Le Léchi

Léchi, créature du folklore (Russie), illustration

Dans les forêts profondes de Russie, un maître invisible commande aux loups et aux ours. Le léchi peut se faire plus petit qu'un brin d'herbe ou dépasser la cime des sapins, et il adore égarer les voyageurs. Pour lui échapper, un seul remède, disaient les paysans : retourner ses vêtements et remettre chaque chaussure au mauvais pied.

La légende

Le léchi a forme humaine, mais tout en lui trahit l'autre monde : il ne projette pas d'ombre, n'a ni cils ni sourcils, et les récits lui prêtent une peau bleutée, une barbe et des cheveux de mousse. Le folkloriste William Ralston, qui rassemble en 1872 les matériaux des ethnographes russes, le montre en paysan vêtu d'une peau de mouton sans ceinture, comme tous les mauvais esprits, le pan gauche croisé sur le droit ; certaines régions lui donnaient un œil unique. Surtout, sa taille n'est jamais fixe.

Car la forêt est son royaume. Tous les animaux lui obéissent, et l'ours plus que les autres : Ralston en fait son unique serviteur, celui qui veille sur lui quand le maître a trop bu. En Petite-Russie, on voyait surtout en lui le protecteur des loups. Aux gouvernements de Kiev et de Tchernigov, les paysans distinguaient deux espèces de léchis : les géants couleur de cendre des bois, et ceux des champs, hauts comme les blés avant la moisson et pas plus que le chaume après.

Avec les hommes, il joue. Son passe-temps favori est d'égarer les voyageurs : il déplace les repères, prend l'apparence de l'arbre qui servait de point de mire, imite des voix, emprunte au besoin les traits d'un proche. L'écho lui-même passait pour sa voix, et le vent dans les branches pour son rire, qu'on entendait à des verstes à la ronde.

Le remède des campagnes est resté célèbre : retourner tous ses vêtements, remettre chaque chaussure au mauvais pied, et Ralston précise qu'on ôtait ses souliers pour en retourner la doublure. Restaient les séquelles : celui qui tombait malade au retour du bois « avait croisé la trace du léchi », et devait porter en forêt du pain et du sel dans un linge propre pour y laisser son mal.

Origines et histoire

Son nom dit tout : il vient de les (лес), la forêt en russe. Le léchi est l'esprit-forêt lui-même, personnification d'un monde qui, pour le paysan russe, commençait au bout du champ. Comme on ne prononce pas le vrai nom d'un esprit, le russe a produit plus d'une centaine d'appellations de rechange : le borovik de la pinède, « le maître de la forêt », « grand-père des bois », ou franchement « le diable des bois ».

On ne le combattait pas : on négociait. On lui laissait sur les souches du pain et du sel, des crêpes, et un œuf, rouge de préférence. Les chasseurs abandonnaient dans une chênaie la première bête tuée ; au gouvernement de Perm, on lui offrait chaque année un paquet de tabac en feuilles, dont on le savait friand.

Le plus formalisé de ces accords est le contrat de berger du Nord russe, l'otpousk. Là où le bétail pâture en forêt, le pâtre passait marché avec le maître des lieux : celui-ci gardait le troupeau des bêtes sauvages, contre une vache et des vœux stricts à tenir jusqu'à l'automne. Ralston rapportait déjà la coutume au gouvernement d'Olonets, où le berger qui oubliait sa vache voyait son troupeau détruit ; à Arkhangelsk, à l'inverse, le léchi satisfait faisait paître lui-même le bétail du village.

Le calendrier populaire lui donnait enfin des dates. Le 4 octobre julien, le 17 du nôtre, jour de la Saint-Erofeï, les léchis s'assemblent, brisent les arbres et hurlent avant de s'enfoncer sous terre jusqu'au printemps : ce jour-là, on n'allait pas au bois. La Saint-Georges de printemps passait au contraire pour leur fête, et pour celle des bergers.

