Le Drac

Drac, créature du folklore (Beaucaire), illustration

À Beaucaire, sur la rive languedocienne du Rhône, on ne se penchait pas trop au-dessus de l'eau. Le drac y guettait : un dragon des eaux capable de se rendre invisible, de prendre forme humaine et d'attirer les imprudents par ses illusions. Sa légende la plus célèbre, celle de la lavandière enlevée sept ans, fut couchée par écrit dès le début du XIIIe siècle. Peu de monstres français ont un si vieux casier.

La légende

Le récit fondateur nous vient de Gervais de Tilbury, clerc anglais installé un temps en Arles, qui le consigne au début du XIIIe siècle dans ses Otia Imperialia. Une jeune lavandière de Beaucaire lave son linge dans le Rhône quand le drac l'entraîne au fond du fleuve, jusqu'à son palais des eaux. Il ne la dévore pas : il a un fils, et il lui faut une nourrice.

Pendant sept ans, la femme élève l'enfant du monstre. Le drac lui confie une boîte de graisse dont elle doit enduire le petit chaque soir, onguent qui rend invisible. Un jour, elle omet de se laver les mains et se frotte l'œil : dès lors, cet œil voit l'invisible. Rendue enfin à sa famille, elle croise plus tard le drac, sous forme humaine, et le salue sans méfiance. Comprenant qu'elle le voit, la créature lui crève l'œil clairvoyant et disparaît à jamais.

Autour de ce noyau, la tradition beaucairoise a brodé tout un répertoire de pièges. Le drac fait miroiter de fausses pierres précieuses au fil de l'eau, se rend invisible pour rôder en ville et enlever des enfants, et l'on prête à son chant un pouvoir d'envoûtement digne des sirènes. C'est le danger même du fleuve fait créature : séduisant en surface, mortel en dessous.

Origines et histoire

Le mot drac descend du latin draco, le dragon, mais l'occitan a fait le tri : drac désigne le petit peuple local des créatures fantastiques, quand dragonàs est réservé aux grands dragons. La même racine court dans toute l'Europe, du torrent alpin le Drac au drake anglais, jusqu'aux proues sculptées des navires scandinaves.

Sous ce nom se cache en réalité une foule d'êtres protéiformes du folklore d'Occitanie et de Catalogne : démons des eaux, esprits farceurs, parfois simples croquemitaines de rivière. Suivant les vallées, le drac se fait saurien amphibie et ailé, beau jeune homme au corps reptilien, âne rouge, loup, agneau, voire esprit frappeur des maisons. Sa constante : il n'est jamais ce qu'il paraît.

Le témoignage de Gervais de Tilbury donne à cette tradition une profondeur rare. L'auteur, qui écrivait pour l'empereur Otton IV, rapportait les dracs du Rhône comme des merveilles dignes de foi, peuplant le fleuve entre Arles et Beaucaire. Huit siècles plus tard, les conteurs provençaux et languedociens racontent toujours la lavandière, l'onguent et l'œil crevé : la légende a traversé le temps quasiment intacte.

Variantes et cousins

Le drac appartient à la grande famille des noyeurs de rives, ces créatures qui personnifient la traîtrise des eaux. Son cousin écossais, le kelpie, cheval des lochs qui emporte ses cavaliers au fond, joue exactement la même partition. En face de Beaucaire, sur l'autre rive du Rhône, régnait la tarasque de Tarascon : deux monstres pour un même fleuve, que seul un pont sépare aujourd'hui.

Dans les terres occitanes du jeu, le drac voisine avec un bestiaire moins aquatique : le matagot, chat d'argent qu'on s'attache par un pacte prudent, la mandragore arrachée aux champs du Languedoc, et le géant des montagnes qui enjambe les crêtes pyrénéennes. En Auvergne aussi, on appelait drac un esprit nocturne qui tourmentait pâtres et bouviers : le nom a voyagé partout où l'occitan se parlait.

Dans la culture

Le drac est resté l'emblème fantastique de Beaucaire. La ville cultive sa légende, et le monstre du Rhône figure en bonne place dans les recueils de contes provençaux et languedociens, aux côtés de la tarasque voisine. Les récits de Gervais de Tilbury, eux, sont devenus un classique des études médiévales sur les croyances populaires.

