Le Strigoï

Strigoï, créature du folklore (Transylvanie), illustration

Dans les cimetières de village de Roumanie et de Transylvanie, on redoutait un mort particulier : celui qui ne se décompose pas. Le strigoï sort de sa tombe la nuit pour retourner chez les siens et boire leur vitalité, jusqu'à ce qu'ils le suivent dans la mort. C'est lui, le vrai vampire des Carpates, bien avant Dracula. Et sa légende ne s'est jamais tout à fait éteinte.

La légende

Le folklore roumain distingue deux strigoï. Le strigoï vivant (strigoi viu) est un sorcier parmi les hommes : on lui prête le pouvoir de dérégler la météo, de voler la « manne » des récoltes et le lait des bêtes, bref de détourner à son profit la richesse du village. Mort, il ne trouve pas le repos : tué ou enterré, le strigoï vivant revient sous forme de mort-vivant buveur de sang.

Le strigoï mort (strigoi mort) est le plus redouté. C'est un défunt qui sort de sa tombe, revient dans sa famille et se comporte comme de son vivant, tout en affaiblissant peu à peu ses proches : il se nourrit de leur sang et de leur énergie vitale, et les siens dépérissent d'une anémie que rien n'explique. Son corps, dit-on, ne se décompose pas et se régénère à mesure qu'il se nourrit.

La tradition énumère les signes qui prédisposent : naître septième enfant du même sexe, avoir les cheveux roux, mourir sans baptême, par suicide ou parjure. Après la mort, un corps retrouvé intact, le teint vif, passait pour la preuve décisive. D'autres indices circulaient, plus étranges encore : on disait le strigoï pourvu d'une colonne vertébrale allongée et velue, et on lui prêtait le pouvoir d'amener la sécheresse ou la grêle sur le village, preuve qu'il ne se contentait pas de vider les siens.

Restait à savoir quelle tombe rouvrir. Le folklore avait une réponse spectaculaire : on faisait passer entre les sépultures un garçon de sept ans, vêtu de blanc et monté sur un cheval blanc, réputé pur donc infaillible ; là où la monture refusait d'avancer dormait le coupable. Le procédé dit tout de la logique de ces croyances, qui exigent une preuve, une procédure et un innocent pour la rendre.

Origines et histoire

La croyance est ancienne et bien documentée. Le premier « vampire » nommément attesté des archives européennes, Jure Grando, un paysan d'Istrie mort en 1656 et finalement décapité en 1672, était précisément désigné par les villageois du terme de strigoï : le mot précède de très loin la mode littéraire du vampire.

Contre le strigoï, les campagnes roumaines avaient tout un rituel préventif : de l'ail dans la bouche du défunt suspect, un pieu à travers le corps, une pierre sur le ventre. Si le mort revenait quand même, on passait à l'élimination définitive : exhumer le corps, couper la tête et la placer entre les jambes, arracher le cœur, le brûler, puis disperser les cendres ; parfois, les proches malades buvaient les cendres délayées dans l'eau pour rompre le lien.

L'ethnologue Adrien Cremene, dans sa « Mythologie du vampire en Roumanie » (1981), a dressé la typologie complète de ces croyances : strigoï vivants et morts, moroï, pricolici et vârcolaci, formules d'exorcisme et magie villageoise. Il y rappelle un point que les Roumains connaissent bien : le prince historique Vlad Țepeș, modèle lointain de Dracula, n'a jamais été tenu pour un vampire dans son propre pays.

Le mot et la nuit des strigoï

Le nom vient de loin. Les linguistes le tirent du latin strix ou striga, cette créature nocturne de l'Antiquité que l'on prenait tantôt pour un rapace, tantôt pour une sorcière buveuse de sang d'enfants, et qui a donné la strega italienne et la stryge française. Le roumain a ajouté le suffixe augmentatif -oi, et l'oreille populaire a rapproché le tout du verbe a striga, crier. Le strigoï, c'est donc littéralement le grand cri de la nuit : le mot était fait pour être prononcé à voix basse.

