L'Ogre

Ogre, créature du folklore (Perrault), illustration

« Je sens la chair fraîche ! » La réplique suffit : on voit la cuisine du château, la marmite, le géant qui renifle l'air pendant que des enfants tremblent sous la table. L'ogre est le dévoreur en chef des contes de fées français, et son nom descend, selon toute vraisemblance, d'un dieu des morts de la vieille Italie.

La légende

L'ogre des contes est un maître de maison. Il a un château, une femme, des enfants, des coffres pleins d'or : c'est un seigneur prospère, à un détail près, son garde-manger. Car l'ogre mange les hommes, et de préférence les enfants, dont la chair est plus tendre. Son odorat est son arme : là où le loup traque, l'ogre renifle. Un enfant caché dans la maison, et le voilà qui tourne dans la pièce en grondant qu'il sent la chair fraîche.

Mais le folklore lui a donné une faille à la mesure de son appétit : l'ogre est fort et riche, il n'est pas fin. Dans Le Petit Poucet, il se laisse voler ses bottes de sept lieues par un enfant haut comme le pouce ; trompé par un échange de bonnets et de couronnes, il égorge ses propres filles dans le noir. Dans Le Chat botté, l'ogre du château se laisse convaincre de se changer en souris pour épater son visiteur, et le chat n'en fait qu'une bouchée.

C'est toute la morale de l'ogre : la force brute et l'appétit sans mesure perdent toujours contre l'esprit. Le plus petit des héros, Poucet, triomphe du plus gros des mangeurs, et les richesses de l'ogre finissent invariablement dans les poches de ceux qu'il voulait dévorer.

Origines et histoire

Le mot a une histoire plus ancienne que les contes. Sa première attestation connue se trouve chez Chrétien de Troyes, vers 1180, dans le Perceval, où « la terre des ogres » désigne un pays de païens féroces ; vers 1300, un texte donne déjà au mot son sens moderne de géant des contes se nourrissant de chair humaine. Pour l'origine, les étymologistes privilégient le latin Orcus, nom d'une divinité infernale de la vieille Italie, passé dans les langues romanes : l'italien orco et le catalan orc désignent le même croquemitaine. Le Dictionnaire de l'Académie française retient cette filiation et date le masculin du XIVe siècle, le féminin du XVIIe.

Une autre hypothèse a longtemps eu ses défenseurs : on faisait venir le mot des Hongres, des Hongrois ou des Oïgours, dont les raids terrorisèrent l'Occident médiéval. Elle n'est plus guère retenue, la forme du mot dans les langues romanes ne se prêtant pas à cette dérivation.

C'est Charles Perrault qui installe définitivement l'ogre dans l'imaginaire français : ses Histoires ou contes du temps passé de 1697 en font l'antagoniste de référence, défini comme un homme sauvage qui mange les petits enfants. Les historiens rappellent le contexte : le conte du Petit Poucet, avec ses parents qui abandonnent leurs fils faute de pain, s'écrit dans une France de famines endémiques, où la faim, la vraie, rôdait autour des chaumières. L'ogre dévoreur d'enfants est aussi le visage monstrueux de la disette.

Le personnage a ensuite quitté les châteaux des contes pour la langue courante : dès le XVIIIe siècle, on dit « manger comme un ogre », et le mot finit par désigner tout personnage vorace ou effrayant. Peu de créatures folkloriques peuvent se vanter d'être devenues une expression du dictionnaire.

Ce qu'en disent les folkloristes

Perrault n'a pas inventé son ogre, il l'a mis en forme. Dès 1879, le conteur et critique Charles Deulin consacre un volume entier, Les Contes de ma mère l'Oye avant Perrault, à retrouver ce qui circulait avant lui. Il y range le Nennillo e Nennella de Basile comme un « embryon du Petit Poucet », rapproche le récit du Hänsel et Gretel des frères Grimm, et signale des versions orales qui ne descendent pas de Perrault : un Ptiat Pousset lorrain recueilli par Oberlin en 1775, un lo Noy Petit catalan.