Au-delà du Rhône, le mot a fait souche : le drac catalan est un personnage obligé des fêtes et cortèges de Catalogne, où les effigies de dragons crachent des feux d'artifice dans les rues. Et pour les amateurs de fantasy, tout un vocabulaire moderne, du drake des jeux de rôle aux dragonnets des bestiaires, descend de la même vieille racine latine que le petit monstre beaucairois.

Ce que la légende raconte

Le drac est un panneau de danger déguisé en merveille. Invisible, séduisant, embusqué sous les eaux : il dit exactement ce qu'était le Rhône d'avant les digues, un voisin nourricier qui noyait lavandières et enfants. On peut y lire une pédagogie de la prudence : faire peur avec un monstre, c'était tenir les petits loin des berges plus sûrement qu'aucune consigne.

Le récit de la lavandière, consigné dès le début du XIIIe siècle par Gervais de Tilbury, ajoute une méditation plus étrange : la nourrice qui se frotte l'œil d'onguent voit l'invisible, et le paie de cet œil. On peut y lire un vieux motif du folklore européen : le monde caché tolère qu'on le serve, jamais qu'on le voie. Les médiévistes lisent d'ailleurs ces pages comme un témoignage précieux sur les croyances populaires du Rhône médiéval, rapportées à l'époque comme des merveilles dignes de foi.

Sous le nom de drac, enfin, l'occitan a rangé une foule d'êtres protéiformes : saurien ailé, bel inconnu, âne rouge, esprit frappeur. On peut y lire le fonctionnement même du folklore : moins un catalogue d'espèces qu'un mot valise pour tout ce qui, près de l'eau, n'est jamais ce qu'il paraît.

Le Drac existe-t-il vraiment ?

Créature de légende Créature de récit jamais observée ; elle personnifie la traîtrise des eaux du Rhône, séduisantes en surface et mortelles en dessous.

  • Le drac personnifie le danger même du fleuve : illusions séduisantes en surface, mort en dessous, à l'image des eaux du Rhône qu'il hante.
  • Sous le nom drac, issu du latin draco, se cache une foule d'êtres protéiformes du folklore d'Occitanie et de Catalogne, agrégés en une même figure locale.

Dans les archives

Le drac dessiné en 1390 dans un compoix (registre cadastral) de Beaucaire, archives municipales de la ville.
Le drac dessiné en 1390 dans un compoix (registre cadastral) de Beaucaire, archives municipales de la ville. Gilbert Chalençon, CC BY-SA 4.0
Le drac à tête humaine, illustration du XIXe siècle.
Le drac à tête humaine, illustration du XIXe siècle. Anonyme, domaine public

Sur les traces de Drac

  • StatueStatue du Drac, place de la République, Beaucaire (Gard)Le monstre du Rhône trône sur la place Vieille, au cœur du centre ancien de la ville qui cultive sa légende.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le drac de Beaucaire ?

C'est une créature légendaire du Rhône : un dragon des eaux capable de se rendre invisible et de prendre forme humaine, qui attirait ses victimes par des illusions. Sa légende, attachée à la ville de Beaucaire dans le Gard, est consignée dès le début du XIIIe siècle par Gervais de Tilbury.

Que raconte la légende de la lavandière et du drac ?

Une lavandière de Beaucaire est enlevée par le drac et passe sept ans sous le Rhône comme nourrice de son fils, qu'elle enduit d'un onguent d'invisibilité. S'étant frotté un œil sans le vouloir, elle acquiert la vue de l'invisible. Libérée, elle salue un jour le drac déguisé en homme : il lui crève l'œil clairvoyant et disparaît.

D'où vient le mot drac ?

Du latin draco, le dragon. En occitan et en catalan, drac désigne toute une famille de créatures fantastiques locales, souvent aquatiques et changeantes de forme, tandis que les grands dragons sont appelés dragonàs. La racine se retrouve dans de nombreux noms de rivières et de créatures d'Europe.

Quelle différence entre le drac et la tarasque ?

Les deux monstres se partagent le même fleuve : la tarasque hantait la rive provençale du Rhône à Tarascon, le drac la rive languedocienne à Beaucaire, juste en face. La tarasque est une dévoreuse massive vaincue par sainte Marthe ; le drac est un être insaisissable qui trompe, enlève et disparaît.

Ses cousins dans le monde

  • TarasqueProvenceLe monstre de la rive d'en face : une masse qu'on affronte, quand le drac est un piège qu'on ne voit pas venir.
  • KelpieÉcosseCheval des lochs qui emporte ses cavaliers au fond : la même partition de noyeur, jouée sous une autre forme.
  • VouivreJuraSerpent des sources qui ne punit que les voleurs, quand le drac enlève lavandières et enfants innocents.
  • OndineEurope germaniqueEsprit féminin des eaux qui séduit à visage découvert, là où le drac avance masqué d'illusions.