La croyance a longtemps eu son rendez-vous annuel. Dans la nuit du 29 au 30 novembre, la veille de la Saint-André, les campagnes roumaines redoutaient la Noaptea Strigoilor, la nuit des strigoï : les morts sortaient des tombes et affrontaient les strigoï vivants, tandis que les vârcolaci, les plus dangereux de tous, rôdaient dans les nuages. On enduisait d'ail le seuil, les fenêtres et les étables, on traçait des petites croix d'ail sur les mains des enfants, et à la fin du XIXe siècle, dans les collines de Tutova, les jeunes gens organisaient une veillée entière appelée le Gardiennage de l'ail. En Bucovine, on accusait encore le strigoï de voler la main des vaches, la raison des hommes et le rendement des vergers.

Ce corpus a été mis à la disposition du monde savant par une Britannique installée à Bucarest. Zoologue de formation, mariée en 1904 au minéralogiste Gheorghe Munteanu-Murgoci, Agnes Murgoci a traduit et commenté les enquêtes du folkloriste roumain Tudor Pamfile et publié en 1926, dans la revue « Folklore », un article devenu la référence : « The Vampire in Roumania ». Elle y distingue proprement le vampire mort, le vampire vivant capable de projeter son âme, et le vârcolac qui dévore le soleil et la lune pendant les éclipses. Sans elle, le strigoï serait probablement resté un mot de village.

Variantes et cousins

La famille roumaine du strigoï est nombreuse : le moroï, revenant plus faible qui n'est pas nécessairement damné, le pricolici et le vârcolac, liés au loup. C'est tout ce fonds que la littérature occidentale a fondu dans la figure unique du vampire : Bram Stoker a surtout remanié la structure de légendes bien plus anciennes que son comte.

Dans le bestiaire du jeu, ses parents naturels sont le nosferatu, version cinématographique du revenant des Carpates, la goule des traditions orientales, autre dévoreuse liée aux tombes, et, plus à l'est, Kochtcheï l'Immortel des contes russes, ce mort-vivant d'une tout autre espèce dont la mort est cachée hors du corps.

Dans la culture

La croyance a fait irruption dans l'actualité en 2004, dans le village de Marotinu de Sus, en Olténie. Petre Toma, mort en décembre 2003 et enterré le 28, passait pour revenir tourmenter sa famille : plusieurs proches se plaignaient de fatigue et d'anémie. En janvier 2004, son beau-frère Gheorghe Marinescu exhuma le corps de nuit, en arracha le cœur, le brûla, et fit boire les cendres mêlées d'eau aux malades. L'affaire fit le tour du monde ; la justice condamna les exhumateurs, qui échappèrent à la prison, et l'on découvrit que plus de vingt tombes du village avaient subi des rituels semblables.

Le strigoï nourrit depuis longtemps la fiction, du roman gothique aux séries et jeux vidéo contemporains, où son nom désigne souvent les vampires les plus bestiaux. Mais son vrai territoire reste les campagnes roumaines : les ethnologues y recueillaient encore récemment des récits de morts qu'il avait fallu « apaiser ». La peur du mort qui revient n'appartient pas qu'au passé.

Ce que la légende raconte

Le strigoï est une machine à gérer la mort qui ne passe pas. Quand une famille dépérit après un décès, fatigue, anémie, deuils en chaîne, la croyance fournit une cause, un coupable et un remède : le mort se nourrit des siens, il faut l'apaiser ou le détruire. Le malheur en série, insupportable tant qu'il reste sans explication, retrouve une logique et des gestes à accomplir.

On peut lire dans la « preuve » traditionnelle, le corps exhumé jugé intact, une méconnaissance des rythmes réels de la décomposition, très variables selon les sols et les saisons. Les rites eux-mêmes, ail, pieu, décapitation, cœur brûlé, disent leur fonction : clore le deuil par un acte définitif et retracer la frontière entre les vivants et les morts.

L'affaire de Marotinu de Sus, en 2004, montre que cette mécanique n'appartient pas au passé : face à des maladies inexpliquées, une communauté a rejoué le vieux scénario jusqu'au bout. Le strigoï rappelle que la croyance au revenant est moins une fantaisie qu'une réponse sociale à l'angoisse, avec ses procédures et ses preuves.

Le Strigoï existe-t-il vraiment ?

