La Roggenmuhme

Dans l'Allemagne des moissons, on n'envoyait pas les enfants cueillir des bleuets dans les seigles sans un avertissement : la Roggenmuhme y veille. La « tante du seigle », grande femme terrible tapie entre les épis, happe ceux qui piétinent le champ. Derrière l'épouvantail à enfants, les folkloristes ont reconnu tout un peuple oublié : les démons des blés.
La légende
Un champ de seigle mûr est une forêt pour un enfant : plus haut que lui, ondulant, sans repère. C'est le royaume de la Roggenmuhme. Les traditions allemandes la décrivent en femme démesurée, toute noire ou toute blanche selon les récits, aux doigts de feu, parfois armée d'une verge de bouleau d'où crépitent des étincelles. Les descriptions les plus effrayantes lui prêtent une poitrine remplie de poix, terminée de pointes de fer rougi, si longue qu'elle la rejette par-dessus ses épaules pour courir.
Son affaire, ce sont les enfants. Ceux qui entrent dans les blés pour cueillir des bleuets, ceux qui abîment les épis, ceux qu'on laisse sans surveillance au bord du champ : la Roggenmuhme les vole, les remplace parfois par des changelins, force les plus petits à téter son sein mortel ou les broie, disent les versions les plus noires, dans sa baratte de fer. On la disait capable de courir aussi vite qu'un cheval au galop : inutile de fuir entre les sillons.
L'ondulation du seigle sous le vent passait pour trahir son passage, et les paysans savaient lire ce frisson : quand les épis remuent sans vent, quelqu'un marche dans le champ, et ce n'est pas quelqu'un qu'on a envie de rencontrer.
Origines et histoire
La Roggenmuhme appartient aux Feldgeister, les esprits des champs du folklore germanique, que le grand folkloriste Wilhelm Mannhardt a systématiquement collectés au XIXe siècle sous le nom de Korndämonen, les démons du grain. Sa thèse a fait école : ces figures seraient les héritières affaiblies d'anciens esprits de la végétation, honorés pour protéger les récoltes, puis réduits au fil des siècles au rang d'épouvantails pour enfants. La science du folklore a depuis nuancé le schéma, mais l'inventaire, lui, est irremplaçable.
Car la dame du seigle a une famille immense : la Kornmutter, la mère du blé, le Roggenwolf, loup du seigle qui chasse dans les mêmes épis, le Hafermann, l'homme de l'avoine, ou la Mittagsfrau, la dame de midi qui frappe les moissonneurs à l'heure la plus chaude. Chaque céréale, chaque heure dangereuse du travail agricole avait son démon : une cartographie complète des peurs paysannes, dressée champ par champ.
La fonction est limpide et double. Côté enfants : tenir les petits hors des blés, où l'on se perd réellement, où l'on s'insole, et où chaque tige cassée coûtait du pain. Côté adultes : rappeler que le champ qui nourrit n'appartient jamais tout à fait aux hommes. La derniere gerbe de la moisson, dans nombre de régions, était laissée ou façonnée en poupée : la part du démon, ou ce qu'il en restait.
Variantes et cousins
La Roggenmuhme est la version des blés d'un type universel : le croque-mitaine territorial, qui garde un lieu dangereux en incarnant son danger. Dans le set, elle forme avec John Barleycorn un diptyque saisissant : lui est le grain qui se donne, elle est le champ qui prend. Les moissons dorées de la Saint-Jean ont leurs deux visages, et les paysans allemands le savaient mieux que personne.
Dans le reste du bestiaire, elle retrouve le croque-mitaine et l'ogresse, ses collègues en pédagogie de la terreur, et la Dame Holle, autre grande figure féminine allemande qui récompense et punit depuis son monde à elle. La Mittagsfrau, sa cousine de midi, hante quant à elle les traditions sorabes et slaves voisines : la preuve que les champs d'Europe centrale étaient bien gardés.
Dans la culture
La Roggenmuhme a eu son heure littéraire : elle donne son titre à des récits et à une ballade dans l'Allemagne des XIXe et XXe siècles, et les recueils de sagas régionales, du Brandebourg à la Saxe, la mentionnent avec une régularité d'horloge. Elle a moins bien passé les frontières que ses cousins loups-garous ou kobolds : démon d'un paysage précis, elle s'est éteinte avec lui, à mesure que les enfants cessaient de jouer au bord des seigles.
Les folkloristes contemporains la citent pourtant volontiers : peu de figures montrent aussi clairement comment une société transforme ses contraintes agricoles en récits. Dans le jeu, elle règne sur le plein jour : c'est sous le soleil écrasant des moissons, quand le seigle est haut et l'air immobile, que la dame du champ est chez elle.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la Roggenmuhme ?
Un démon des champs du folklore allemand : la « tante du seigle », grande femme effrayante qui hante les blés mûrs et s'en prend aux enfants qui y pénètrent, notamment pour cueillir des bleuets. Elle appartient aux Feldgeister, les esprits des champs collectés par le folkloriste Wilhelm Mannhardt au XIXe siècle.
À quoi ressemble la Roggenmuhme ?
Les récits la décrivent démesurée, toute noire ou toute blanche, aux doigts de feu, parfois armée d'une verge d'où jaillissent des éclairs. Les versions les plus sombres lui prêtent des seins remplis de poix aux pointes de fer, qu'elle jette par-dessus ses épaules pour courir aussi vite qu'un cheval.
Pourquoi inventait-on des démons des champs ?
Pour de bonnes raisons pratiques : tenir les enfants hors des céréales hautes, où l'on se perd et où chaque tige cassée coûtait du pain, et encadrer les heures dangereuses du travail agricole, comme le plein midi de la Mittagsfrau. Mannhardt y voyait aussi les restes d'anciens esprits de la végétation, hypothèse depuis nuancée.
Légendes voisines
Sources
Roggenmuhme dans Crie au loup
Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Roggenmuhme y coûte 3 chandelles pour 5 de puissance, avec cette capacité : « Le jour, à sa révélation : détruit la carte ennemie la plus faible d'ici (l'enfant entre dans le seigle et n'en ressort pas). » En plein jour, la carte ferait disparaître la plus faible présence ennemie de son lieu : c'est l'avertissement des moissons allemandes, l'enfant parti cueillir des bleuets entre les épis et dont on ne retrouve pas la trace, à l'heure exacte où l'on croyait qu'il ne pouvait rien arriver.
On peut la croiser sur Bûcher du solstice, Plaine de midi et Plein midi, lieux de sa région dans le jeu.
La carte parmi les 252
Coût 3, puissance 5 : Roggenmuhme frappe plus fort que 58 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.