L'Olifant

Dans un col des Pyrénées, l'arrière-garde de Charlemagne est massacrée. Roland tient encore, et il a un cor d'ivoire à la ceinture. Il refuse d'en sonner, par orgueil, jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'une soixantaine d'hommes. Alors il souffle si fort qu'il s'en rompt les veines : le son franchit les montagnes, l'empereur l'entend, mais il arrive trop tard. L'olifant est l'objet le plus célèbre du Moyen Âge français, et son drame tient tout entier dans cette question de portée.
La légende
L'olifant est un cor taillé dans une défense d'éléphant, ce qui explique son nom. Dans « La Chanson de Roland », il appartient au neveu de Charlemagne et sert à appeler l'armée impériale. Toute la tension du poème repose sur le refus de s'en servir : le compagnon d'armes Olivier supplie Roland de sonner tant qu'il en est temps, Roland répond qu'il faut toujours avancer et jamais reculer.
Quand il se décide enfin, il ne reste presque plus personne. Il sonne avec une telle violence qu'il s'en rompt les veines des tempes. Le son couvre une distance considérable et parvient jusqu'à Charlemagne, mais le traître Ganelon persuade l'empereur qu'il ne s'agit pas d'un véritable appel au secours. Quand l'armée fait demi-tour, l'arrière-garde est morte.
Ce que raconte cette scène n'est pas une histoire de bravoure, c'est une histoire de délai. Le cor fonctionne parfaitement : il porte exactement aussi loin qu'il le devait. Ce qui manque, c'est le temps. La légende a retenu l'objet plutôt que la leçon, mais la leçon est là : une aide qui arrive trop tard vaut une aide qui n'arrive pas.
Roland meurt en tentant aussi de briser son épée Durandal contre le rocher, pour qu'elle ne tombe pas aux mains de l'ennemi. Le cor, lui, survit au héros : c'est par lui que la légende va se prolonger en objets réels.
Origines et histoire
Derrière le poème, il y a une bataille attestée. En 778, l'arrière-garde de Charlemagne est bien détruite dans un col pyrénéen, au retour d'une campagne en Espagne. Mais les assaillants ne sont pas des Sarrasins : ce sont des Basques, qui vengent le sac de Pampelune par l'armée franque. Le poème a donc opéré une substitution complète de l'adversaire, transformant une embuscade locale en guerre de religion.
Cette réécriture s'explique par la date de composition. « La Chanson de Roland » aurait été composée entre 1087 et 1095, soit à la veille de la première croisade : le poème parle à son époque autant qu'il raconte la précédente. Le manuscrit d'Oxford, le plus ancien et le plus complet des neuf copies conservées, date de la première moitié du XIIe siècle, les estimations allant de 1098 à 1125-1150. Écrit en anglo-normand, il compte environ quatre mille vers répartis en 291 laisses et fait autorité depuis sa redécouverte par Francisque Michel en 1835.
L'olifant a ensuite quitté la littérature pour devenir une relique. La tradition médiévale veut que Charlemagne ait déposé le cor de Roland sur l'autel de la basilique Saint-Seurin de Bordeaux, étape des chemins de Compostelle. Des générations de chanoines l'ont montré aux pèlerins comme une relique du héros. L'objet a disparu au fil des guerres de Religion, de la Révolution et des pillages : il n'en reste que des mentions d'inventaire évoquant « un grand cor d'ivoire ancien », sans authentification possible.
Bordeaux n'était d'ailleurs pas seule à posséder le cor. Saint-Sernin de Toulouse en inventorie un en 1489 sous le nom occitan de « Corn de Rollan », et d'autres établissements en ont revendiqué un. Cet olifant toulousain existe toujours et se voit : un cor d'ivoire de 52 cm, sorti des ateliers de Salerne au XIe siècle, conservé au musée Paul-Dupuy et attesté à Saint-Sernin depuis le XIIIe siècle. Plusieurs autres olifants sculptés du Moyen Âge nous sont parvenus : ce sont de véritables objets d'ivoire d'apparat, dont aucun n'a jamais pu être rattaché à Roland.
Variantes et cousins
L'olifant appartient à une famille d'objets qui portent au loin : cors de chasse, trompes d'appel, cloches d'alarme. Dans le folklore européen, le son est un moyen de défense autant qu'un signal, et l'on retrouve l'idée que ce qui s'entend agit à distance sur ce qu'on ne voit pas.
Le voisinage le plus parlant est celui du Coq : lui aussi agit par le son, lui aussi porte au-delà de l'endroit où il se tient, et son chant vaut protection pour tout un village. Les deux objets sonores du jeu font la même chose de deux manières opposées, l'un en appelant du renfort, l'autre en dispersant la nuit.