Créature de légende Aucun revenant observé : la « preuve » traditionnelle était un cadavre exhumé jugé intact, comme encore en 2004 à Marotinu de Sus.

  • La croyance mettait des mots sur les anémies et fatigues inexpliquées frappant les proches d'un défunt, attribuées au mort venu se nourrir des siens.
  • Un corps retrouvé peu décomposé, au teint vif, passait pour la preuve décisive du strigoï lors des exhumations.
  • Le nom lui-même vient du latin strix ou striga, l'oiseau nocturne devenu sorcière buveuse de sang dans l'Antiquité, qui a donné la strega italienne et la stryge française : la créature roumaine hérite d'une très vieille peur méditerranéenne.

Dans les archives

« Le Vampire », gravure d'après René de Moraine pour « Les Tribunaux secrets » de Paul Féval, 1864 : le mort qui revient chez les siens, tel que se le figurait le XIXe siècle.
« Le Vampire », gravure d'après René de Moraine pour « Les Tribunaux secrets » de Paul Féval, 1864 : le mort qui revient chez les siens, tel que se le figurait le XIXe siècle. Gravure de Ferdinand d'après René de Moraine, domaine public

Sur les traces de Strigoï

  • Fête vivanteNoaptea Sfântului Andrei (la nuit de la Saint-André), RoumanieDans la nuit du 29 au 30 novembre, la tradition veut que les strigoï sortent des tombes : on enduit d'ail seuils, fenêtres et étables, et les collines de Tutova connaissaient une veillée entière appelée le Gardiennage de l'ail.

Questions fréquentes

Quelle est la différence entre un strigoï et un vampire ?

Le strigoï est la figure folklorique roumaine dont le vampire littéraire est largement issu. Différences notables : il existe des strigoï vivants (des sorciers) et des strigoï morts (des revenants en chair et en os), et le strigoï s'attaque d'abord à sa propre famille, dont il draine le sang et l'énergie vitale. Le comte élégant à la Dracula est une invention littéraire tardive.

Comment reconnaît-on un strigoï ?

Selon la tradition roumaine : un corps qui ne se décompose pas dans la tombe, des proches frappés d'anémie et de fatigue inexpliquées, des visites nocturnes du défunt dans son ancienne maison. Certaines naissances passaient pour prédisposer : septième enfant du même sexe, cheveux roux, mort sans baptême ou par suicide.

Que s'est-il passé à Marotinu de Sus en 2004 ?

Petre Toma, mort fin décembre 2003, était soupçonné de revenir épuiser sa famille. En janvier 2004, des proches menés par Gheorghe Marinescu ont exhumé son corps, arraché et brûlé son cœur, puis fait boire les cendres aux malades. Condamnés par la justice roumaine, ils ont évité la prison. Plus de vingt tombes du village portaient les traces de rituels semblables.

Comment se protégeait-on d'un strigoï ?

En prévention, lors de l'enterrement d'un défunt à risque : ail dans la bouche, pieu à travers le corps, pierre sur le ventre. Si le mort revenait, le rite ultime consistait à l'exhumer, lui couper la tête et la placer entre ses jambes, arracher et brûler son cœur, puis disperser les cendres.

Ses cousins dans le monde

  • NosferatuTransylvanieSa version de cinéma : le mot, rapporté au XIXe siècle, a recouvert dans l'imaginaire occidental le revenant villageois roumain.
  • GouleTraditions orientalesAutre créature des tombes, mais elle dévore les cadavres quand le strigoï draine la vitalité des vivants.
  • MoroïRoumanieRevenant plus faible du même folklore roumain, qui n'est pas nécessairement damné.
  • Kochtcheï l'ImmortelRussieMort-vivant d'une tout autre espèce : sa mort est cachée hors de son corps, et il n'a pas besoin de revenir puisqu'il ne part jamais.

