La Gargouille

Avant d'être un monstre de pierre perché sur les cathédrales, la Gargouille fut un dragon bien vivant dans la mémoire normande. La légende de Rouen raconte comment saint Romain le mena en laisse avec son étole, aidé d'un condamné à mort, et comment cette victoire valut chaque année sa grâce à un prisonnier, pendant des siècles.
La légende
Au VIIe siècle, sur la rive gauche de la Seine, face à Rouen, s'étendent des marais où personne n'ose plus s'aventurer. Une bête énorme y a élu domicile : un serpent monstrueux, un dragon d'eau que l'on nomme la Gargouille. Elle dévore hommes et bêtes, ravage les campagnes, et certains récits la disent tapie du côté de la forêt du Rouvray, à l'embouchure des eaux mortes.
Romain, évêque de Rouen, décide d'en finir. Mais pour affronter la bête, il ne trouve qu'un seul volontaire : un condamné à mort, qui n'a plus rien à perdre. Ensemble, ils marchent vers le repaire du monstre. Le saint trace un signe de croix, et la Gargouille, soudain docile, courbe l'échine. Romain lui passe son étole autour du cou en guise de laisse, et le prisonnier ramène le dragon captif jusqu'à la ville.
Sur la place, la créature est livrée aux flammes. La tradition ajoute que ses cendres furent jetées dans la Seine, rendant au fleuve ce monstre qui en était sorti. Quant au condamné, il obtient sa grâce : il a regardé le dragon en face, la ville lui doit bien la vie sauve.
Origines et histoire
Le plus fascinant dans cette légende, c'est ce qu'elle a produit de bien réel : le privilège de saint Romain. Chaque année, le jour de l'Ascension, le chapitre de la cathédrale de Rouen avait le droit de gracier un condamné à mort. Le gracié portait en procession la fierte, la châsse contenant les reliques du saint. Ce privilège est documenté dès 1210 et a perduré jusqu'en 1790, quand la Révolution y mit fin.
Les historiens notent pourtant un détail troublant : l'épisode du dragon n'apparaît dans les textes qu'à partir de 1394, soit près de deux siècles après la première attestation du privilège. La légende serait donc une invention du XIVe siècle, fabriquée après coup pour donner une origine miraculeuse à une coutume judiciaire déjà ancienne. Le dragon justifie la grâce, et non l'inverse.
Les mythologues y lisent aussi un symbole : la Gargouille, dragon d'eau, incarnerait les crues dévastatrices de la vallée de la Seine. Saint Romain, à qui l'on prête d'avoir régulé le fleuve et détruit les temples païens, joue le rôle du civilisateur qui dompte les eaux. Terrasser le monstre, c'est endiguer l'inondation.
Variantes et cousins
Le nom même de la bête raconte son histoire : gargouille vient de racines évoquant la gorge et la gueule, que l'on retrouve dans « gargariser »… et dans Gargantua, le géant à l'immense gosier, son lointain cousin d'étymologie. La créature de Rouen appartient à la grande famille des dragons vaincus par des saints, comme la tarasque domptée par sainte Marthe en Provence : même schéma, même étole en laisse, même foule délivrée.
Dans le jeu, la Gargouille de Rouen côtoie d'autres hanteurs de nuit : la Dame Blanche, autre grande figure normande, le cauchemar qui pèse sur les dormeurs, le diablotin grimaçant qui semble descendu de la même corniche, ou le strigoï, autre créature que l'on disait revenir tourmenter les vivants. Mais contrairement à eux, la gargouille a fini par changer de camp : de monstre, elle est devenue gardienne.
Dans la culture
Car c'est bien là son destin singulier. À partir des années 1220, sur la cathédrale de Laon puis à Notre-Dame de Paris, les bâtisseurs gothiques installent des gargouilles : des gouttières sculptées en forme de bêtes, qui crachent l'eau de pluie loin des murs. Fonction pratique, mais aussi symbolique : ces monstres asservis, condamnés à drainer les eaux mauvaises, passent pour protéger l'édifice en effrayant les démons. La légende rouennaise offre un récit d'origine parfait à ces créatures : le dragon vaincu, mis pour l'éternité au service de l'Église.
Victor Hugo relance la fascination pour ces chimères de pierre avec Notre-Dame de Paris en 1831, et la fantasy moderne en a fait un peuple à part entière, jusqu'aux dessins animés. Dans Crie au loup, la carte Gargouille (coût 2, puissance 2) reste fidèle à cette vocation de gardienne : perchée sur son lieu, elle protège les siens.
Ce que la légende raconte
La Gargouille est un cas d'école de légende utile. Les historiens l'ont montré : le récit du dragon apparaît par écrit vers 1394, près de deux siècles après le privilège de grâce qu'il prétend fonder. La légende ne raconte pas une origine, elle en fabrique une, pour donner au droit du chapitre de Rouen une caution miraculeuse. On peut y lire la fonction la plus politique du merveilleux : légitimer une institution en lui inventant un exploit fondateur.
