Le Yéti

Yéti, créature du folklore (Himalaya), illustration

Une arête de l'Himalaya, des séracs bleus, des drapeaux de prière en lambeaux : dans la neige fraîche, une file d'empreintes trop grandes monte vers le col et s'arrête net. Le yéti est né de traces comme celles-là, d'une poignée de récits sherpas et d'une erreur de traduction devenue mondiale. C'est aussi l'une des rares créatures de légende dont la science a fini par identifier le noyau réel.

La légende

Dans les hautes vallées du Népal et du Tibet, la tradition parle d'un homme sauvage des neiges : grand, velu, marchant debout, connaissant la montagne mieux que ceux qui y montent. Il n'est pas seulement un animal. Il appartient à un paysage où le surnaturel fait partie du terrain, au même titre que les cols, les glaciers et les esprits qui les habitent.

La preuve la plus citée reste l'empreinte. Les traces attribuées au yéti montrent une marche bipède, quatre doigts et un gros orteil, imprimés dans la neige à des altitudes où l'on n'attend personne. Les sceptiques répondent depuis longtemps la même chose : une empreinte d'ours, élargie et déformée par la fonte de la journée, produit exactement cette silhouette. L'argument vaut ce qu'il vaut, mais il n'a jamais été réfuté.

Restent les reliques. Plusieurs monastères de la région du Khumbu ont longtemps conservé des pièces attribuées à la créature, dont un scalp au monastère de Khumjung et une main momifiée à Pangboche. L'analyse a fait son travail : le scalp de Khumjung s'est révélé provenir d'une chèvre sauvage, et les Sherpas l'utilisaient pour évoquer le yéti lors de certaines cérémonies. La main de Pangboche est tenue pour douteuse par la plupart des spécialistes. Cela n'enlève rien à la valeur rituelle des objets, mais cela règle la question zoologique.

Origines et histoire

Le mot français vient du tibétain g.ya' dred, que l'on rend par « ours des rochers ». Le nom qui a fait le tour du monde, lui, est un accident. En 1921, l'expédition de Charles Howard-Bury relève des empreintes non identifiées près de l'Everest ; le journaliste Henry Newman, en rendant compte de l'affaire, traduit le terme sherpa metoh par « abominable ». L'abominable homme des neiges était lancé, sur un contresens.

Les mentions d'hommes sauvages dans la région sont bien plus anciennes que l'alpinisme occidental, et les premiers comptes rendus européens remontent au XIXe siècle, avec le naturaliste B. H. Hodgson rapportant la frayeur de chasseurs népalais. Mais c'est en 1951 que l'affaire devient mondiale : au retour d'une reconnaissance dans le massif de l'Everest, l'alpiniste Eric Shipton rapporte des photographies d'empreintes d'une netteté saisissante, qui font le tour de la presse. Les grandes expéditions à yéti des années 1950 en découlent directement.

L'enquête a ensuite changé de méthode. En 2014, le généticien Bryan Sykes, d'Oxford, analyse 57 échantillons de poils attribués à la créature : la grande majorité provient d'animaux ordinaires, vaches, chevaux, ratons laveurs, mais deux échantillons prélevés à plus de mille kilomètres l'un de l'autre correspondent à de l'ADN d'ours polaire fossile. Sykes avance l'hypothèse d'un hybride entre ours polaire et ours brun, hypothèse aussitôt contestée.

La réponse la plus solide date de 2017. Une équipe menée par la biologiste Charlotte Lindqvist, à l'université de Buffalo, publie l'analyse de 24 échantillons, dont 9 présentés comme des restes de yéti : huit proviennent d'ours noirs d'Asie, d'ours bruns de l'Himalaya ou d'ours bruns du Tibet, le neuvième d'un chien. Selon Lindqvist, « les fondements biologiques de la légende du yéti peuvent être trouvés chez les ours locaux ». L'étude a eu un bénéfice inattendu : elle a produit les premiers génomes mitochondriaux complets de ces ours, tous menacés, et a montré que la lignée de l'ours brun de l'Himalaya s'est séparée des autres il y a environ 650 000 ans.

Il reste des tenants d'un primate inconnu, dans la lignée de Bernard Heuvelmans qui distinguait trois types de créatures himalayennes, ou de l'hypothèse d'un descendant du gigantopithèque. Aucune de ces pistes ne repose sur un spécimen. En l'état, le yéti est une légende dont l'ingrédient principal est un ours, ce qui n'est pas si décevant : il fallait bien un animal capable de tenir à 4 000 mètres.

Variantes et cousins

Le yéti appartient à la grande famille des hommes sauvages, ces créatures qui vivent juste au-delà de la dernière maison habitée et que chaque massif du monde décline à sa façon. Sa singularité est d'avoir été pris au sérieux par des expéditions financées, des journaux nationaux et, finalement, des laboratoires.

Dans le set de Crie au loup, il forme une paire évidente avec le dahu des Alpes. Les deux vivent en montagne, les deux servent à jauger le nouveau venu, mais le dahu est une farce assumée, montée pour envoyer les crédules courir dans la pente avec un sac, quand le yéti est d'abord une croyance locale ancienne. Le drop-bear australien tient exactement le même emploi que le dahu, aux antipodes et aux dépens des visiteurs.