Deulin va plus loin : pour lui, l'ogre et ses bottes de sept lieues appartiennent à un fonds commun qu'on retrouve chez presque tous les peuples, et les fameuses bottes descendraient en droite ligne des talonnières d'Hermès et des sandales de Persée. Un siècle plus tard, l'historien des religions Georges Charrière rappelle dans la Revue de l'histoire des religions (1980) que les encyclopédistes concluaient prudemment à une « étymologie incertaine », et insiste sur l'arrière-plan infernal du personnage : cet Orcus que Lactance, au IIIe siècle, identifiait déjà à Pluton-Dispater.

Variantes et cousins

Le premier cousinage de l'ogre est conjugal : l'ogresse, son épouse ou sa mère selon les contes, souvent plus rusée et parfois plus terrible que lui, comme la reine de La Belle au bois dormant qui exige de manger ses petits-enfants en sauce. Vient ensuite le Grand Méchant Loup, l'autre grand dévoreur du répertoire : même gueule, autre méthode, le loup rôdant sur les chemins quand l'ogre attend chez lui que le dîner sonne à la porte.

Par la taille et la force brute, l'ogre rejoint la famille des géants : le troll scandinave, qu'un bouc ou un soleil levant suffit à vaincre, ou le yéti des neiges, géant velu devenu presque sympathique. Partout le même schéma : la masse contre la malice, et c'est toujours la malice qui dîne en dernier.

Dans la culture

L'ogre est devenu une figure si centrale que la littérature s'en est emparée bien au-delà des contes : le dévoreur d'enfants sert de miroir à toutes les voracités, guerrières, politiques ou intimes. Michel Tournier en a fait la matrice de son Roi des Aulnes, où l'ogre prend les traits d'un siècle entier.

Le mot a même servi d'injure politique. Le Dictionnaire de l'Académie française rappelle que les royalistes surnommaient Napoléon « l'ogre de Corse » pour caricaturer son appétit de conquêtes, tandis que « manger comme un ogre » et « avoir un appétit d'ogresse » s'installaient durablement dans l'usage courant.

La plus troublante des images d'ogre se visite encore : à Berne, sur la Kornhausplatz, la fontaine dite Kindlifresserbrunnen, le « mangeur d'enfants », sculptée par Hans Gieng en 1545-1546. Un géant assis y dévore un enfant nu, un sac plein d'autres enfants posé contre lui. Les interprétations se disputent depuis des siècles, de Cronos dévorant sa descendance au personnage de carnaval destiné à effrayer les désobéissants, en passant par des lectures politiques ou antijuives, sans qu'aucune ne s'impose.

Le cinéma d'animation lui a offert une seconde carrière, à front renversé : avec Shrek, l'ogre est passé du côté des héros, bougon, vert et attachant, retournant un demi-millénaire de terreur enfantine en argument de comédie. Mais qu'on ne s'y trompe pas : dans les pages de Perrault, la marmite fume toujours, et le grand nez de l'ogre renifle encore, chaque soir de lecture, la chair fraîche des enfants qui écoutent.

Ce que la légende raconte

L'ogre est le visage que les contes donnent à la faim. Le Petit Poucet s'écrit dans une France de famines endémiques, où l'on abandonnait des enfants faute de pain : les historiens notent que le dévoreur au garde-manger plein condense l'obsession de la disette et l'anthropophagie qui hante les récits de crise. Le monstre riche qui mange les petits, c'est la faim vue du côté de ceux qui n'ont rien.

La figure porte aussi une morale sociale constante : la force brute et l'appétit sans mesure perdent contre l'esprit. Poucet vole les bottes de sept lieues, le Chat botté piège le métamorphe, et les richesses de l'ogre reviennent à ses proies. On peut y lire la revanche des faibles, le tout petit qui l'emporte par la ruse, motif consolateur par excellence des veillées paysannes.

Les étymologistes rappellent enfin son arrière-fond funèbre : derrière l'ogre se profile Orcus, divinité infernale de la vieille Italie, que Lactance identifiait dès le IIIe siècle à Pluton-Dispater. Le dévoreur des contes serait ainsi un lointain héritier des dieux de la mort, apprivoisé en personnage de veillée, ce qui expliquerait qu'il fasse si bien frissonner sans avoir jamais existé.

L'Ogre existe-t-il vraiment ?