Les mythologues y ajoutent une lecture naturelle : ce dragon des marais de la Seine incarnerait les crues qui ravageaient la vallée, et saint Romain, à qui la tradition prête d'avoir régulé le fleuve, joue le civilisateur qui dompte les eaux. Terrasser la bête, c'est endiguer l'inondation : la légende met en récit une victoire très concrète de la ville sur son fleuve.
Reste le plus beau retournement : le monstre asservi devient gardien. Les gargouilles des cathédrales, condamnées à cracher l'eau mauvaise loin des murs, retournent la peur contre elle-même ; et le condamné à mort gracié pour avoir affronté la bête dit, chaque année en procession, qu'une communauté peut réintégrer son banni. La peur vaincue, mise au travail, protège ceux qu'elle terrifiait.
La Gargouille existe-t-il vraiment ?
Créature de légende Récit hagiographique apparu par écrit près de deux siècles après le privilège de grâce qu'il prétend expliquer.
- Les historiens tiennent la légende pour une invention du XIVe siècle, fabriquée après coup pour donner une origine miraculeuse au privilège de saint Romain, déjà ancien.
- Les mythologues lisent dans ce dragon d'eau une personnification des crues dévastatrices de la vallée de la Seine, domptées par le saint civilisateur.
Dans les archives


Sur les traces de Gargouille
- StatueSaint Romain et la Gargouille, place du Lieutenant-Aubert, RouenSculpture sur bois d'un poteau d'angle du Vieux Rouen montrant le saint menant le dragon avec son étole, visible en pleine rue.
- MuséeMusée des Beaux-Arts de RouenConserve La procession de la Gargouille de Clément Boulanger (1837), où le condamné gracié porte la fierte de saint Romain.
Questions fréquentes
Quelle est la légende de la Gargouille de Rouen ?
Au VIIe siècle, un dragon appelé la Gargouille dévorait hommes et bêtes dans les marais de la Seine, près de Rouen. Saint Romain, évêque de la ville, l'aurait dompté d'un signe de croix avec l'aide d'un condamné à mort, avant de le mener en laisse avec son étole jusqu'à la ville, où le monstre fut brûlé.
Qu'est-ce que le privilège de saint Romain ?
C'est un droit accordé au chapitre de la cathédrale de Rouen : gracier chaque année, le jour de l'Ascension, un condamné à mort, qui portait en procession la châsse du saint (la fierte). Attesté dès 1210, ce privilège a duré jusqu'en 1790. La légende du dragon, apparue par écrit vers 1394, servait à lui donner une origine miraculeuse.
Pourquoi y a-t-il des gargouilles sur les cathédrales ?
Les gargouilles sont d'abord des gouttières : elles rejettent l'eau de pluie loin des murs pour les protéger. Apparues vers 1220 sur la cathédrale de Laon, elles prennent des formes de monstres à valeur protectrice, censées éloigner les démons. La légende de Rouen en offre une lecture imagée : des dragons vaincus, mis au service de l'édifice.
La gargouille est-elle un dragon ?
Dans la légende rouennaise, oui : la Gargouille est décrite comme un serpent ou dragon des eaux. Le mot a ensuite désigné les sculptures de gouttières des églises, qui représentent toutes sortes de créatures : lions, chiens, chimères, figures humaines, et pas seulement des dragons.
Ses cousins dans le monde
- TarasqueProvenceMême schéma du dragon dompté et mené en laisse, sainte Marthe remplaçant saint Romain ; Tarascon a gardé sa bête en fête.
- VouivreFranche-ComtéSerpente des rivières elle aussi, mais libre et jamais vaincue, quand la Gargouille finit brûlée puis asservie en gouttière.
- GargantuaTouraineCousin d'étymologie : même racine de gorge et de gosier, mais son appétit est resté farce quand celui du dragon fut dompté.
- Dame BlancheNormandieAutre figure normande de la nuit, mais âme qui hante, quand la gargouille est un monstre de chair devenu gardien de pierre.
Légendes voisines
Sources
Gargouille dans Crie au loup
Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Gargouille y coûte 2 chandelles pour 2 de puissance, avec cette capacité : « +1 aux autres cartes alliées d'ici. » En continu, la Gargouille donne +1 aux autres cartes alliées de son lieu : c'est la gargouille des cathédrales, monstre devenu gardien, qui déploie ses ailes au-dessus des siens pour détourner la pluie et les mauvais esprits.
On peut la croiser sur Carrefour des pendus, lieu de sa région dans le jeu.
La carte parmi les 252
Coût 2, puissance 2 : Gargouille frappe plus fort que 14 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.