Ce qu'en ont recueilli les folkloristes

Le léchi n'est pas une invention littéraire : il sort des enquêtes de terrain du XIXe siècle russe. Alexandre Afanassiev, mieux connu pour ses Contes populaires russes, lui fait sa place dans les trois volumes des Vues poétiques des Slaves sur la nature, publiés de 1865 à 1869. Ralston, qui écrit en 1872 sur les mêmes matériaux, signale que certains savants rangeaient alors le léchi parmi les esprits des nuées et de l'orage, sa taille changeante leur servant d'argument : l'hypothèse n'a pas tenu.

Ce qui frappe dans ces recueils, c'est le concret. En 1843, une migration massive d'écureuils traverse plusieurs districts russes ; les paysans l'expliquent en disant qu'un léchi du gouvernement de Viatka a perdu tous ses écureuils au jeu contre un confrère de Vologda. On savait aussi le convoquer, à ses risques : la veille de la Saint-Jean, abattre un tremble vers l'est, monter sur la souche et appeler, en regardant entre ses jambes : « Oncle Léchi ! parais tout pareil à moi. »

Variantes et cousins

Le léchi appartient à la famille des esprits des lieux du folklore slave, où chaque domaine a son maître : le domovoï la maison, la roussalka les rivières, et la kikimora des marais passe pour l'épouse du léchi. La même forêt abrite sa terrible voisine, Baba Yaga, dont l'isba sur pattes de poule se cache au plus profond des bois. Lui-même a sa famille : les lissounki, ses compagnes hirsutes, et des noces dont les tourbillons de vent d'Arkhangelsk passaient pour la danse.

Ce partage du monde entre esprits tutélaires se retrouve dans bien des folklores, mais le léchi garde une singularité : il n'est ni bon ni mauvais. Farceur redoutable avec les imprudents, presque bienveillant avec qui respecte son domaine, impitoyable pour qui abat les arbres sans nécessité.

Dans la culture

Le léchi est entré tôt en littérature. En 1889, Anton Tchekhov donne son nom à une comédie en quatre actes, Léchi, créée le 27 décembre au théâtre privé Abramova, à Moscou : l'échec est tel qu'il la reprendra huit ans plus tard sous un autre titre, Oncle Vania. En 1906, une revue russe adopte carrément le nom de l'esprit et se coiffe d'un léchi en couverture.

Un reportage de Russia Beyond notait en 2014 que ses histoires se racontent encore dans les campagnes, où l'on conseille toujours aux égarés de retourner leur veste. La culture contemporaine l'a largement adopté : le jeu vidéo The Witcher 3 en a fait un monstre de forêt redouté, et le roman de Katherine Arden « L'Ours et le Rossignol » l'a ramené au grand public occidental. Il y reste ce qu'il a toujours été : le rappel que la forêt a ses règles.

Ce que la légende raconte

Le léchi trace une frontière que le paysan russe connaissait bien : au bout du champ commence un monde qui n'appartient pas aux hommes. Y entrer, c'était passer chez quelqu'un. Les offrandes sur les souches, le pain, le sel, l'œuf rouge, le paquet de tabac de Perm, codifiaient une négociation : la forêt nourrit qui la respecte, égare qui s'y croit chez lui. Les commentateurs résument son exigence d'une phrase : ne pas détruire la forêt inutilement.

Le contrat de berger du Nord russe pousse cette logique jusqu'au juridique. Une vache par saison contre la garde du troupeau, plus une série de vœux à tenir jusqu'à l'automne : la croyance transforme un risque diffus, le loup, la bête perdue, l'accident de pâture, en un accord dont chacun connaît les clauses. On peut y lire moins une superstition qu'une manière de rendre pensable ce sur quoi le berger n'avait aucune prise.

Sa neutralité, enfin, fait sens : ni bon ni mauvais, changeant de taille comme la forêt change d'échelle selon qu'on la regarde de la lisière ou du cœur, il est le lieu lui-même fait personne. L'ethnolinguiste Ljudmila Vinogradova rappelle que les démons slaves se reconnaissent d'abord à leur aspect, à leurs bruits et à leur conduite : le léchi, sans ombre, sans sourcils, à la voix confondue avec l'écho, est tout entier dans cette grammaire du détail qui cloche.

Le Léchi existe-t-il vraiment ?