Légendes voisines

Sources

  1. Wikipédia : Strigoï
  2. Arcana : Strigoï, les vampires de Roumanie
  3. Vampirisme.com : Mythologie du vampire en Roumanie, d'Adrien Cremene
  4. Wikipédia (EN) : Strigoi, étymologie, typologie et affaire de Marotinu de Sus
  5. CrestinOrtodox.ro : Sfântul Andrei, la nuit des strigoï et le gardiennage de l'ail
  6. Wikipédia (EN) : Agnes Murgoci, autrice de « The Vampire in Roumania » (Folklore, 1926)

Strigoï dans Crie au loup

Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Strigoï y coûte 2 chandelles pour 0 de puissance, avec cette capacité : « Il quitte sa tombe et va boire chez les siens : vole 1 puissance à une carte ennemie d'un AUTRE lieu. » Puissance 0 au départ, mais chaque fin de tour vole 1 puissance à une carte ennemie d'un AUTRE lieu : comme le strigoï de la légende, la carte ne reste pas au cimetière — elle sort de sa tombe pour retourner chez les siens et ne vit que de la vitalité qu'elle leur draine, nuit après nuit.

La carte parmi les 252

Coût 2, puissance 0 : Strigoï frappe plus fort que 0 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.

01234560471114coût en chandellespuissanceAbhartach, Bête du Gévaudan, Black Shuck, Cailleach, Dragons de Duhamel, Griffon… (4/5)Áine, Alkonost, Ammit, Baku, Barbegazi, Bugul Noz… (3/4)Alp, Anguana, Boggart, Boitatá, Croque-mitaine, Dame Blanche… (2/3)Amaterasu, Gargantua, Le Diable, Piasa, Tatzelwurm (6/10)Ankou, Djinn, Grendel, Gwyn ap Nudd, Kochtcheï, Nessie… (5/8)Baba Yaga, Centaure, Cerf blanc, Chapalu, Garache, Huldra… (3/5)Banshee, Belsnickel, Charon, Chupacabra, Clurichaun, Gargouille… (2/2)Basilic, Kuchisake-onna, Kumiho, L’Écho, Lavandières de nuit, Le Cadet… (3/2)Bécut, Dahu (2/5)Black Annis, Chimère, Curupira, Dullahan, Isonade, Joulupukki… (4/6)Bloody Mary, L'Olifant, Le Carnet du père, Loup-garou (3/1)Bouc de Yule, Drop bear, L'Auto-stoppeuse, Le Somnambule, Pooka (2/4)Brownie, Cat Sìth, Chat de Yule, El Coco, Gnome, Jack-in-the-Green… (1/2)Bulgae, Chaneque, Diablotin, Domovoï, Farfadet, Feu follet… (1/1)Bunyip, Grootslang, Ogre (4/8)Caramantran, La Lune rousse, Le Coffre, Le Gibet, Les Bottes de sept lieues, Ningyo (2/1)Chang'e, Dame de la Lune, Charybde, Chasse sauvage, Mesnie Hellequin (5/6)Cirein-cròin, Kraken (5/11)Comte Arnau, Dame Holle, Dragon, Ogresse, Oiseau de feu, Simorgh… (5/7)Cortège des Tsukumogami, Le Conteur (6/7)Coulobre, Drac, Each-uisge, Golem (3/6)Cŵn Annwn, Dip, L'Aîné, Le Hollandais volant, Nosferatu, Penanggalan… (4/4)Diable de Jersey, Oiseau-tonnerre, Qilin, Scylla (4/7)Dragon de Wawel, Draugr, Gaasyendietha, Graoully, Leppalúði, Oni… (5/9)El Silbón, Gorgone, Máni, Roi des Aulnes, Selkie (3/3)Géant des montagnes (6/13)Grand Méchant Loup, Oiseau Roc (6/11)Jean Chastel (5/5)La Befana, La Diablesse, Père Fouettard, Roi des Korrigans, Stryge (6/8)La Chaîne, Matagot, Tió de Nadal, Utburd (1/0)La Main de gloire (4/2)La Nuit de Kupala, Le Jour le plus long, Le Miroir voilé, Les Douze Nuits (4/3)Les Nornes (5/3)Léviathan (6/14)Louhi, Merlin, Reine des fées, Spring-heeled Jack (6/9)Marid (6/12)Poulpiquet (1/3)Sasquatch (5/10)Troll (3/7)Wendigo (3/10)Avec Strigoï : ChangelingStrigoï