L'Alp

Dans les fermes d'Allemagne, on expliquait autrefois les mauvaises nuits par une visite : celle de l'Alp, un esprit qui s'assoit sur la poitrine des dormeurs et pèse de tout son poids jusqu'à couper le souffle. La langue allemande en garde la trace : Alpdruck, « la pression de l'Alp », est resté un mot courant pour dire le cauchemar.
La légende
Il est minuit dans une chambre de ferme, quelque part entre Rhin et Danube. Le dormeur ouvre les yeux : il est parfaitement réveillé, parfaitement immobile, et quelque chose est assis sur sa poitrine. Un poids qui grandit, un souffle qui manque, une silhouette penchée sur son visage. Voilà l'Alp au travail, tel que des siècles de témoignages allemands le décrivent : le démon du cauchemar en personne.
L'Alp entre où il veut. Les récits traditionnels le disent capable de se glisser par le trou d'une serrure, la fente d'un volet, le moindre interstice : fermer la porte ne sert à rien. Une fois dans la chambre, il s'installe sur le dormeur et l'écrase, le prive de mouvement et de parole, et selon certaines traditions du sud de l'Allemagne, se nourrit de son souffle ou de son sang. Certaines croyances lui prêtent aussi un couvre-chef magique qui tient ses pouvoirs, et des talents de métamorphose.
Contre lui, les campagnes avaient tout un arsenal, soigneusement consigné par les collecteurs de traditions : boucher le trou de la serrure, placer les chaussures au pied du lit pointes tournées vers la porte, glisser du fer, ciseaux ou peigne à carder, dans la literie, croiser les bras et les jambes avant de dormir, réciter une formule protectrice. Des gestes minuscules pour tenir en respect un ennemi qui attaque là où l'on est le plus démuni : dans son sommeil.
Origines et histoire
Le nom de l'Alp est un fossile linguistique : c'est la forme allemande du mot qui a donné « elfe », hérité du fonds germanique commun. L'Alp est vraisemblablement un ancien elfe que les siècles ont assimilé aux créatures du cauchemar, par un syncrétisme que les folkloristes ont bien documenté. L'allemand dit toujours Alpdruck, « pression de l'Alp », pour l'oppression du cauchemar, et le vieux mot Nachtmahr désignait le cauchemar lui-même.
Les frères Grimm ont recueilli des récits d'Alp et de Mahr dans leurs collectes, et les traditions rassemblées par les folkloristes, dont celles que traduit l'universitaire américain D.L. Ashliman, montrent un motif remarquablement stable : l'esprit entre par un orifice minuscule, écrase le dormeur, et peut être capturé si l'on bouche son point d'entrée pendant qu'il est dans la chambre. Plusieurs récits le montrent alors se transformer en jeune femme que le fermier épouse, jusqu'au jour où l'ouverture est débouchée et où l'épouse disparaît.
La science moderne a donné un nom à l'expérience qui nourrit toutes ces histoires : la paralysie du sommeil, cet état où l'on s'éveille incapable de bouger, oppressé, parfois avec la sensation d'une présence. L'Alp est l'habillage folklorique d'un phénomène neurologique universel, et c'est ce qui rend sa légende si troublante : tout le monde, un jour ou l'autre, peut recevoir sa visite.
Variantes et cousins
Le démon du cauchemar porte cent noms selon les vallées : Mahr ou Nachtmahr dans le monde germanique, mara en Scandinavie, Drude en Bavière et en Autriche, Old Hag dans les îles Britanniques, où l'on parle encore d'être « hag-ridden », chevauché par la sorcière. D'une région à l'autre, seuls changent le nom et le costume : le poids sur la poitrine, lui, est partout le même.
Sur son propre terrain, l'Alp côtoie les autres esprits des maisons allemandes : le kobold, lutin domestique qui rend service ou tourmente selon l'humeur, et les grandes figures des veillées comme Dame Holle ou le Krampus. Lui se distingue par sa spécialité : il est le seul à travailler exclusivement de nuit, sur des dormeurs.
On peut aussi le rapprocher du croque-mitaine, cette famille d'épouvantails nocturnes dont l'Allemagne a une collection entière : mais là où le croque-mitaine menace les enfants qui ne dorment pas, l'Alp s'attaque précisément à ceux qui dorment. Entre les deux, aucune heure de la nuit n'est vraiment tranquille.
Dans la culture
L'Alp a son tableau, et c'est l'un des plus célèbres du romantisme : « Le Cauchemar » de Johann Heinrich Füssli, dont une version de 1802 illustre littéralement la croyance, avec son démon trapu assis sur la poitrine d'une dormeuse et sa jument spectrale en arrière-plan. L'image a fixé pour deux siècles l'iconographie du cauchemar.
