La Kikimora

Kikimora, créature du folklore (Russie), illustration

Dans les isbas de Russie, quand le rouet grinçait seul la nuit et qu'on retrouvait les fils emmêlés au matin, on savait qui blâmer : la kikimora. Ce petit esprit féminin, tapi derrière le poêle, est l'ombre inquiète de la maison. Ni tout à fait démone ni vraiment servante, elle punit le désordre et sème le sien.

La légende

La kikimora se décrit de deux façons selon les récits : tantôt une femme fluette aux longs cheveux couverts d'un fichu, tantôt une petite vieille bossue en robe sale, parfois à demi transparente. Certains récits lui prêtent même les traits d'une ancêtre de la famille. Elle sait aussi changer de forme : chat gris, chien féroce ou sanglier. Le plus souvent, on ne la voit pas du tout ; on l'entend.

Car la kikimora dort le jour et vit la nuit. Elle fait craquer le plafond, grogne comme un petit ours, casse la vaisselle, abîme le pain, jette les oignons, se roule sous les pieds des habitants pour les faire tomber. Sa passion, c'est le filage : elle s'empare des quenouilles et file en cachette, mais si mal qu'elle ne laisse derrière elle que des nœuds et des fils emmêlés. La voir filer passait pour un présage funeste. Le folkloriste William Ralston notait en 1872 qu'au gouvernement d'Olonets aucune femme ne posait son fuseau sans dire une prière : sans cela, l'esprit venait la nuit gâcher tout son ouvrage.

Elle sait aller plus loin que la farce : les traditions lui prêtent le pouvoir d'envoyer des cauchemars, de rendre fou, voire de s'en prendre aux enfants. Selon les maisons, elle est tolérée comme une locataire acariâtre qui surveille la tenue du foyer, ou combattue comme une intruse dont il faut se débarrasser. Dans quelques récits, elle s'occupe même de la volaille et donne un coup de main au ménage : mais si mal, disent les conteurs, qu'on préférait encore qu'elle ne fasse rien.

Origines et histoire

Le folklore slave donne à la kikimora des origines douloureuses : elle serait l'esprit d'un enfant mort sans baptême, mort-né ou maudit par ses parents. Ralston, résumant les ethnographes russes de son siècle, écrivait déjà qu'on tenait les kikimory pour les âmes de filles mortes sans baptême ou maudites par les leurs. Cette naissance manquée explique son statut : un être resté au seuil, attaché aux maisons des vivants sans y avoir sa place.

Le nom apparaît tard dans les documents. La plus ancienne mention connue vient d'une pièce de procès de sorcellerie des années 1635-1636, où l'on reproche à une accusée d'avoir appelé un esprit farceur « nommé kikimora » ; les textes religieux des années 1640 et 1650 le reprennent ensuite. Autrement dit, la créature est bien antérieure aux recueils du XIXe siècle qui l'ont rendue célèbre.

Une croyance mérite qu'on s'y arrête, parce qu'elle est très concrète : la kikimora s'installe rarement toute seule. Ce sont les charpentiers et les poêliers, mal payés ou mal traités par le maître de maison, qui la « posaient » en cachette pendant le chantier, en glissant sous une poutre ou derrière le poêle une poupée faite de copeaux ou cousue de chiffons. La maison neuve devenait invivable. Contre elle, les campagnes russes avaient tout un arsenal : laver les pots avec une infusion de fougère, disposer genévrier, armoise, ail, sel ou argent, retourner les oreillers avant de dormir. Le remède le plus radical consistait à retrouver la poupée et à la brûler dans un champ.

Le mot et son étymologie

Le nom est un composé, et sa seconde moitié ne fait pas débat. Le dictionnaire étymologique de Max Vasmer rattache mora à la mara slave, l'esprit impur, attestée en ukrainien, en serbo-croate, en bulgare, en tchèque, en polonais et en sorabe, et la rapproche du vieux germanique mara. C'est la même racine qui a donné l'anglais nightmare et le second élément de notre cauchemar : Ralston, dès 1872, traduisait tout bonnement kikimora par « cauchemar ».