Créature de légende Géant de conte hérité du dieu latin Orcus ; personne n'a jamais prétendu en croiser, il incarne la faim des famines d'Ancien Régime.

  • Les étymologistes font remonter le mot au latin Orcus, divinité infernale de la vieille Italie, devenu croquemitaine des langues romanes (orco italien, orc catalan).
  • Le Petit Poucet s'écrit dans une France de famines endémiques, où l'on abandonnait des enfants faute de pain : l'ogre dévoreur est aussi le visage monstrueux de la disette.
  • Pour Charles Deulin (1879), les versions orales du Petit Poucet recueillies en Lorraine dès 1775 ou en Catalogne prouvent que Perrault a mis en forme un fonds narratif bien plus ancien que son livre.

Dans les archives

L'ogre du Chat botté attablé devant son festin, gravure de Gustave Doré, 1862.
L'ogre du Chat botté attablé devant son festin, gravure de Gustave Doré, 1862. Gustave Doré, domaine public
L'Ogre et ses enfants, dessin de Gustave Doré pour Le Petit Poucet, 1869 (musée d'art moderne et contemporain de Strasbourg).
L'Ogre et ses enfants, dessin de Gustave Doré pour Le Petit Poucet, 1869 (musée d'art moderne et contemporain de Strasbourg). Gustave Doré, domaine public
L'ogre et le petit poucet, lithographie d'Honoré Daumier, XIXe siècle (National Gallery of Art, Washington).
L'ogre et le petit poucet, lithographie d'Honoré Daumier, XIXe siècle (National Gallery of Art, Washington). Honoré Daumier, CC0

Sur les traces de Ogre

  • StatueKindlifresserbrunnen, la fontaine du mangeur d'enfants (Berne, Suisse)Sur la Kornhausplatz, une fontaine sculptée par Hans Gieng en 1545-1546 montre un géant attablé dévorant un enfant nu, un sac plein d'autres enfants à ses pieds.

Questions fréquentes

Quelle est l'origine du mot ogre ?

Le mot apparaît vers 1180 chez Chrétien de Troyes et prend vers 1300 son sens de géant mangeur d'hommes. Les étymologistes le font remonter au latin Orcus, divinité infernale, dont dérivent aussi l'italien orco et le catalan orc. C'est Perrault qui popularise le personnage en 1697 dans ses contes.

Dans quels contes de Perrault trouve-t-on des ogres ?

Principalement dans Le Petit Poucet (l'ogre aux bottes de sept lieues et à ses sept filles), Le Chat botté (l'ogre métamorphe changé en souris) et la seconde partie de La Belle au bois dormant (la reine mère ogresse). L'ogre y est toujours riche, vorace et finalement berné par plus malin que lui.

Pourquoi l'ogre sent-il la chair fraîche ?

L'odorat surnaturel est l'attribut classique de l'ogre : dans Le Petit Poucet, il flaire les enfants cachés sous le lit en rentrant chez lui. Ce nez infaillible en fait un prédateur domestique, qu'on ne peut pas fuir en se cachant, et rend la ruse d'autant plus nécessaire pour lui échapper.

L'ogre a-t-il existé ?

Non, c'est une figure de conte, mais nourrie de réalités : les famines de la France d'Ancien Régime (l'abandon d'enfants du Petit Poucet en est l'écho), la peur des « hommes sauvages » et le vieux fond du dieu latin Orcus, croquemitaine des pays romans. L'ogre incarne la faim qui dévore, sous les traits d'un géant.

Ses cousins dans le monde

  • OgresseContes de PerraultMême appétit, mais installé au cœur de la famille, ce qui la rend conte pour conte plus glaçante.
  • Grand Méchant LoupContes de PerraultL'autre grand dévorateur du répertoire : un rôdeur des chemins, quand l'ogre attend chez lui que le dîner sonne.
  • TrollScandinavieGéant lourdaud des ponts et des montagnes, vaincu par un bouc ou le soleil plutôt que par un enfant rusé.
  • GargantuaFranceGéant à l'appétit démesuré lui aussi, mais bon vivant, sans goût pour la chair des enfants.

