La Mandragore

C'est la seule créature de ce bestiaire qu'on peut encore croiser dans la nature. La mandragore est une vraie plante du bassin méditerranéen, ce grand arc de garrigues et de collines qui va du Languedoc au Proche-Orient. Mais sa racine aux allures de petit corps humain lui a valu deux mille ans de légendes : on la disait née sous les gibets, et son cri, quand on l'arrachait, passait pour tuer net.
La légende
Tout part d'une silhouette. La racine de la mandragore, épaisse, charnue, souvent fourchue comme deux jambes, ressemble à un petit homme enfoui. La tradition en a tiré la conclusion qui s'imposait : cette plante-là n'est pas tout à fait une plante. On raconta qu'elle naissait sous les gibets, engendrée par la semence des pendus, et que les plus puissantes se récoltaient à leur pied.
L'arracher était l'affaire la plus dangereuse du monde végétal. Tirée de terre, la mandragore pousse un cri d'agonie insoutenable : qui l'entend devient fou ou meurt. D'où le rituel célèbre, décrit par les textes médiévaux : se boucher les oreilles de cire, attacher la plante à un chien, puis appeler l'animal de loin. Le chien arrache la racine, la malédiction s'abat sur lui, et le récolteur empoche le trésor.
Car trésor il y a. Une racine bien conformée, lavée et parée, devenait un homoncule protecteur, une « main de gloire » qu'on cachait dans la maison pour attirer prospérité et fortune. On la nourrissait, on l'habillait, on la consultait presque : la mandragore était moins une plante qu'un familier de la famille, discret et exigeant.
Origines et histoire
La botanique explique une bonne part du mythe. Mandragora officinarum, de la famille des solanacées, pousse sur le pourtour méditerranéen ; sa racine peut dépasser 60 centimètres et peser plusieurs kilos. Surtout, elle est gorgée d'alcaloïdes tropaniques, hyoscyamine, scopolamine et atropine, qui provoquent hallucinations puis narcose, et peuvent tuer. La plante qui rend fou n'était pas qu'une image.
Son dossier est l'un des plus anciens de la pharmacopée. Les médecins de l'Antiquité, Dioscoride et Pline en tête, documentent ses vertus sédatives ; on la retrouve dans les textes bien avant notre ère. Le mot lui-même vient du grec mandragoras, passé par le latin ; l'ancien français en a fait mandegloire au XIIe siècle, forme qui a fini par se confondre avec la fameuse « main de gloire » des voleurs.
Au Moyen Âge et à la Renaissance, la mandragore bascule du côté des sorcières. Ses alcaloïdes en font un ingrédient de choix des onguents dits de vol, ces préparations hallucinogènes auxquelles on attribuait les voyages au sabbat, même si les historiens invitent à ne pas généraliser ces pratiques. Posséder une racine pouvait valoir de sérieux ennuis : la plante-homme sentait le fagot.
Variantes et cousins
La mandragore appartient à la même famille de merveilles que l'escarboucle des vouivres : des objets de pouvoir qu'on ne gagne qu'au péril de sa vie. La pierre se vole pendant le bain de sa gardienne, la racine s'arrache au prix d'un chien : dans les deux cas, le folklore fait payer la richesse d'avance.
Dans les terres occitanes du jeu, elle voisine avec le matagot, ce chat noir qui rapporte des pièces d'or et dont un nom régional, mandragot, trahit la parenté : certains folkloristes rapprochent explicitement le chat de fortune et la plante de fortune. Plus au nord du set, elle regarde aussi vers les figures de sorcellerie comme Merlin ou Baba Yaga : tout un continent magique dont elle est la représentante la plus terre à terre, au sens propre.
Dans la culture
La mandragore traverse toute la culture européenne : les traités antiques, les herbiers médiévaux, la littérature fantastique du XIXe siècle, jusqu'aux serres de Harry Potter, où les mandragores hurleuses en pot ont fait découvrir la légende à des millions de lecteurs. Chaque époque retient le même noyau : la plante qui ressemble à un homme et qui crie quand on la déterre.
La vraie plante, devenue rare à l'état sauvage, se cultive encore chez les collectionneurs de plantes de sorcières, avec les précautions qu'imposent ses poisons. Et son nom continue de désigner, dans la langue courante, tout ce qui mêle séduction et danger. Deux mille ans après Dioscoride, la petite racine méditerranéenne n'a rien perdu de son pouvoir d'envoûtement.