La première moitié, en revanche, résiste. Vasmer hésite entre kika, la huppe ou la coiffe, kikat, crier d'une voix aiguë, et le lituanien kaukas, le lutin domestique ; il écarte au passage l'hypothèse finno-ougrienne de Markov et l'origine germanique proposée par Hirt. Afanassiev, cité par Ralston, y voyait pour sa part le mot dialectal chich, qui désigne le domovoï ou le démon. Aucune de ces pistes n'a emporté la décision, ce qui est en soi révélateur : la kikimora est un être de bruit et de rumeur, et son nom aussi.

Variantes et cousins

Les folkloristes distinguent deux kikimoras. Celle de la maison vit derrière le poêle, dans le domaine du domovoï, dont elle est selon les régions l'épouse ou la rivale déclarée. Celle des marais, elle, appartient au monde sauvage : on la dit mariée au léchi, le maître de la forêt, et elle sort des eaux dormantes pour égarer les imprudents. Son goût pour la nuit et pour les eaux la rapproche aussi de la roussalka, l'autre grande figure féminine du folklore slave née d'une mort injuste.

Hors du monde slave, la parenté se lit dans le nom autant que dans les faits : la mora qui, en Serbie, en Bohême et en Pologne, s'échappe des lèvres d'une sorcière sous la forme d'un papillon pour peser sur le souffle des dormeurs, ou l'alp germanique. La kikimora, elle, combine les deux registres : esprit domestique et esprit du tourment nocturne.

Dans la culture

La kikimora entre en littérature dès 1829, quand l'écrivain ukrainien Oreste Somov lui consacre un conte. Mais c'est la musique qui a fait voyager son nom. En 1909, Anatoli Liadov compose Kikimora, opus 63, une pièce d'orchestre d'à peine plus de huit minutes, créée à Saint-Pétersbourg dans la salle de la Noblesse par l'orchestre de la Cour impériale sous la direction d'Alexandre Siloti, et dédiée au compositeur Nikolaï Tcherepnine.

L'argument imprimé en tête de la partition vaut le détour : la kikimora grandit chez un magicien, bercée dans un berceau de cristal, tandis que le chat de la maison lui conte du matin au soir les temps anciens et les pays lointains. Publiée chez Belaïev à Leipzig, la partition circulera en Europe sous un titre français, « Kikimora, légende pour orchestre », et l'œuvre est restée au répertoire.

Aujourd'hui encore, elle reste dans l'imaginaire russe le nom qu'on donne aux bruits inexpliqués de la maison, et la fantasy comme le jeu vidéo l'ont repris pour toutes sortes de créatures des marais. Belle revanche pour un esprit né sans nom ni baptême.

Ce que la légende raconte

La kikimora met un nom sur le désordre domestique : fils emmêlés au matin, vaisselle cassée, craquements nocturnes. Nommer la coupable, c'était déjà reprendre la main : contre elle existaient des recettes, des herbes, des gestes, jusqu'à la poupée de copeaux à débusquer dans la charpente et à brûler. La croyance transformait une inquiétude diffuse en problème qu'on pouvait traiter.

Cette poupée dit d'ailleurs autre chose. Si ce sont les charpentiers mal payés qui l'installent, alors le malheur de la maison neuve a une cause sociale : on n'a pas traité correctement ceux qui l'ont bâtie. La légende fonctionne comme une clause morale du contrat de chantier, et l'on peut y lire l'arme des sans-grade dans un monde où l'artisan itinérant n'avait guère d'autre recours.

Son origine prêtée, enfant mort sans baptême ou maudit par les siens, en fait par ailleurs la figure des morts sans place : ce que la communauté n'a pas su accueillir revient hanter ses maisons. Enfin, son obsession du filage n'est pas un détail. La quenouille était le travail féminin par excellence, et l'esprit qui gâche l'ouvrage la nuit rappelait à la fois l'interdit de veiller trop tard et le prix de l'ouvrage négligé : dans le gouvernement d'Olonets, on ne quittait pas son fuseau sans prière.

La Kikimora existe-t-il vraiment ?

Créature de légende Esprit domestique jamais observé ; la tradition lui attribue les bruits et désordres nocturnes de la maison.