Légendes voisines

Sources

  1. Wikipédia : Ogre
  2. CNRTL : étymologie de « ogre »
  3. Dictionnaire de l'Académie française (9e éd.) : « ogre, ogresse »
  4. Charles Deulin, Les Contes de ma mère l'Oye avant Perrault (1879), « Le Petit Poucet » sur Wikisource
  5. Georges Charrière, « Du social au sacré dans les contes de Perrault », Revue de l'histoire des religions, 1980 (Persée)
  6. Wikipédia : Le Petit Poucet
  7. Wikipedia (EN) : Kindlifresserbrunnen, la fontaine du mangeur d'enfants de Berne

Ogre dans Crie au loup

Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Ogre y coûte 4 chandelles pour 8 de puissance, avec cette capacité : « Il sent la chair fraîche. » Un coût moyen pour une puissance massive, sans effet : « il sent la chair fraîche » et cela suffit. L'Ogre du jeu est fidèle à celui des contes, une force brute considérable qu'aucune ruse de carte ne vient compliquer.

La carte parmi les 252

Coût 4, puissance 8 : Ogre frappe plus fort que 83 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.

01234560471114coût en chandellespuissanceAbhartach, Bête du Gévaudan, Black Shuck, Cailleach, Dragons de Duhamel, Griffon… (4/5)Áine, Alkonost, Ammit, Baku, Barbegazi, Bugul Noz… (3/4)Alp, Anguana, Boggart, Boitatá, Croque-mitaine, Dame Blanche… (2/3)Amaterasu, Gargantua, Le Diable, Piasa, Tatzelwurm (6/10)Ankou, Djinn, Grendel, Gwyn ap Nudd, Kochtcheï, Nessie… (5/8)Baba Yaga, Centaure, Cerf blanc, Chapalu, Garache, Huldra… (3/5)Banshee, Belsnickel, Charon, Chupacabra, Clurichaun, Gargouille… (2/2)Basilic, Kuchisake-onna, Kumiho, L’Écho, Lavandières de nuit, Le Cadet… (3/2)Bécut, Dahu (2/5)Black Annis, Chimère, Curupira, Dullahan, Isonade, Joulupukki… (4/6)Bloody Mary, L'Olifant, Le Carnet du père, Loup-garou (3/1)Bouc de Yule, Drop bear, L'Auto-stoppeuse, Le Somnambule, Pooka (2/4)Brownie, Cat Sìth, Chat de Yule, El Coco, Gnome, Jack-in-the-Green… (1/2)Bulgae, Chaneque, Diablotin, Domovoï, Farfadet, Feu follet… (1/1)Caramantran, La Lune rousse, Le Coffre, Le Gibet, Les Bottes de sept lieues, Ningyo (2/1)Chang'e, Dame de la Lune, Charybde, Chasse sauvage, Mesnie Hellequin (5/6)Changeling, Strigoï (2/0)Cirein-cròin, Kraken (5/11)Comte Arnau, Dame Holle, Dragon, Ogresse, Oiseau de feu, Simorgh… (5/7)Cortège des Tsukumogami, Le Conteur (6/7)Coulobre, Drac, Each-uisge, Golem (3/6)Cŵn Annwn, Dip, L'Aîné, Le Hollandais volant, Nosferatu, Penanggalan… (4/4)Diable de Jersey, Oiseau-tonnerre, Qilin, Scylla (4/7)Dragon de Wawel, Draugr, Gaasyendietha, Graoully, Leppalúði, Oni… (5/9)El Silbón, Gorgone, Máni, Roi des Aulnes, Selkie (3/3)Géant des montagnes (6/13)Grand Méchant Loup, Oiseau Roc (6/11)Jean Chastel (5/5)La Befana, La Diablesse, Père Fouettard, Roi des Korrigans, Stryge (6/8)La Chaîne, Matagot, Tió de Nadal, Utburd (1/0)La Main de gloire (4/2)La Nuit de Kupala, Le Jour le plus long, Le Miroir voilé, Les Douze Nuits (4/3)Les Nornes (5/3)Léviathan (6/14)Louhi, Merlin, Reine des fées, Spring-heeled Jack (6/9)Marid (6/12)Poulpiquet (1/3)Sasquatch (5/10)Troll (3/7)Wendigo (3/10)Avec Ogre : Bunyip, GrootslangOgre