John Barleycorn

L'Angleterre a inventé un héros que l'on assassine à chaque couplet et qui gagne à la fin : John Barleycorn, « Jean Grain-d'Orge », l'orge personnifiée. Trois hommes jurent sa mort, l'enterrent, le fauchent, le battent, le noient. Et de son sang doré, tiré au tonneau, naît la boisson qui fait chanter les moissonneurs. La plus belle chanson à boire du folklore anglais est aussi une leçon d'agronomie.
La légende
La ballade raconte toujours la même histoire, avec des variantes infinies. Trois hommes venus de l'ouest, ou trois rois venus de l'est chez Robert Burns, font le serment solennel que John Barleycorn doit mourir. Ils le jettent en terre et lui roulent des mottes sur la tête : le voilà enterré, tenu pour mort. Mais le printemps venu, John relève la tête, dresse sa barbe verte, et à la Saint-Jean il est devenu si fort et si fier que ses ennemis s'inquiètent.
Alors commence la passion de l'orge, détaillée avec une précision de manuel agricole : on le fauche aux genoux, on le lie sur une charrette, on le bat à coups de fléau, on le suspend, on le retourne au vent, et pour finir on le noie dans une cuve et l'on broie ses os entre deux pierres. Chaque supplice est une opération réelle, la moisson, le battage, le vannage, le trempage du malt, la mouture, et le public des veillées suivait la double lecture sans effort.
Le dernier couplet renverse tout : de John Barleycorn mort, on tire un sang brun qui rend les hommes plus braves, fait chanter le veuf et danser la veuve. Le supplicié devient bienfaiteur, et la chanson qu'on croyait funèbre se termine en toast porté à sa santé. L'orge meurt, la bière est éternelle.
Origines et histoire
Le personnage est attesté dès le XVIe siècle : un poème écossais met déjà en scène Allane, l'esprit de l'orge maltée, et une feuille volante imprimée à Londres en 1624 raconte le « meurtre sanglant de Sir John Barley-corn ». La chanson n'a plus quitté le répertoire depuis : les collecteurs l'ont retrouvée dans toute l'Angleterre et l'Écosse, et le Roud Folk Song Index la répertorie sous le numéro 164. En 1782, Robert Burns en publie la version la plus célèbre, qui transforme la farce à boire en petite épopée : son John Barleycorn est un héros dont le sang donne du courage.
Au début du XXe siècle, le renouveau folklorique anglais s'en empare : Cecil Sharp recueille en 1909, auprès d'un berger d'Oxfordshire, la version qui servira de base à des générations d'interprètes. La chanson a ensuite traversé le folk revival et le rock : la version de Traffic, qui donne son titre à l'album John Barleycorn Must Die en 1970, l'a fait connaître bien au-delà des clubs de folk.
Reste la question qui fâche les savants : John Barleycorn est-il la survivance d'un antique dieu du grain qui meurt et renaît, ou une invention littéraire tardive que les folkloristes ont prise pour un fossile ? Le débat est ouvert depuis un siècle. Les uns y voient une figuration étonnamment cohérente du vieux mythe du roi-grain ; les autres rappellent que rien n'atteste la chanson avant l'époque moderne, et que les antiquaires ont pu fabriquer la profondeur qu'ils croyaient découvrir. L'honnêteté oblige à laisser la cuve ouverte.
Variantes et cousins
Le motif de la végétation personnifiée qui meurt pour nourrir les hommes traverse tout ce set : Jack-in-the-Green, l'homme-feuillage effeuillé en public pour libérer l'été, en est la version processionnelle, et l'Homme d'osier la version tragique, colosse végétal offert aux flammes. La Roggenmuhme allemande garde le même blé, mais côté terreur : chez elle, c'est le champ qui prend les hommes, pas l'inverse.
Dans les traditions de moisson européennes, la dernière gerbe recevait mille noms et mille honneurs : on la coiffait, on l'habillait, on la gardait tout l'hiver. John Barleycorn est le cousin chantant de toutes ces gerbes : la récolte traitée en personne, parce qu'une communauté qui doit sa survie au grain lui doit bien un état civil.
Dans la culture
John Barleycorn est devenu en anglais une antonomase de l'alcool lui-même : Jack London intitule John Barleycorn ses mémoires d'alcoolique en 1913, où le vieux compagnon de bouteille devient un adversaire intime. Côté musique, la liste des interprètes ressemble à un annuaire du folk : des Watersons à Martin Carthy, de Fairport Convention à Bellowhead, chacun choisit sa version, brutale ou processionnelle, funèbre ou joyeuse.
La carte du jeu joue la chanson au pied de la lettre : c'est en mourant que John Barleycorn donne le meilleur de lui-même. Le fauchage n'est pas une fin, c'est une étape de fabrication, et le joueur qui l'a compris trinque au bon moment.
Questions fréquentes
Que raconte la chanson John Barleycorn ?
La mise à mort rituelle de l'orge personnifiée : des hommes jurent la mort de John Barleycorn, l'enterrent (les semailles), le fauchent, le battent au fléau et le noient dans une cuve (le maltage et le brassage). Mais chaque supplice est une étape de fabrication de la bière, et la chanson s'achève en son honneur : mort, il rend les hommes joyeux et braves.
De quand date John Barleycorn ?
Les premières traces écrites remontent au XVIe siècle, dont un poème écossais sur l'esprit de l'orge maltée, et une feuille volante londonienne de 1624 raconte le « meurtre de Sir John Barley-corn ». La version la plus célèbre est celle de Robert Burns (1782). La chanson porte le numéro 164 du Roud Folk Song Index.
John Barleycorn est-il un ancien dieu du grain ?
C'est débattu. Certains y voient la survivance d'un mythe du roi-grain qui meurt et renaît avec les moissons ; d'autres soulignent qu'aucune source n'atteste la chanson avant l'époque moderne et qu'il peut s'agir d'une personnification littéraire tardive, refolklorisée ensuite. Les deux lectures coexistent chez les spécialistes.
Qui a chanté John Barleycorn ?
À peu près tout le folk anglais : la version recueillie par Cecil Sharp en 1909 a nourri celles des Watersons, de Martin Carthy ou de Steeleye Span, et le groupe Traffic en a fait le titre de son album John Barleycorn Must Die (1970), la version la plus connue du grand public.
Légendes voisines
Sources
John Barleycorn dans Crie au loup
Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. John Barleycorn y coûte 2 chandelles pour 2 de puissance, avec cette capacité : « Détruit : piochez 2 cartes (on le fauche, on le brasse, et la moisson revient dans vos mains). » C'est en tombant que la carte vous rendrait le plus, sous la forme de deux cartes piochées : toute la chanson est là, on le fauche, on le bat, on le noie, et de cette mort sortent la boisson et la moisson de l'année suivante.
On peut la croiser sur Bûcher du solstice, Plaine de midi et Plein midi, lieux de sa région dans le jeu.
La carte parmi les 252
Coût 2, puissance 2 : John Barleycorn frappe plus fort que 14 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.