Dans les Pyrénées mêmes, le voisinage est géologique autant que légendaire : la brèche de Roland, cette entaille spectaculaire dans la muraille du cirque de Gavarnie, doit son nom à la tradition qui y voit un coup de Durandal. Le paysage a été enrôlé dans la légende, comme le Géant des montagnes ou le Matagot le sont ailleurs en Occitanie.
Dans la culture
« La Chanson de Roland » est l'un des plus anciens textes majeurs de la littérature française, et il a longtemps figuré au programme des écoles. Des générations d'élèves ont appris la mort de Roland avant de savoir situer Charlemagne, ce qui explique que l'olifant reste reconnaissable même de ceux qui n'ont jamais lu un vers du poème.
L'objet a aussi donné son nom commun : en français, un olifant désigne toujours un cor d'ivoire médiéval, y compris pour des pièces qui n'ont rien à voir avec Roland. Le mot a survécu à l'objet, ce qui est la marque des légendes vraiment installées.
Le motif du cor qui appelle trop tard a essaimé bien au-delà, jusque dans la fantasy contemporaine, où sonner du cor reste le geste de celui qui appelle une aide incertaine. Chaque fois, c'est la scène de Roncevaux qui rejoue.
L'Olifant existe-t-il vraiment ?
Créature de légende Objet littéraire d'une chanson de geste, devenu relique de pèlerinage. La bataille de 778 est historique, le cor de Roland ne l'est pas : aucun des olifants conservés n'a pu lui être rattaché.
- Le poème remplace les assaillants basques de 778 par des Sarrasins : composé à la veille de la première croisade, il parle à son époque autant qu'il raconte la précédente.
- Plusieurs églises de pèlerinage ont revendiqué le cor : montrer une relique du héros attirait les pèlerins de Compostelle, ce qui suffit à expliquer la multiplication des « cors de Roland ».
Sur les traces de L'Olifant
- LieuBasilique Saint-Seurin, BordeauxLa tradition médiévale y situait le cor déposé par Charlemagne, exhibé aux pèlerins de Compostelle. L'objet a disparu, seuls des inventaires anciens le mentionnent.
- LieuBasilique Saint-Sernin, ToulouseUn « Corn de Rollan » figure à l'inventaire du trésor en 1489, preuve que plusieurs sanctuaires revendiquaient le même objet.
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'un olifant ?
Un cor taillé dans une défense d'éléphant, d'où son nom. Au Moyen Âge, ces cors d'ivoire sculptés étaient des objets d'apparat. Le plus célèbre est celui de Roland, dont il sonne à Roncevaux dans « La Chanson de Roland ».
Pourquoi Roland refuse-t-il de sonner du cor ?
Par orgueil guerrier : dans le poème, il estime qu'il faut toujours avancer et jamais reculer, et refuse d'appeler à l'aide malgré les supplications d'Olivier. Il ne se décide que lorsqu'il ne reste plus qu'une soixantaine de combattants, et il souffle alors si fort qu'il s'en rompt les veines.
La bataille de Roncevaux a-t-elle vraiment eu lieu ?
Oui, en 778 : l'arrière-garde de Charlemagne a bien été détruite dans un col pyrénéen. Mais les assaillants étaient des Basques vengeant le sac de Pampelune, pas des Sarrasins. Le poème, composé environ trois siècles plus tard, a remplacé l'adversaire.
Le cor de Roland existe-t-il encore ?
Celui de Bordeaux, non : la tradition voulait que Charlemagne l'ait déposé à la basilique Saint-Seurin, où les chanoines le montraient aux pèlerins de Compostelle, et il a disparu au fil des guerres de Religion, de la Révolution et des pillages. Mais des olifants médiévaux existent bel et bien : celui que Saint-Sernin de Toulouse inventoriait en 1489 sous le nom de « Corn de Rollan » est conservé au musée Paul-Dupuy. Aucun n'a pu être rattaché à Roland.
Légendes voisines
Sources
L'Olifant dans Crie au loup
Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. L'Olifant y coûte 3 chandelles pour 1 de puissance, avec cette capacité : « +5 à vos cartes du lieu de droite. Le son porte plus loin qu'ici. » Dans « Crie au loup », L'Olifant (coût 3, puissance 1) ne vaut presque rien là où on le pose : il donne +5 aux cartes du lieu voisin de droite. C'est exactement le drame de Roncevaux, le son porte plus loin qu'ici. Le renfort part vers ailleurs, et celui qui sonne reste faible sur place.
On peut la croiser sur Clairière du Sabbat, lieu de sa région dans le jeu.
La carte parmi les 252
Coût 3, puissance 1 : L'Olifant frappe plus fort que 2 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.