La Rokurokubi

Rokurokubi, créature du folklore (Japon), illustration

Dans le Japon des veillées, la voisine la plus banale peut cacher un secret vertigineux. Le jour, la rokurokubi est une femme comme les autres ; la nuit, quand son corps s'endort, son cou s'étire en un long ruban de chair qui serpente par-dessus les cloisons, sa tête partant rôder seule dans la maison. Le plus troublant : souvent, elle-même n'en sait rien.

La légende

La tradition distingue deux familles. La nukekubi, la plus ancienne et la plus féroce, voit sa tête se détacher complètement du corps et voler librement dans la nuit, pour attaquer les animaux, boire le sang ou terroriser les dormeurs. La rokurokubi proprement dite, fixée à l'époque d'Edo, garde sa tête attachée : c'est le cou qui s'allonge démesurément, souple comme une corde, pendant que le corps reste inerte.

Ses méfaits nocturnes sont, la plupart du temps, d'une modestie touchante : lapper l'huile des lampes, ce combustible précieux des maisons d'autrefois, épier les dormeurs, effrayer un veilleur attardé. Les récits la montrent rarement meurtrière ; elle est plutôt la révélation d'une inquiétante étrangeté logée au cœur du foyer.

Le détail le plus cruel de la légende : beaucoup de rokurokubi ignorent leur condition. Elles se réveillent fatiguées, la gorge sèche, avec le vague souvenir de rêves où elles voyaient leur chambre d'en haut. La tradition en fait souvent la conséquence d'une faute, la sienne ou celle d'un mari, d'un père : un karma qui frappe presque exclusivement les femmes, même quand la faute est celle d'un homme.

Origines et histoire

Les folkloristes font venir la tête volante de Chine : les textes chinois anciens décrivent des « barbares à tête volante », le hitōban des lectures japonaises, dont la tête quitte le corps la nuit. Le motif aurait gagné le Japon avec l'intensification des échanges maritimes vers la Chine du Sud et l'Asie du Sud-Est, autour des époques Muromachi et Azuchi-Momoyama.

La version au cou étiré, elle, est une création de l'époque d'Edo, popularisée par les estampes, les recueils illustrés de yokai et les spectacles de curiosités. Son nom viendrait du rokuro, mot qui désigne des mécanismes à enrouler ou à tourner, poulie de puits ou tour de potier : un cou qui se dévide comme une corde de puits.

C'est Lafcadio Hearn qui a offert à la créature son récit le plus célèbre hors du Japon : dans Kwaidan (1904), le prêtre itinérant Kwairyō, ancien samouraï, accepte l'hospitalité d'une maisonnée de montagne et découvre à minuit cinq corps sans tête, les têtes parties chasser dans les bois. Il leur échappe en déplaçant l'un des corps, condamnant la tête du maître de maison à mourir au troisième bond, accrochée à sa manche.

Variantes et cousins

Entre nukekubi et rokurokubi, les recueils déclinent tous les degrés : cou qui s'étire d'un empan, tête au bout d'un fil de chair presque invisible, ou tête totalement libre qui doit regagner son corps avant l'aube, sous peine de mort. Ce dernier motif, celui du corps caché ou déplacé qui condamne la tête errante, structure les plus beaux récits, dont celui de Hearn.

Le Japon n'a pas le monopole des têtes voyageuses : la penanggalan malaise, déjà dans le jeu, vole la nuit en traînant ses viscères, et les folklores d'Asie du Sud-Est regorgent de femmes dont la tête part chasser seule. La parenté avec la rokurokubi est si nette que les chercheurs parlent d'un motif commun à toute l'Asie orientale et du Sud-Est.

Dans ce set, elle rôde aux côtés du noppera-bō, autre figure du corps qui trahit, et du baku, qu'on aimerait convoquer après l'avoir croisée. Chez les cartes déjà en jeu, la kuchisake-onna, la femme à la bouche fendue, partage avec elle ce registre si japonais de la femme ordinaire qui, la nuit venue, révèle l'impossible.

Dans la culture

La rokurokubi est un pilier de l'imagerie yokai depuis Edo : les estampes de Hokusai et de ses contemporains ont fixé sa silhouette, ce cou en ruban qui ondule au-dessus des paravents, et les spectacles forains du XIXe siècle exhibaient des « rokurokubi vivantes » à grand renfort de trucages.

Elle reste omniprésente dans la fiction japonaise contemporaine, des mangas de Shigeru Mizuki aux anime et aux jeux vidéo, où son design se prête à tous les registres, du comique au terrifiant. Le récit de Hearn, régulièrement adapté, lui assure aussi une carrière internationale.

Dans Crie au loup, la Rokurokubi chasse comme dans les contes : la nuit, à la fin du tour, son cou passe les cloisons et va voler un peu de force sur un autre lieu. Le corps ne bouge pas d'un pouce ; c'est bien ce qui la rend si difficile à prendre en faute.

Questions fréquentes

Quelle est la différence entre rokurokubi et nukekubi ?

La nukekubi, forme la plus ancienne, voit sa tête se détacher entièrement et voler librement la nuit, souvent pour attaquer ; si on cache son corps, elle meurt au retour. La rokurokubi d'Edo garde la tête attachée : c'est son cou qui s'étire démesurément pendant que le corps dort.