Ce que la légende raconte
La mandragore enseigne la même économie morale que l'escarboucle ou le matagot : la fortune magique est un emprunt, jamais un don. La racine qui enrichit se paie d'avance, d'un chien sacrifié, et se garde ensuite comme un secret dangereux. On peut y lire la méfiance des campagnes envers l'enrichissement inexpliqué : posséder la plante de fortune, c'était déjà sentir le fagot.
Sa forme humaine ouvre une inquiétude plus profonde. Une racine qui a des jambes, qui crie quand on l'arrache, qui naît de la semence des pendus : la mandragore brouille la frontière entre la plante et la personne, entre la récolte et le meurtre. On peut y lire une méditation paysanne sur ce qu'on a le droit de prendre à la terre, et sur ce que la terre garde des morts qu'on lui confie.
Les historiens rappellent enfin la part du réel : les alcaloïdes de la plante font halluciner et peuvent tuer pour de vrai, et leur présence dans les onguents dits de vol, à interpréter avec la prudence que recommandent les spécialistes, suffit presque à expliquer sa réputation de plante de sorcières. Le mythe n'a fait qu'habiller un poison exact.
La Mandragore existe-t-il vraiment ?
Animal bien réel Pas un animal mais une plante bien réelle, Mandragora officinarum, dont la racine anthropomorphe et les alcaloïdes toxiques ont nourri deux mille ans de légendes.
- La racine épaisse, charnue et souvent fourchue ressemble à un petit corps humain : la silhouette a suffi à faire de la plante un être à part.
- Ses alcaloïdes tropaniques (hyoscyamine, scopolamine, atropine) provoquent hallucinations puis narcose et peuvent tuer : la plante qui rend fou n'était pas qu'une image.
- L'ancien nom français mandegloire s'est confondu avec la main de gloire des voleurs, soudant la plante aux légendes de gibets et de pendus.
Dans les archives



Questions fréquentes
La mandragore existe-t-elle vraiment ?
Oui, c'est une plante bien réelle : Mandragora officinarum, une solanacée du bassin méditerranéen à grosse racine charnue, souvent fourchue. Elle contient des alcaloïdes toxiques (atropine, scopolamine, hyoscyamine) qui provoquent hallucinations et narcose, ce qui a largement nourri sa réputation magique.
Pourquoi dit-on que la mandragore crie quand on l'arrache ?
La tradition médiévale prêtait à la racine, à cause de sa forme humaine, un cri d'agonie mortel au moment de l'arrachage. Les textes recommandaient de se boucher les oreilles et de faire tirer la plante par un chien, qui recevait la malédiction à la place du récolteur.
Quel est le lien entre la mandragore et les pendus ?
Une légende tenace voulait que la mandragore naisse sous les gibets, engendrée par la semence des suppliciés, et que ces racines-là soient les plus puissantes. L'ancien nom français mandegloire s'est d'ailleurs confondu avec la « main de gloire », la relique de pendu qu'utilisaient, disait-on, les voleurs.
La mandragore est-elle dangereuse ?
Oui. Toutes les parties de la plante contiennent des alcaloïdes tropaniques toxiques ; l'ingestion peut provoquer hallucinations, troubles cardiaques et, à forte dose, la mort. C'est une plante à admirer en collection, pas à consommer.
Ses cousins dans le monde
- EscarboucleJuraTrésor minéral gardé par une bête, quand la racine se défend toute seule par son cri.
- MatagotOccitanieLe chat de fortune dont le nom gascon, mandragot, trahit la parenté : deux pourvoyeurs qu'il faut servir.
- AlrauneAllemagneLa même racine-homoncule du folklore germanique, lavée, vêtue et choyée comme un membre de la famille.
Légendes voisines
Sources
Mandragore dans Crie au loup
Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Mandragore y coûte 1 chandelle pour 2 de puissance, avec cette capacité : « Arrachée, son cri porte au loin : -1 à toutes les cartes ennemies, où qu'elles soient. » À la mort, la Mandragore inflige -1 à toutes les cartes ennemies de la veillée, et pas seulement à celles de son lieu : c'est son cri d'arrachage, celui qui frappe tous ceux qui l'entendent — et c'est bien parce qu'il s'entend de loin qu'on envoyait un chien la déterrer.
On peut la croiser sur Clairière du Sabbat, lieu de sa région dans le jeu.
La carte parmi les 252
Coût 1, puissance 2 : Mandragore frappe plus fort que 14 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.