La Chasse sauvage

Certaines nuits de tempête, dans les forêts des Ardennes, les anciens fermaient les volets et rentraient les chiens : là-haut, disait-on, passait la chasse. Une cavalcade de chasseurs spectraux, meute hurlante en tête, qui déferle dans le ciel noir et emporte ce qu'elle trouve. La chasse sauvage est l'une des plus vieilles terreurs nocturnes de l'Europe.
La légende
Cela commence toujours par le bruit. Un grondement qui n'est pas tout à fait l'orage, des abois qui ne sont pas tout à fait ceux des chiens du village, un cor qui sonne quelque part au-dessus des arbres. Puis la futaie s'agite, les feuilles se soulèvent, et la troupe passe : cavaliers penchés sur des montures aux yeux de braise, chiens noirs lancés en avant, parfois des âmes en peine traînées dans le sillage. Malheur à qui se trouve sur le chemin.
Les traditions divergent sur ce qu'il faut faire alors. Se jeter face contre terre au milieu du chemin, se serrer contre un arbre, surtout ne pas répondre si une voix vous interpelle : car la chasse recrute. Celui qui se moque d'elle ou qui lui adresse la parole risque d'être enlevé et de galoper avec les damnés jusqu'au jugement dernier, ou de recevoir en « présent » un quartier de gibier impossible à se rappeler sans frisson.
Qui mène la troupe ? Tout dépend du clocher sous lequel on raconte. Ici c'est un seigneur maudit pour avoir chassé le dimanche pendant la messe, là un roi légendaire, ailleurs le diable en personne. Le meneur change, la structure demeure : une faute contre le sacré, une chasse qui ne s'arrêtera jamais, et les vivants sommés de s'écarter du passage des morts.
Origines et histoire
La chasse sauvage a un acte de naissance écrit d'une précision rare. Le moine anglo-normand Orderic Vital rapporte dans son histoire ecclésiastique le témoignage d'un prêtre qui, une nuit de janvier 1091 près de Courcy, en Normandie, aurait vu défiler une troupe immense de morts en peine, chevaliers, clercs et femmes suppliciées : la fameuse mesnie Hellequin. C'est la plus ancienne mention connue du cortège nocturne, et elle est déjà chrétienne : les morts y expient leurs péchés.
Mais les folkloristes s'accordent à voir derrière ce vernis chrétien un fond bien plus ancien. En Allemagne, la Wilde Jagd est associée à Wotan, l'Odin des Scandinaves, dieu des morts et meneur d'âmes ; en Norvège on parle de l'Oskoreia, en Galice de la Santa Compaña. Des chercheurs comme le germaniste Otto Höfler ou l'historienne Kris Kershaw ont rapproché ces cortèges des anciennes confréries guerrières indo-européennes et des cultes des morts précédant la christianisation. Hypothèses discutées, mais qui disent bien l'ancienneté du motif.
Dans les Ardennes, terre de forêts profondes où le brief de la légende s'ancre, la chasse porte des noms wallons : la Haute Tchesse, la Grande Tchasse, le Chasseur de la Fagne. Dans la vallée de la Semois, autour du village de Bohan, la tradition locale en fait la chevauchée d'Odin lui-même, souvenir des croyances germaniques de la région. Et ce n'est sans doute pas un hasard si l'Ardenne est aussi la terre de saint Hubert : la légende, fixée autour de l'an 683, raconte qu'un chasseur trop passionné y vit une croix lumineuse entre les bois d'un cerf et se convertit. Le chasseur sauvé d'un côté, les chasseurs damnés de l'autre : les deux récits se répondent.
Variantes et cousins
La France seule offre un festival de variantes : la mesnie Hellequin des textes médiévaux, la chasse Arthur en Bretagne, le Grand Veneur qui hante la forêt de Fontainebleau, la chasse-galerie du Poitou, devenue au Canada français une légende de canot volant. Les meneurs vont des rois bibliques aux seigneurs locaux morts en état de péché, preuve que chaque région a versé ses propres morts dans le moule commun.
Dans l'univers des veillées, la chasse sauvage voisine naturellement avec les autres seigneurs de la nuit : le Roi des Aulnes, qui rôde lui aussi dans les brumes pour enlever les vivants, le Père Fouettard, croquemitaine d'hiver des mêmes régions de l'Est, ou la dame blanche et la banshee, messagères de mort qui, comme la chasse, annoncent plus de malheur qu'elles n'en causent directement. Partout la même grammaire : la nuit appartient aux morts, et les vivants n'y sont que tolérés.
Dans la culture
Le motif a nourri des siècles d'art et de littérature : ballades romantiques allemandes, poèmes symbolistes, peintures de cavalcades spectrales. Les folkloristes du XIXe siècle en ont fait un objet d'étude majeur, y cherchant tour à tour un mythe de l'orage, un culte des morts ou un rite guerrier masqué, débat jamais tout à fait clos.
Aujourd'hui, la chasse sauvage galope toujours : elle donne son nom et sa dramaturgie à la Wild Hunt du jeu vidéo The Witcher 3, traverse les romans de fantasy et les jeux de rôle, et inspire nombre de groupes de musique. Quant aux Ardennes, elles cultivent leur légendaire : la Semois et ses villages gardent la mémoire de la Grande Tchasse, et les nuits de tempête y ont conservé, pour qui veut bien écouter, quelque chose d'un galop lointain.