  • La kikimora met un nom sur les phénomènes domestiques inexpliqués : craquements nocturnes, vaisselle cassée, fils de quenouille emmêlés au matin.
  • Le folklore en fait l'esprit d'un enfant mort sans baptême ou maudit, rattachant les malheurs de la maison aux morts restés sans place parmi les vivants.
  • La croyance qui attribue son installation à des charpentiers mal payés donne une cause humaine et réparable au malheur d'une maison neuve : on cherche la poupée cachée dans la charpente, et on la brûle.

Dans les archives

La kikimora vue par Ivan Bilibine, 1934.
La kikimora vue par Ivan Bilibine, 1934. Ivan Bilibine, domaine public
La kikimora du marais, peinte par le Russe Vassili Denissov avant 1922 : la variante sauvage, épouse du léchi.
La kikimora du marais, peinte par le Russe Vassili Denissov avant 1922 : la variante sauvage, épouse du léchi. Vassili Denissov, domaine public
« Lessovik. Kikimora. Merveille des bois », crayon et aquarelle de Nicolas Roerich, 1894, musée Nicholas Roerich de New York.
« Lessovik. Kikimora. Merveille des bois », crayon et aquarelle de Nicolas Roerich, 1894, musée Nicholas Roerich de New York. Nicolas Roerich, domaine public

Sur les traces de Kikimora

  • À voirKikimora op. 63 d'Anatoli Liadov (1909)Légende pour orchestre de huit minutes, créée à Saint-Pétersbourg par l'orchestre de la Cour impériale sous la direction d'Alexandre Siloti, toujours au répertoire symphonique.
  • StatueSculpture de la Kikimora vyatskaïa, parc Zaretchny, KirovFigure sculptée de la kikimora locale, installée dans un parc de Kirov, la ville que domine la colline dite Kikimorskaïa gora.
  • Musée« Lessovik. Kikimora », Nicolas Roerich, 1894Petit dessin au crayon et à l'aquarelle de 14,5 x 12,3 cm conservé au musée Nicholas Roerich de New York.

Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'une kikimora ?

Un esprit féminin du folklore slave, attaché à la maison. Souvent invisible, elle se manifeste la nuit : bruits, vaisselle cassée, fils de quenouille emmêlés, cauchemars. La tradition en fait l'esprit d'un enfant mort sans baptême ou maudit, et tantôt l'épouse, tantôt l'ennemie du domovoï.

Comment se protéger d'une kikimora ?

Les remèdes traditionnels russes : laver les pots à l'infusion de fougère, disposer du genévrier, de l'armoise, de l'ail, du sel ou de l'argent, retourner les oreillers avant de dormir. En cas d'infestation grave, on cherchait la poupée de copeaux ou de chiffons cachée dans la charpente par un artisan mécontent, et on la brûlait dans un champ.

Que veut dire le mot kikimora ?

Sa seconde moitié vient de la mara slave, l'esprit impur, la même racine que l'anglais nightmare et que notre cauchemar. La première résiste : le dictionnaire de Max Vasmer hésite entre kika (la coiffe), kikat (crier d'une voix aiguë) et le lituanien kaukas, le lutin domestique.

Qui est le mari de la kikimora ?

Cela dépend des versions. La kikimora domestique est parfois donnée pour l'épouse du domovoï, l'esprit de la maison, même si d'autres traditions en font au contraire son ennemie. La kikimora des marais, elle, passe pour la femme du léchi, le maître de la forêt.

Ses cousins dans le monde

  • DomovoïRussieL'esprit protecteur de la maison, son époux ou son ennemi selon les traditions : il maintient l'ordre qu'elle défait.
  • LéchiRussieLe maître de la forêt, à qui la kikimora des marais est donnée pour épouse : il règne au dehors, elle tourmente les intérieurs.
  • RusalkaMonde slaveNée elle aussi d'une mort sans sacrement, mais séductrice des rivières, quand la kikimora reste recluse des maisons et des marais.
  • BansheeIrlandeAnnonciatrice de malheur elle aussi, mais par ses cris hors des maisons, sans le quotidien de farces et de fils emmêlés.
  • AlpAllemagneEnvoyeur de cauchemars comme elle, mais il pèse sur le dormeur seul, quand la kikimora tourmente toute la maisonnée.

