précisément ceux que la nuit mettait réellement en danger, entre fossés, froid et mauvaises rencontres.
Sa laideur même a un sens. On peut y lire la matérialisation de tout ce que la nuit a d'informe et d'hostile : une silhouette qui grandit à mesure qu'on approche, comme grossissent les peurs. L'interdit de chanter ou de siffler après le coucher du soleil dessine en creux une règle de conduite : la nuit ne nous appartient pas, on la traverse humblement et en silence.
Le flottement de son nom, enfin, raconte autre chose. Berger ici, enfant là, géant pour l'un, petit pleureur pour l'autre : la créature change de forme avec le dialecte, ce qui est la meilleure preuve qu'elle n'a jamais eu de forme propre. Les dernières collectes, où l'épouvantail devient oiseau nocturne ou voisin d'Hennebont, montrent presque en direct le moment où une figure de peur cesse de faire rentrer les gens et commence à les faire sourire.
Le Bugul-noz existe-t-il vraiment ?
Créature de légende Créature de récit jamais observée : les folkloristes y voient un épouvantail éducatif chargé de faire rentrer les retardataires à la nuit.
- Walter Evans-Wentz et Pierre Dubois voient dans le Bugul-noz un avertisseur plus qu'un monstre : une figure qui pousse bergers, pêcheurs et enfants à rentrer à la nuit tombée.
- L'ambiguïté du nom explique les portraits contradictoires : bugul signifie berger en vannetais, quand Le Gonidec analyse bugel-noz comme « enfant de la nuit ».
- Les dernières collectes montrent une légende qui se délitait déjà : un informateur d'Yves Le Diberder confondait le Bugul-noz avec un oiseau nocturne.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le Bugul-noz ?
Une créature nocturne du folklore breton, surtout attestée dans le Morbihan. On le décrit comme un berger d'une laideur extrême, coiffé d'un chapeau immense, qui grandit à mesure qu'on s'approche de lui et fait fuir quiconque le croise après le coucher du soleil.
Le Bugul-noz est-il dangereux ?
Les récits les plus sombres en font un ravisseur d'enfants attardés, mais les folkloristes comme Walter Evans-Wentz y voient surtout un avertisseur : une figure destinée à pousser bergers, pêcheurs et enfants à rentrer à la nuit tombée. Sa vraie arme est la peur, pas la violence.
Bugul-noz veut-il dire berger de nuit ou enfant de nuit ?
Les deux, selon le pays breton. En vannetais, bugul signifie berger, et bugul-noz se lit « berger de la nuit ». Ailleurs, bugel signifie enfant, et Le Gonidec analyse bugel-noz comme « enfant de la nuit ». C'est pourquoi Anatole Le Braz décrit en Trégor un petit enfant à la tête trop grosse qui pleure sur la lande, là où le Morbihan connaît un grand pâtre au chapeau immense.
Où raconte-t-on la légende du Bugul-noz ?
Essentiellement dans le pays vannetais, l'actuel Morbihan. L'abbé Mahé le mentionne dès 1825 dans son Essai sur les antiquités du département du Morbihan, et les principaux témoignages ont été collectés au début du XXe siècle, notamment par Yves Le Diberder dans les Annales de Bretagne en 1912.
Ses cousins dans le monde
- AnkouBretagneLe Bugul-noz fait fuir, l'Ankou emporte : le premier avertissement contre l'échéance sans appel.
- Hopper-nozBretagneLe crieur de nuit, géant qui hurle sur la lande : Le Braz signale que les conteurs le confondaient couramment avec le bugul-noz.
- Croque-mitaineFranceMême fonction d'épouvantail éducatif, mais tourné vers les enfants et la maison ; le Bugul-noz garde les chemins et vise aussi les adultes attardés.
- PoulpiquetBretagneIl hante les mêmes nuits bretonnes mais en bande, autour des mégalithes, et taquine au lieu de faire fuir.
- Loup-garouEuropeRôdeur des mêmes chemins, auquel Le Diberder l'associait dès 1912, mais homme métamorphosé et violent, quand le Bugul-noz n'a que sa laideur pour arme.
Légendes voisines
Sources
- Wikipédia : Bugul-noz
- Anatole Le Braz, « La légende de la mort en Basse-Bretagne », 1893 : « le buguel-noz est un petit enfant à la tête trop grosse » (Wikisource)
- Anatole Le Braz, « La légende de la mort chez les Bretons armoricains », vol. 2, 1902 : le crieur de nuit et sa note sur le buguel-noz (Wikisource)
- Le Gonidec, « Dictionnaire français-breton » (éd. La Villemarqué) : entrées Bugel et Bugel-noz (Wikisource)
- Le Goff et Guillevic, « Vocabulaire breton-français » (dialecte de Vannes), 1924 : bugul, berger (Wikisource)
- Laisnel de La Salle, « Croyances et légendes du centre de la France », t. 1 : « Le Buguel-noz grandit dans l'ombre à mesure qu'on l'approche » (Wikisource)
- Y. Le Diberder, « Bugul-Nôz et Loup-Garou », Annales de Bretagne, 1912 (Persée)
- Joseph Mahé, « Essai sur les antiquités du département du Morbihan », Vannes, 1825 (Gallica)
Bugul Noz dans Crie au loup
Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Bugul Noz y coûte 3 chandelles pour 4 de puissance, avec cette capacité : « Si laid qu'à la révélation, une carte ennemie d'ici fuit vers un autre lieu. » Dans « Crie au loup », le Bugul-noz (coût 3, puissance 4) est si laid qu'une carte ennemie fuit vers un autre lieu à sa révélation : exactement le pouvoir que lui prête la légende, où sa seule apparition suffit à vider un chemin creux.
On peut la croiser sur Auberge de la Veillée, Champ de menhirs, Cimetière abandonné, Forêt de Brocéliande, Lande aux korrigans, Seuil des apparitions et Veillée funèbre, lieux de sa région dans le jeu.
La carte parmi les 252
Coût 3, puissance 4 : Bugul Noz frappe plus fort que 44 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.