Le Barbegazi

Sur les hautes pentes des Alpes, entre la Suisse et la Savoie, les veillées d'hiver racontent un petit homme qui ne sort que par grand froid. Sa barbe est une cascade de glaçons, ses pieds sont si larges qu'ils lui servent de skis, et son sifflement strident, dit-on, annonce l'avalanche. On l'appelle le barbegazi, littéralement la « barbe glacée ».
La légende
Imaginez un col alpin un soir de tempête. Un berger redescend trop tard, la neige efface le sentier, et soudain un sifflement aigu perce le vent, pareil au cri d'une marmotte. C'est ainsi, raconte la tradition, que le barbegazi avertit les hommes : quelque part au-dessus, la pente va lâcher. Ceux qui écoutent le petit homme se mettent à l'abri ; les autres tentent leur chance avec la montagne.
Le barbegazi ressemble à un gnome trapu, vêtu de fourrures ou de laine épaisse, mais deux détails le trahissent aussitôt. Ses cheveux et sa barbe ne sont pas faits de poils : ce sont des stalactites de glace qui tintent quand il bouge. Et ses pieds, démesurés pour sa petite taille, lui servent tour à tour de raquettes, de skis et de pelles. On le dit capable de dévaler une avalanche en surfant sur la coulée, comme d'autres chevauchent une vague.
Créature farouche mais bienveillante, il se laisse rarement approcher. Les récits alpins lui prêtent pourtant de menus services rendus aux montagnards : ramener au bercail un mouton égaré, guider un voyageur perdu dans le brouillard, ou creuser la neige pour dégager un homme enseveli. En échange, il ne demande rien, sinon qu'on laisse ses sommets tranquilles.
Origines et histoire
Le nom lui-même est un programme : « barbegazi » viendrait du français « barbe glacée », prononcé à la mode des vallées. Les récits le rattachent aux Alpes suisses et savoyardes, et lui prêtent un calendrier inversé : le barbegazi hiberne l'été, terré dans des galeries qui relieraient les sommets entre eux, et ne s'éveille qu'aux premières neiges.
Il faut être honnête sur un point : les traces écrites anciennes sont introuvables. Contrairement au dahu ou aux fées des glaciers, le barbegazi n'apparaît dans aucun grand recueil de folkloristes du XIXe siècle, et tout ce qu'on lit sur lui descend de publications très récentes. Le paragraphe qui suit fait le tri, parce que c'est un cas d'école.
Ce que l'on peut dire sans trembler, c'est que le barbegazi condense des peurs et des savoirs bien réels. L'avalanche était le grand tueur des vallées, et le sifflement de la marmotte, sentinelle naturelle des alpages, un signal que tout montagnard savait lire. Le petit homme à la barbe de glace met un visage sur cette montagne qui prévient ceux qui savent écouter.
Une créature sans archives
Cherchez le barbegazi dans les vieux livres et vous ne le trouverez pas. Une enquête collective menée sur l'encyclopédie anglophone a ratissé les livres numérisés en français comme en anglais, la bibliothèque numérique Gallica et les archives de presse suisse et québécoise du XXe siècle : rien avant 1985. La plus ancienne mention identifiée est « The Encyclopedia of Things That Never Were », album illustré paru cette année-là sous la plume de Michael Page, et dont les auteurs reconnaissent eux-mêmes une part d'invention dès leur introduction. Faute de pouvoir établir la moindre tradition, l'article a fini par être supprimé.
Ce constat ne tue pas la bête, il change son statut. Le barbegazi n'est probablement pas un revenant de veillée mais une créature de papier, née à l'âge des encyclopédies illustrées, puis relayée par les jeux de rôle, les sites de curiosités et les brochures de stations. Il n'y a là rien de honteux : le légendaire n'a jamais cessé de fabriquer des créatures, et celle-ci a manifestement pris. Mais entre une tradition attestée et une belle idée récente, il faut savoir dire laquelle on raconte, et le barbegazi appartient à la seconde catégorie.