Légendes voisines

Sources

  1. Wikipédia : Kikimora (mythologie)
  2. W. R. S. Ralston, The Songs of the Russian People (Londres, 1872), p. 133 : Kikimora et les Marukhi fileuses (Internet Archive)
  3. Max Vasmer, Dictionnaire étymologique de la langue russe, entrée « кикимора »
  4. Wikipédia russe : Кикимора (attestations du XVIIe siècle, poupée des charpentiers)
  5. IMSLP : Kikimora op. 63 d'Anatoli Liadov (partition Belaïev, création, dédicace)
  6. Boston Symphony Orchestra : notes de programme sur Kikimora de Liadov
  7. Russie virtuelle : la kikimora domestique
  8. Mythologica : esprits de la maison dans la mythologie slave

Kikimora dans Crie au loup

Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Kikimora y coûte 2 chandelles pour 2 de puissance, avec cette capacité : « -1 à une carte ennemie d'ici. » À la fin du tour, la carte inflige -1 à une carte ennemie du lieu : c'est la kikimora au travail, qui profite de la nuit pour emmêler les fils et saper sournoisement les forces de la maisonnée d'en face.

La carte parmi les 252

Coût 2, puissance 2 : Kikimora frappe plus fort que 14 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.

01234560471114coût en chandellespuissanceAbhartach, Bête du Gévaudan, Black Shuck, Cailleach, Dragons de Duhamel, Griffon… (4/5)Áine, Alkonost, Ammit, Baku, Barbegazi, Bugul Noz… (3/4)Alp, Anguana, Boggart, Boitatá, Croque-mitaine, Dame Blanche… (2/3)Amaterasu, Gargantua, Le Diable, Piasa, Tatzelwurm (6/10)Ankou, Djinn, Grendel, Gwyn ap Nudd, Kochtcheï, Nessie… (5/8)Baba Yaga, Centaure, Cerf blanc, Chapalu, Garache, Huldra… (3/5)Basilic, Kuchisake-onna, Kumiho, L’Écho, Lavandières de nuit, Le Cadet… (3/2)Bécut, Dahu (2/5)Black Annis, Chimère, Curupira, Dullahan, Isonade, Joulupukki… (4/6)Bloody Mary, L'Olifant, Le Carnet du père, Loup-garou (3/1)Bouc de Yule, Drop bear, L'Auto-stoppeuse, Le Somnambule, Pooka (2/4)Brownie, Cat Sìth, Chat de Yule, El Coco, Gnome, Jack-in-the-Green… (1/2)Bulgae, Chaneque, Diablotin, Domovoï, Farfadet, Feu follet… (1/1)Bunyip, Grootslang, Ogre (4/8)Caramantran, La Lune rousse, Le Coffre, Le Gibet, Les Bottes de sept lieues, Ningyo (2/1)Chang'e, Dame de la Lune, Charybde, Chasse sauvage, Mesnie Hellequin (5/6)Changeling, Strigoï (2/0)Cirein-cròin, Kraken (5/11)Comte Arnau, Dame Holle, Dragon, Ogresse, Oiseau de feu, Simorgh… (5/7)Cortège des Tsukumogami, Le Conteur (6/7)Coulobre, Drac, Each-uisge, Golem (3/6)Cŵn Annwn, Dip, L'Aîné, Le Hollandais volant, Nosferatu, Penanggalan… (4/4)Diable de Jersey, Oiseau-tonnerre, Qilin, Scylla (4/7)Dragon de Wawel, Draugr, Gaasyendietha, Graoully, Leppalúði, Oni… (5/9)El Silbón, Gorgone, Máni, Roi des Aulnes, Selkie (3/3)Géant des montagnes (6/13)Grand Méchant Loup, Oiseau Roc (6/11)Jean Chastel (5/5)La Befana, La Diablesse, Père Fouettard, Roi des Korrigans, Stryge (6/8)La Chaîne, Matagot, Tió de Nadal, Utburd (1/0)La Main de gloire (4/2)La Nuit de Kupala, Le Jour le plus long, Le Miroir voilé, Les Douze Nuits (4/3)Les Nornes (5/3)Léviathan (6/14)Louhi, Merlin, Reine des fées, Spring-heeled Jack (6/9)Marid (6/12)Poulpiquet (1/3)Sasquatch (5/10)Troll (3/7)Wendigo (3/10)Avec Kikimora : Banshee, Belsnickel, Charon, Chupacabra, ClurichaunKikimora