Le mot, lui, vit toujours dans la langue allemande courante : Alptraum ou Albtraum, le « rêve d'Alp », est simplement le mot pour cauchemar. Quant à la créature, elle continue d'apparaître dans les bestiaires fantastiques, les jeux de rôle et les séries, souvent rangée un peu vite parmi les vampires : son vrai royaume reste la chambre à coucher, entre le moment où l'on souffle la bougie et celui où l'on ose rouvrir les yeux.
Ce que la légende raconte
L'Alp est l'habillage folklorique d'une expérience universelle, la paralysie du sommeil : s'éveiller incapable de bouger, oppressé, avec la sensation d'une présence. Nommer le démon, c'est rendre cette expérience racontable et partageable : la victime n'est plus seule ni folle, elle a reçu une visite que tout le village connaît, avec ses signes et ses règles.
L'arsenal de protections consigné par les collecteurs, serrure bouchée, fer dans la literie, chaussures tournées vers la porte, se lit comme un rituel de reprise de contrôle. On ne peut pas empêcher le cauchemar, mais on peut accomplir des gestes avant de dormir, et le geste apaise : la légende fournit à l'angoisse nocturne un mode d'emploi.
L'Alp montre enfin comment meurt une croyance : par la langue. L'allemand courant dit toujours Alptraum, le « rêve d'Alp », pour dire cauchemar, alors que plus personne ne bouche les serrures. La créature s'est éteinte comme être et survit comme métaphore, fossile linguistique d'une peur que la science a rebaptisée sans la faire disparaître.
L'Alp existe-t-il vraiment ?
Créature de légende Démon du cauchemar du folklore allemand ; les récits de ses visites correspondent trait pour trait à la paralysie du sommeil.
- La paralysie du sommeil, où l'on s'éveille incapable de bouger avec une sensation d'oppression et de présence, correspond trait pour trait aux récits de visites de l'Alp.
- Les folkloristes voient dans l'Alp un ancien elfe du fonds germanique progressivement assimilé aux créatures du cauchemar, comme en témoigne son nom, forme allemande du mot qui a donné « elfe ».
Dans les archives

Sur les traces de Alp
- Musée« Le Cauchemar » de Füssli, Detroit Institute of ArtsLa version de 1781 du tableau qui a fixé pour deux siècles l'iconographie du démon assis sur la poitrine du dormeur y est exposée.
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'un Alp dans le folklore allemand ?
C'est l'esprit du cauchemar : une créature issue des anciens elfes germaniques, qui entre la nuit dans les chambres par le moindre interstice, s'assoit sur la poitrine des dormeurs et les oppresse jusqu'à couper le souffle. Le mot allemand Alpdruck, « pression de l'Alp », désigne encore cette sensation d'écrasement nocturne.
Comment se protéger d'un Alp ?
Les traditions allemandes recommandaient de boucher le trou de la serrure, de placer ses chaussures pointes vers la porte, de glisser un objet en fer dans la literie, de croiser bras et jambes avant de dormir ou de réciter une formule protectrice. L'idée commune : fermer les passages minuscules par lesquels l'esprit se glisse.
L'Alp explique-t-il la paralysie du sommeil ?
C'est l'inverse : la paralysie du sommeil explique l'Alp. Ce phénomène bien documenté, où l'on s'éveille incapable de bouger avec une sensation d'oppression et de présence, correspond trait pour trait aux récits de visites de l'Alp. Presque toutes les cultures ont inventé un démon semblable, de la mara scandinave à la Old Hag britannique.
Ses cousins dans le monde
- CauchemarFranceLa même expérience nommée côté français : l'écraseur nocturne y est souvent une sorcière ou un esprit chevaucheur, pas un ancien elfe.
- KikimoraRussieEsprit domestique slave qui vient aussi oppresser les dormeurs, mais hante la maison entière et s'en prend au ménage.
- Croque-mitaineFranceIl menace les enfants éveillés pour les faire dormir ; l'Alp s'attaque précisément à ceux qui dorment.
- KoboldAllemagneVoisin de maisonnée germanique, mais esprit du foyer à tout faire, pas un spécialiste du sommeil.
Légendes voisines
Sources
Alp dans Crie au loup
Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Alp y coûte 2 chandelles pour 3 de puissance, avec cette capacité : « +2 la nuit (tours pairs). » L'Alp gagne +2 la nuit : le démon du cauchemar ne travaille que sur les dormeurs, et sa force croît quand les chandelles s'éteignent et que la maisonnée sombre dans le sommeil.
On peut la croiser sur Forêt-Noire et Observatoire du mage, lieux de sa région dans le jeu.
La carte parmi les 252
Coût 2, puissance 3 : Alp frappe plus fort que 33 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.