Créature de légende Esprit de la forêt jamais observé ; personnification du monde sylvestre dans les croyances rurales russes, documentée par les ethnographes du XIXe siècle.

  • Les folkloristes voient en lui l'héritier des divinités sylvestres du paganisme slave, personnification d'une forêt qui n'appartenait pas aux hommes.
  • Ralston rapporte qu'au XIXe siècle certains savants rangeaient le léchi parmi les esprits des nuées et de l'orage, en s'appuyant sur sa taille changeante et sur les tempêtes qu'on lui attribuait : l'hypothèse n'est plus retenue.
  • Le remède du retournement des vêtements passe pour une sagesse pratique déguisée en superstition : celui qui s'arrête pour retourner sa veste reprend son calme, et souvent son chemin.

Dans les archives

Le léchi vu par le peintre russe Viktor Vasnetsov, 1885.
Le léchi vu par le peintre russe Viktor Vasnetsov, 1885. Viktor Vasnetsov, domaine public
Les « lechies », gravure de Louis Le Breton pour le Dictionnaire infernal, 1863.
Les « lechies », gravure de Louis Le Breton pour le Dictionnaire infernal, 1863. Louis Le Breton, domaine public
Couverture du numéro 1 de la revue russe « Léchi », dessin de N. N. Brut, 1906.
Couverture du numéro 1 de la revue russe « Léchi », dessin de N. N. Brut, 1906. N. N. Brut, domaine public

Sur les traces de Léchi

  • À voirLéchi (1889), pièce d'Anton TchekhovComédie en quatre actes créée le 27 décembre 1889 au théâtre Abramova de Moscou, que Tchekhov refondra huit ans plus tard en Oncle Vania.

Questions fréquentes

Comment échapper à un léchi ?

Le remède classique du folklore russe : retourner tous ses vêtements à l'envers et remettre chaque chaussure au mauvais pied. Le signe de croix, les incantations, voire les jurons, passaient aussi pour le faire fuir. Et pour s'attirer ses faveurs, on laissait une offrande sur une souche : pain et sel, crêpes, ou un œuf rouge.

À quoi ressemble le léchi ?

À un homme, mais un homme impossible : sans ombre, sans cils ni sourcils, à la barbe de mousse, parfois à la peau bleutée ou à l'œil unique. Sa taille change à volonté, du brin d'herbe à la cime des arbres, et il peut prendre l'apparence des animaux, des plantes, ou même d'un proche du voyageur qu'il veut égarer.

Quand le léchi disparaît-il de la forêt ?

Le 4 octobre du calendrier julien, soit le 17 octobre du nôtre, jour de la Saint-Erofeï. La tradition veut que les léchis s'assemblent ce jour-là, brisent les arbres et dispersent les bêtes avant de s'enfoncer sous terre jusqu'au printemps. On évitait donc d'aller au bois à cette date.

Le léchi est-il méchant ?

Ni bon ni mauvais : c'est le maître de la forêt. Il égare volontiers les voyageurs et peut se montrer dangereux, mais il laisse en paix, voire favorise, ceux qui respectent son domaine et lui laissent des offrandes. Les bergers du Nord russe allaient jusqu'à passer contrat avec lui : une vache par saison contre la garde du troupeau.

Ses cousins dans le monde

  • DomovoïRussieSon symétrique domestique : chaque domaine a son maître, la maison pour l'un, la forêt pour l'autre.
  • RusalkaMonde slaveMaîtresse des eaux comme il l'est des bois, mais née d'une morte, quand le léchi est l'esprit du lieu lui-même.
  • KikimoraRussieSa version des marais passe pour l'épouse du léchi ; elle tourmente les intérieurs quand lui règne au dehors.
  • Baba YagaRussieHabitante de la même forêt profonde, mais personnage de conte qui éprouve les héros, quand le léchi est la forêt faite personne.

