Carrefour des pendus

Deux routes se croisent en rase campagne. Au-dessus, une potence ; autour, la nuit. Le carrefour des pendus condense deux très vieilles peurs européennes : celle du lieu où les chemins hésitent, et celle des morts qu'on laissait pendre là, exprès, pour que tout le monde les voie.
Le lieu et sa légende
Le carrefour est un lieu à part depuis l'Antiquité. Les Grecs y vénéraient Hécate, déesse de la lune noire, de la magie et des croisées de chemins : on lui sacrifiait des chiens noirs aux carrefours, et on la représentait à trois corps ou trois têtes, un visage par route. Déesse des seuils et des passages, elle escortait aussi les âmes : là où les chemins se croisent, les mondes se frôlent.
Le folklore médiéval et moderne a hérité de cette inquiétude. C'est au carrefour que l'on situe les pactes avec le diable, les rendez-vous de sorcières et les apparitions ; c'est là, hors de la terre consacrée, que des traditions locales plaçaient certaines sépultures indésirables. Ajoutez-y le gibet, que la justice dressait de préférence aux endroits les plus passants, et vous obtenez le décor parfait du conte noir : la croisée des routes où les vivants croisent les morts.
Dans l'histoire
Le gibet n'a rien d'une légende. Le plus célèbre de France, celui de Montfaucon, se dressait sur une butte au nord-est de Paris, près de l'actuelle place du Colonel-Fabien : seize piliers de pierre reliés de traverses, où l'on pouvait exposer jusqu'à une cinquantaine de pendus à la fois. Principal gibet des rois de France du XIe siècle au règne de Louis XIII, il laissait les corps se décomposer à la vue de tous, visibles à des lieues à la ronde : une pédagogie par l'exemple, assumée.
Démoli en 1760, Montfaucon n'a laissé aucune trace physique : on le connaît par les textes et par les enluminures, dont celles de Jean Fouquet vers 1460. Mais son ombre est restée dans la langue et dans les récits : la « croix des pendus », le « carrefour du gibet » hantent la toponymie des campagnes françaises, mémoire discrète des fourches patibulaires que chaque seigneurie haute-justicière plantait à ses limites, au bord des routes les plus fréquentées.
Le lieu dans le jeu
Dans « Crie au loup », le Carrefour des pendus s'annonce d'un geste : à sa révélation, chaque joueur pioche 1 carte. C'est le carrefour dans sa fonction première : un lieu de passage où chacun ramasse quelque chose en chemin, une rumeur, un présage, une rencontre qu'il n'avait pas prévue.
L'effet est symétrique, mais pas neutre : une carte de plus dans chaque main, c'est une option de plus pour celui qui sait s'en servir. Comme au vrai carrefour, tout le monde y gagne un chemin supplémentaire ; encore faut-il choisir le bon.
Questions fréquentes
Pourquoi les carrefours passent-ils pour des lieux surnaturels ?
Parce qu'ils cumulent les symboles du passage : depuis l'Antiquité grecque, où l'on honorait Hécate, déesse des carrefours et de la magie, jusqu'au folklore moderne qui y place pactes diaboliques et apparitions, la croisée des chemins est vue comme un point de contact entre les mondes.
Les gibets aux carrefours ont-ils vraiment existé ?
Oui. Les fourches patibulaires étaient dressées bien en vue, aux routes passantes et aux limites des juridictions. Le gibet de Montfaucon, à Paris, pouvait exposer une cinquantaine de pendus ; il a servi du XIe siècle à l'époque de Louis XIII avant d'être démoli en 1760.