Légendes voisines

Sources

  1. Wikipédia : Drac (démon)
  2. La Tarasque : le drac de Beaucaire, entre dragon vorace et sirène
  3. Amis des Mots : légendes d'Auvergne (le drac auvergnat)
  4. Wikipédia : Tarasque (le monstre de la rive d'en face)

Drac dans Crie au loup

Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Drac y coûte 3 chandelles pour 6 de puissance, avec cette capacité : « Jouable en lieu aquatique seulement : une Feuille magique passe dans votre main. » Le Drac ne se pose que sur un lieu aquatique, et il y glisse une Feuille magique dans votre main : c'est son illusion favorite, ces fausses richesses qu'il fait miroiter au fil du Rhône pour qu'on se penche un peu trop au-dessus de l'eau.

On peut la croiser sur Clairière du Sabbat, lieu de sa région dans le jeu.

La carte parmi les 252

Coût 3, puissance 6 : Drac frappe plus fort que 71 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.

01234560471114coût en chandellespuissanceAbhartach, Bête du Gévaudan, Black Shuck, Cailleach, Dragons de Duhamel, Griffon… (4/5)Áine, Alkonost, Ammit, Baku, Barbegazi, Bugul Noz… (3/4)Alp, Anguana, Boggart, Boitatá, Croque-mitaine, Dame Blanche… (2/3)Amaterasu, Gargantua, Le Diable, Piasa, Tatzelwurm (6/10)Ankou, Djinn, Grendel, Gwyn ap Nudd, Kochtcheï, Nessie… (5/8)Baba Yaga, Centaure, Cerf blanc, Chapalu, Garache, Huldra… (3/5)Banshee, Belsnickel, Charon, Chupacabra, Clurichaun, Gargouille… (2/2)Basilic, Kuchisake-onna, Kumiho, L’Écho, Lavandières de nuit, Le Cadet… (3/2)Bécut, Dahu (2/5)Black Annis, Chimère, Curupira, Dullahan, Isonade, Joulupukki… (4/6)Bloody Mary, L'Olifant, Le Carnet du père, Loup-garou (3/1)Bouc de Yule, Drop bear, L'Auto-stoppeuse, Le Somnambule, Pooka (2/4)Brownie, Cat Sìth, Chat de Yule, El Coco, Gnome, Jack-in-the-Green… (1/2)Bulgae, Chaneque, Diablotin, Domovoï, Farfadet, Feu follet… (1/1)Bunyip, Grootslang, Ogre (4/8)Caramantran, La Lune rousse, Le Coffre, Le Gibet, Les Bottes de sept lieues, Ningyo (2/1)Chang'e, Dame de la Lune, Charybde, Chasse sauvage, Mesnie Hellequin (5/6)Changeling, Strigoï (2/0)Cirein-cròin, Kraken (5/11)Comte Arnau, Dame Holle, Dragon, Ogresse, Oiseau de feu, Simorgh… (5/7)Cortège des Tsukumogami, Le Conteur (6/7)Cŵn Annwn, Dip, L'Aîné, Le Hollandais volant, Nosferatu, Penanggalan… (4/4)Diable de Jersey, Oiseau-tonnerre, Qilin, Scylla (4/7)Dragon de Wawel, Draugr, Gaasyendietha, Graoully, Leppalúði, Oni… (5/9)El Silbón, Gorgone, Máni, Roi des Aulnes, Selkie (3/3)Géant des montagnes (6/13)Grand Méchant Loup, Oiseau Roc (6/11)Jean Chastel (5/5)La Befana, La Diablesse, Père Fouettard, Roi des Korrigans, Stryge (6/8)La Chaîne, Matagot, Tió de Nadal, Utburd (1/0)La Main de gloire (4/2)La Nuit de Kupala, Le Jour le plus long, Le Miroir voilé, Les Douze Nuits (4/3)Les Nornes (5/3)Léviathan (6/14)Louhi, Merlin, Reine des fées, Spring-heeled Jack (6/9)Marid (6/12)Poulpiquet (1/3)Sasquatch (5/10)Troll (3/7)Wendigo (3/10)Avec Drac : Coulobre, Each-uisge, GolemDrac