Les petits êtres des Alpes, eux, existent bel et bien dans les recueils. Dès 1907, l'écrivain suisse Johannes Jegerlehner publiait « Was die Sennen erzählen », récits recueillis de la bouche des vieux bergers du Haut-Valais, où les nains tiennent leur place à côté des sorcières, des géants et des dragons. En Suisse centrale, d'Uri à Zoug en passant par Schwyz et Nidwald, on raconte depuis longtemps les Wildmannli, ce peuple de nains et d'hommes sauvages dont un érudit local a rassemblé plus de deux cents récits ; on y lit volontiers le souvenir des bûcherons, flotteurs, charbonniers et chasseurs qui vivaient dans les forêts d'altitude, et dont les auberges « zum wilden Mann » gardent le nom. Le barbegazi n'a pas d'ancêtres ; ceux-là en ont.
Variantes et cousins
Le barbegazi n'est pas seul dans ses murs de glace. Les traditions alpines connaissent toute une peuplade de petits êtres : le servan du Valais et de la Savoie, lutin domestique qui soigne le bétail quand on le respecte et emmêle les crinières quand on le vexe, ou le donanadl du Tyrol, vieux petit esprit serviable des fermes d'altitude. Le barbegazi est en somme leur cousin des cimes, celui qui a préféré la poudreuse à l'étable.
Dans la grande famille du petit peuple, on le rapprochera du gnome, l'esprit de la terre qui creuse sous les montagnes, dont il partage la stature et la barbe. Plus au nord, le tomte scandinave veille sur les fermes sous la neige avec la même discrétion bourrue. Et si le korrigan breton ou le lutin des campagnes françaises préfèrent la lande et l'âtre aux séracs, tous racontent la même chose : un territoire rude, et un petit gardien qui en connaît les règles mieux que les hommes.
Dans la culture
Longtemps confiné aux vallées, le barbegazi a connu une seconde jeunesse grâce aux bestiaires fantastiques modernes. Les encyclopédies de créatures légendaires, les jeux de rôle puis les jeux vidéo en ont fait l'archétype du « gnome des neiges », skieur avant l'heure, souvent traité avec humour : il faut dire qu'un nain qui surfe l'avalanche sur ses propres pieds a tout du personnage de dessin animé.
Cette silhouette a aussi séduit l'imaginaire sportif des Alpes, où le petit homme aux grands pieds fait une mascotte toute trouvée pour les sports d'hiver. Le folklore, lui, garde sa leçon d'origine : en montagne, les avertissements viennent parfois d'une toute petite voix, et mieux vaut l'entendre avant que la pente ne parle plus fort.
Ce que la légende raconte
On peut lire le barbegazi comme la mise en récit du savoir montagnard. Dans des vallées où l'avalanche était le premier tueur, la légende met un visage sur les signaux que la montagne envoie à qui sait écouter : son sifflement d'alerte reprend celui de la marmotte, sentinelle naturelle des alpages. Croire au petit homme, c'était aussi apprendre aux jeunes à tendre l'oreille avant de traverser une pente chargée.
La figure porte une morale de la réciprocité : le barbegazi secourt les hommes respectueux, dégage l'enseveli, ramène le mouton égaré, mais fuit ceux qui dérangent ses sommets. Les conteurs alpins en font le gardien d'un territoire où l'homme n'est que toléré, une façon de dire que la haute montagne a ses règles et ne pardonne pas la désinvolture.
Reste que sa généalogie ne tient pas : aucune mention avant 1985, malgré des recherches méthodiques dans les livres numérisés, Gallica et la presse alpine ancienne. Le barbegazi est donc moins un héritage qu'une invention réussie, greffée sur un légendaire réel, celui des nains valaisans et des Wildmannli de Suisse centrale. Il montre au fond comment se fabrique une créature : il suffit d'un nom qui sonne juste, d'un habitat plausible et d'une fonction utile, et la montagne fait le reste.
Le Barbegazi existe-t-il vraiment ?
Créature de légende Aucune mention retrouvée avant 1985 : le barbegazi est très probablement une création moderne d'encyclopédie illustrée, pas une tradition alpine attestée.
- Le personnage met un visage sur l'avalanche, grand tueur des vallées alpines : son sifflement d'alerte reprend celui de la marmotte, sentinelle naturelle des alpages que tout montagnard savait lire.