Légendes voisines

Sources

  1. Wikipédia : Léchi
  2. W. R. S. Ralston, The Songs of the Russian People (Londres, 1872), chap. « The Lyeshy, or Wood-demon » (Internet Archive)
  3. Bolchaïa rossiïskaïa entsiklopedia (Grande Encyclopédie russe) : Леший
  4. Ljudmila Vinogradova, « Le corps dans la démonologie populaire des Slaves », Cahiers slaves n° 9, 2008 (Persée)
  5. Wikipédia russe : Леший
  6. Russie virtuelle : le léchiï, esprit de la forêt
  7. Russia Beyond FR : Les monstres du folklore russe sont encore vivants

Léchi dans Crie au loup

Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Léchi y coûte 3 chandelles pour 4 de puissance, avec cette capacité : « Il commande aux loups et aux ours : vos bêtes d'ici ne peuvent pas être détruites. » Le Léchi ne frappe personne, il protège : tant qu'il tient le lieu, aucune de vos bêtes n'y est détruite. C'est le maître invisible de la forêt russe, qui commande aux loups et aux ours et ne laisse pas toucher à ce qui vit chez lui.

La carte parmi les 252

Coût 3, puissance 4 : Léchi frappe plus fort que 44 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.

01234560471114coût en chandellespuissanceAbhartach, Bête du Gévaudan, Black Shuck, Cailleach, Dragons de Duhamel, Griffon… (4/5)Alp, Anguana, Boggart, Boitatá, Croque-mitaine, Dame Blanche… (2/3)Amaterasu, Gargantua, Le Diable, Piasa, Tatzelwurm (6/10)Ankou, Djinn, Grendel, Gwyn ap Nudd, Kochtcheï, Nessie… (5/8)Baba Yaga, Centaure, Cerf blanc, Chapalu, Garache, Huldra… (3/5)Banshee, Belsnickel, Charon, Chupacabra, Clurichaun, Gargouille… (2/2)Basilic, Kuchisake-onna, Kumiho, L’Écho, Lavandières de nuit, Le Cadet… (3/2)Bécut, Dahu (2/5)Black Annis, Chimère, Curupira, Dullahan, Isonade, Joulupukki… (4/6)Bloody Mary, L'Olifant, Le Carnet du père, Loup-garou (3/1)Bouc de Yule, Drop bear, L'Auto-stoppeuse, Le Somnambule, Pooka (2/4)Brownie, Cat Sìth, Chat de Yule, El Coco, Gnome, Jack-in-the-Green… (1/2)Bulgae, Chaneque, Diablotin, Domovoï, Farfadet, Feu follet… (1/1)Bunyip, Grootslang, Ogre (4/8)Caramantran, La Lune rousse, Le Coffre, Le Gibet, Les Bottes de sept lieues, Ningyo (2/1)Chang'e, Dame de la Lune, Charybde, Chasse sauvage, Mesnie Hellequin (5/6)Changeling, Strigoï (2/0)Cirein-cròin, Kraken (5/11)Comte Arnau, Dame Holle, Dragon, Ogresse, Oiseau de feu, Simorgh… (5/7)Cortège des Tsukumogami, Le Conteur (6/7)Coulobre, Drac, Each-uisge, Golem (3/6)Cŵn Annwn, Dip, L'Aîné, Le Hollandais volant, Nosferatu, Penanggalan… (4/4)Diable de Jersey, Oiseau-tonnerre, Qilin, Scylla (4/7)Dragon de Wawel, Draugr, Gaasyendietha, Graoully, Leppalúði, Oni… (5/9)El Silbón, Gorgone, Máni, Roi des Aulnes, Selkie (3/3)Géant des montagnes (6/13)Grand Méchant Loup, Oiseau Roc (6/11)Jean Chastel (5/5)La Befana, La Diablesse, Père Fouettard, Roi des Korrigans, Stryge (6/8)La Chaîne, Matagot, Tió de Nadal, Utburd (1/0)La Main de gloire (4/2)La Nuit de Kupala, Le Jour le plus long, Le Miroir voilé, Les Douze Nuits (4/3)Les Nornes (5/3)Léviathan (6/14)Louhi, Merlin, Reine des fées, Spring-heeled Jack (6/9)Marid (6/12)Poulpiquet (1/3)Sasquatch (5/10)Troll (3/7)Wendigo (3/10)Avec Léchi : Áine, Alkonost, Ammit, Baku, BarbegaziLéchi