Que fait une rokurokubi la nuit ?

Ses méfaits sont le plus souvent modestes : boire l'huile des lampes, épier les dormeurs, effrayer les veilleurs. Les récits vraiment sanglants concernent plutôt la nukekubi à tête détachée. La rokurokubi incarne moins le carnage que l'étrangeté cachée au cœur du foyer.

Une rokurokubi sait-elle qu'elle en est une ?

Souvent non, et c'est le ressort le plus tragique de la légende : beaucoup se réveillent épuisées, avec le souvenir confus d'avoir vu leur chambre d'en haut, sans soupçonner leur nature. La tradition présente fréquemment la condition comme un karma, qui frappe des femmes même quand la faute punie est celle d'un homme.

Où lire le récit classique de la rokurokubi ?

Dans Kwaidan de Lafcadio Hearn (1904) : le prêtre Kwairyō, hébergé dans une maison de montagne, découvre ses hôtes sans tête, les têtes parties chasser. Il survit en déplaçant un des corps, ce qui condamne la tête errante du maître de maison. Le texte intégral est librement accessible sur le Projet Gutenberg.

Légendes voisines

Sources

  1. Wikipédia : Rokurokubi
  2. Yokai.com : Rokurokubi (base de données de Matthew Meyer)
  3. Projet Gutenberg : Kwaidan de Lafcadio Hearn (1904), texte intégral

Rokurokubi dans Crie au loup

Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Rokurokubi y coûte 3 chandelles pour 4 de puissance, avec cette capacité : « La nuit, à la fin du tour : vole 1 puissance sur un AUTRE lieu. » La carte rejoue la chasse nocturne du cou sans fin : la nuit, en fin de tour, la Rokurokubi va subtiliser un peu de force jusque sur un autre lieu, sans que son corps ne quitte jamais sa place.

On peut la croiser sur Bûcher du solstice, Plaine de midi et Plein midi, lieux de sa région dans le jeu.

La carte parmi les 252

Coût 3, puissance 4 : Rokurokubi frappe plus fort que 44 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.

01234560471114coût en chandellespuissanceAbhartach, Bête du Gévaudan, Black Shuck, Cailleach, Dragons de Duhamel, Griffon… (4/5)Alp, Anguana, Boggart, Boitatá, Croque-mitaine, Dame Blanche… (2/3)Amaterasu, Gargantua, Le Diable, Piasa, Tatzelwurm (6/10)Ankou, Djinn, Grendel, Gwyn ap Nudd, Kochtcheï, Nessie… (5/8)Baba Yaga, Centaure, Cerf blanc, Chapalu, Garache, Huldra… (3/5)Banshee, Belsnickel, Charon, Chupacabra, Clurichaun, Gargouille… (2/2)Basilic, Kuchisake-onna, Kumiho, L’Écho, Lavandières de nuit, Le Cadet… (3/2)Bécut, Dahu (2/5)Black Annis, Chimère, Curupira, Dullahan, Isonade, Joulupukki… (4/6)Bloody Mary, L'Olifant, Le Carnet du père, Loup-garou (3/1)Bouc de Yule, Drop bear, L'Auto-stoppeuse, Le Somnambule, Pooka (2/4)Brownie, Cat Sìth, Chat de Yule, El Coco, Gnome, Jack-in-the-Green… (1/2)Bulgae, Chaneque, Diablotin, Domovoï, Farfadet, Feu follet… (1/1)Bunyip, Grootslang, Ogre (4/8)Caramantran, La Lune rousse, Le Coffre, Le Gibet, Les Bottes de sept lieues, Ningyo (2/1)Chang'e, Dame de la Lune, Charybde, Chasse sauvage, Mesnie Hellequin (5/6)Changeling, Strigoï (2/0)Cirein-cròin, Kraken (5/11)Comte Arnau, Dame Holle, Dragon, Ogresse, Oiseau de feu, Simorgh… (5/7)Cortège des Tsukumogami, Le Conteur (6/7)Coulobre, Drac, Each-uisge, Golem (3/6)Cŵn Annwn, Dip, L'Aîné, Le Hollandais volant, Nosferatu, Penanggalan… (4/4)Diable de Jersey, Oiseau-tonnerre, Qilin, Scylla (4/7)Dragon de Wawel, Draugr, Gaasyendietha, Graoully, Leppalúði, Oni… (5/9)El Silbón, Gorgone, Máni, Roi des Aulnes, Selkie (3/3)Géant des montagnes (6/13)Grand Méchant Loup, Oiseau Roc (6/11)Jean Chastel (5/5)La Befana, La Diablesse, Père Fouettard, Roi des Korrigans, Stryge (6/8)La Chaîne, Matagot, Tió de Nadal, Utburd (1/0)La Main de gloire (4/2)La Nuit de Kupala, Le Jour le plus long, Le Miroir voilé, Les Douze Nuits (4/3)Les Nornes (5/3)Léviathan (6/14)Louhi, Merlin, Reine des fées, Spring-heeled Jack (6/9)Marid (6/12)Poulpiquet (1/3)Sasquatch (5/10)Troll (3/7)Wendigo (3/10)Avec Rokurokubi : Áine, Alkonost, Ammit, Baku, BarbegaziRokurokubi