- Les recherches de sources menées en français et en anglais, y compris dans Gallica et dans les archives de presse suisse, n'ont retrouvé aucune mention du barbegazi avant 1985 : tout indique une invention récente, relayée ensuite par les bestiaires illustrés, les jeux et le tourisme alpin.
- Les vrais petits êtres des Alpes, eux, sont documentés : nains des récits du Haut-Valais recueillis par Johannes Jegerlehner en 1907, Wildmannli de Suisse centrale, dans lesquels on lit le souvenir des bûcherons, charbonniers et chasseurs vivant dans les forêts d'altitude.
Dans les archives

Sur les traces de Barbegazi
- StatueLe Wildmannli de l'hôtel de ville de Davos (Grisons, Suisse)Statue de l'homme sauvage des Alpes réalisée par H. Wurth en 1920 et visible devant le Rathaus de Davos : la trace la plus concrète du petit peuple alpin réellement attesté.
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'un barbegazi ?
C'est un petit être des Alpes, proche du gnome, dont le nom vient de « barbe glacée » : sa barbe et ses cheveux forment des glaçons, et ses pieds immenses lui servent de skis et de raquettes. On le décrit comme un esprit farouche mais bienveillant, qui avertit de l'avalanche par des sifflements. Attention toutefois : son ancrage folklorique n'est pas attesté avant 1985.
Le barbegazi appartient-il vraiment au folklore alpin ?
Rien ne le prouve. Les recherches de sources menées en français et en anglais, y compris dans Gallica et les archives de presse suisse, n'ont retrouvé aucune mention avant « The Encyclopedia of Things That Never Were », paru en 1985 et dont les auteurs admettent une part d'invention. Les petits êtres alpins réellement attestés sont d'autres : nains du Haut-Valais recueillis en 1907 par Johannes Jegerlehner, Wildmannli de Suisse centrale.
Que fait le barbegazi en été ?
Selon la légende, il hiberne à l'envers des marmottes : il dort tout l'été dans des grottes et des galeries d'altitude, et ne se réveille qu'aux premières chutes de neige. On ne le croise donc que par grand froid, en haute montagne.
Le barbegazi est-il dangereux ?
Non, c'est l'une des créatures les plus secourables du folklore alpin. Les récits lui prêtent des sauvetages de voyageurs ensevelis, des moutons ramenés au troupeau et des avertissements sifflés avant les avalanches. Il fuit simplement la compagnie des hommes et ne descend presque jamais sous la limite des arbres.
Ses cousins dans le monde
- GnomeAlpesEsprit du sous-sol et des filons, quand le barbegazi règne sur les pentes et la neige de surface.
- TomteScandinavieGardien de ferme sous la neige, attaché aux hommes et à l'étable plutôt qu'aux sommets déserts.
- LutinFrancePetit être des maisons et des chemins, espiègle, là où le barbegazi reste un solitaire secourable des cimes.
- KorriganBretagneHabitant des landes bretonnes, bien plus dangereux pour les voyageurs que le débonnaire homme des neiges.
Légendes voisines
Sources
- Atlangue : la tradition du barbegazi alpin
- Symbol Sage : Barbegazi, the snow gnomes of Alpine folklore
- Strange Reality : le nain des Alpes (barbegazi, servan et cousins)
- Wikipédia (EN) : la discussion de suppression de l'article Barbegazi, avec le détail des recherches de sources
- Internet Archive : Johannes Jegerlehner, « Was die Sennen erzählen », légendes du Haut-Valais, 1907
- SchwyzKultur : sur les traces des Wildmannli de Suisse centrale
Barbegazi dans Crie au loup
Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Barbegazi y coûte 3 chandelles pour 4 de puissance, avec cette capacité : « Son sifflement annonce l'avalanche : -1 aux cartes ennemies du lieu de gauche. » Le Barbegazi n'affaiblit pas son propre lieu mais celui d'à côté : son sifflement strident ne blesse personne là où il se tient, il annonce l'avalanche, et c'est sur le versant voisin que la neige part.
On peut la croiser sur Cime des géants et Pierre des veilleurs, lieux de sa région dans le jeu.
La carte parmi les 252
Coût 3, puissance 4 : Barbegazi frappe plus fort que 44 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.