Ce que la légende raconte
Les folkloristes du XIXe siècle ont d'abord lu la chasse sauvage comme un mythe de l'orage : le grondement, les abois et le cor sont ce que la tempête fait entendre à qui veille derrière les volets. La légende donne une forme et un nom au vacarme du ciel, et surtout une conduite à tenir : on rentre les bêtes, on se tait, on laisse passer.
Elle organise aussi le rapport aux morts. Dans la mesnie Hellequin de 1091, les damnés expient en cortège : le récit chrétien fait de la cavalcade une leçon sur la faute et l'expiation, et les meneurs punis pour avoir chassé pendant la messe disent l'offense au sacré. Derrière ce vernis, des chercheurs comme Otto Höfler ou Kris Kershaw ont proposé d'y voir l'écho de confréries guerrières et de cultes des morts préchrétiens : hypothèses discutées, mais qui rappellent l'ancienneté du motif des morts errantes.
On peut enfin y lire un partage du territoire : la nuit appartient aux morts, les vivants n'y sont que tolérés. À une époque sans secours sur les chemins, la chasse donnait une raison de plus de ne pas traîner dehors par nuit de tempête, et une explication toute prête aux disparitions de l'hiver.
La Chasse sauvage existe-t-il vraiment ?
Créature de légende Mythe attesté dans presque toute l'Europe depuis le Moyen Âge ; un motif de récit nocturne, jamais un phénomène observé.
- Les folkloristes voient dans le cortège chrétien des morts en expiation le vernis d'un fond préchrétien lié à Wotan-Odin, dieu des morts et meneur d'âmes.
- Otto Höfler et Kris Kershaw ont rapproché ces cortèges des anciennes confréries guerrières indo-européennes et des cultes des morts antérieurs à la christianisation, hypothèses discutées.
- Les folkloristes du XIXe siècle y ont aussi cherché un mythe de l'orage : le grondement, les abois et le cor entendus les nuits de tempête.
Dans les archives

Sur les traces de Chasse sauvage
- LieuVallée de la Semois, autour de Bohan (Ardenne belge)La tradition locale y situe la Grande Tchasse ou Haute Tchesse, chevauchée nocturne associée à Odin dans les récits wallons.
- LieuForêt de FontainebleauLe Grand Veneur, variante française de la chasse maudite, est censé hanter ses futaies depuis l'Ancien Régime.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la chasse sauvage ?
C'est un mythe présent dans presque toute l'Europe : une troupe de chasseurs fantômes ou de morts en peine qui traverse le ciel nocturne, souvent les nuits de tempête, précédée d'une meute hurlante. Croiser son passage porte malheur ; s'en moquer expose à être emporté avec elle.
Quelle est la plus ancienne mention de la chasse sauvage ?
La plus ancienne description connue se trouve chez le moine Orderic Vital : il rapporte qu'un prêtre normand aurait vu passer la « mesnie Hellequin », un cortège de morts suppliciés, près de Courcy en janvier 1091. Le motif lui-même est sans doute bien antérieur et lié aux croyances germaniques autour d'Odin.
Qui mène la chasse sauvage ?
Le meneur change selon les régions : Odin ou Wotan dans les pays germaniques et scandinaves, le roi Arthur en Bretagne, le Grand Veneur à Fontainebleau, ou un seigneur damné pour avoir chassé pendant la messe. Dans les Ardennes, la tradition de Bohan l'associe à Odin sous les noms de Haute Tchesse ou Grande Tchasse.
Que faire si l'on croise la chasse sauvage ?
Les traditions recommandent de s'écarter du chemin, de se coucher face contre terre ou de se serrer contre un arbre, et surtout de ne pas répondre aux voix de la troupe. Interpeller la chasse ou la railler, c'est risquer d'être enlevé et de chevaucher avec elle pour toujours.
Ses cousins dans le monde
- Roi des AulnesAlsace et pays rhénansIl séduit un seul enfant au bord de l'eau, quand la chasse balaie tout en cortège dans le ciel.
- Père FouettardLorraineTerreur domestique des mêmes hivers de l'Est, qui punit à la maison quand la chasse règne dehors.
- Dame blancheFranceApparition solitaire qui annonce le malheur, là où la chasse déferle en troupe et l'emporte.
- BansheeIrlandeElle pleure une mort à venir ; la chasse, elle, recrute ceux qui croisent son passage.
Légendes voisines
Sources
Chasse sauvage dans Crie au loup
Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Chasse sauvage y coûte 5 chandelles pour 6 de puissance, avec cette capacité : « La cavalcade balaie le ciel entier : disperse toutes les cartes ennemies, où qu'elles soient, vers d'autres lieux. » À sa révélation, la Chasse sauvage disperse toutes les cartes ennemies de la veillée, sur les trois lieux à la fois : c'est exactement ce que fait la cavalcade dans la légende, qui déferle dans le ciel noir au-dessus de tout un pays et emporte ceux qui se trouvent sur son chemin.
On peut la croiser sur Clairière de lune, lieu de sa région dans le jeu.
La carte parmi les 252
Coût 5, puissance 6 : Chasse sauvage frappe plus fort que 71 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.