Le jackalope américain, ce lièvre à bois des plaines de l'Ouest, montre encore une autre mécanique : la créature naît d'un objet fabriqué et finit en emblème régional. Le chupacabra, lui, illustre la version contemporaine du phénomène, celle qui se propage par la rumeur et les médias plutôt que par la veillée. Le yéti tient les deux bouts : une tradition ancienne et une carrière médiatique de plus d'un siècle.

Dans la culture

Peu de créatures ont une image aussi stable : silhouette massive, pelage clair, marche pesante dans la neige. Hergé lui a offert son plus beau rôle dans Tintin au Tibet, en 1960, en en faisant non pas un monstre mais un sauveur solitaire, retournement qui a durablement adouci son image auprès du grand public.

Depuis, le yéti est partout : bandes dessinées, films d'animation, jeux vidéo, campagnes publicitaires et mascottes de stations de ski. Il est devenu un argument touristique de l'Himalaya, où les reliques de monastère et les récits de porteurs font partie du voyage autant que les sommets.

Le plus intéressant tient peut-être à sa fonction. Le yéti marque la limite du territoire humain : au-delà de ce col, ce n'est plus chez nous. Les études génétiques ont refermé le dossier zoologique, elles n'ont rien enlevé à cette fonction-là, et c'est pour cela que la créature continue de marcher dans nos histoires.

Ce que la légende raconte

Avant d'être un dossier zoologique, le yéti est une figure du paysage sacré himalayen. Dans les hautes vallées du Népal et du Tibet, il appartient à un monde où le surnaturel fait partie du terrain au même titre que les cols et les glaciers, et les reliques qui lui sont attribuées avaient d'abord une valeur rituelle : le scalp de Khumjung servait à l'évoquer lors de certaines cérémonies. On peut y lire une borne posée sur la carte : au-delà de ce col, ce n'est plus chez nous.

Le XXe siècle a transformé cette borne en produit. Un contresens de traduction fabrique en 1921 « l'abominable homme des neiges », les photographies d'Eric Shipton lancent en 1951 des expéditions financées et une carrière médiatique, et la créature finit en mascotte de stations de ski et en argument touristique de l'Himalaya, où reliques de monastère et récits de porteurs font partie du voyage. Le mystère est devenu une marchandise, ce qui est une autre façon de survivre.

Les analyses génétiques de 2014 et 2017 ont refermé le dossier zoologique en renvoyant aux ours locaux, mais elles n'ont rien enlevé à la fonction du récit : marquer la limite du territoire humain. C'est sans doute pour cela que le yéti continue de marcher dans nos histoires.

Le Yéti existe-t-il vraiment ?

Observations débattues Aucun spécimen, ossement ni photographie probante n'a jamais été produit et les analyses génétiques renvoient à des ours locaux, mais des tenants d'un primate inconnu maintiennent le dossier ouvert.

  • En 2017, l'équipe de la biologiste Charlotte Lindqvist a analysé 24 échantillons, dont 9 présentés comme des restes de yéti : huit provenaient d'ours noirs d'Asie, d'ours bruns de l'Himalaya ou d'ours bruns du Tibet, le neuvième d'un chien.
  • Les empreintes géantes s'expliquent classiquement par des traces d'ours élargies et déformées par la fonte de la neige au cours de la journée, hypothèse ancienne que rien n'a jamais réfutée.
  • Les reliques de monastère ont été identifiées une à une : le scalp de Khumjung provient d'une chèvre sauvage, et l'hypothèse d'un hybride d'ours polaire avancée par Bryan Sykes en 2014 à partir de deux échantillons a été contestée aussitôt.

Dans les archives

L'empreinte relevée au glacier Menlung pendant la reconnaissance d'Eric Shipton en 1951, la photographie qui a lancé les grandes expéditions à yéti.
L'empreinte relevée au glacier Menlung pendant la reconnaissance d'Eric Shipton en 1951, la photographie qui a lancé les grandes expéditions à yéti. Gardner Soule, domaine public
Le scalp attribué au yéti conservé au monastère de Khumjung, au Népal, photographié en 1998 ; l'analyse l'a rapporté à une chèvre sauvage.
Le scalp attribué au yéti conservé au monastère de Khumjung, au Népal, photographié en 1998 ; l'analyse l'a rapporté à une chèvre sauvage. Jaan Künnap, CC BY-SA 4.0

Sur les traces de Yéti

  • LieuScalp attribué au yéti, monastère de Khumjung (région du Khumbu, Népal)Le monastère conserve un scalp longtemps attribué à la créature, utilisé par les Sherpas lors de certaines cérémonies, que l'analyse a rapporté à une chèvre sauvage.

Questions fréquentes

Le yéti existe-t-il vraiment ?

Aucun spécimen, aucun ossement ni aucune photographie probante n'a jamais été produit. Les analyses génétiques menées en 2014 puis en 2017 sur des poils et des restes attribués au yéti ont toutes renvoyé à des animaux connus, principalement des ours bruns de l'Himalaya, des ours bruns du Tibet et des ours noirs d'Asie. La créature relève donc du folklore, avec un socle animal identifié.

Que disent les analyses ADN des poils de yéti ?

En 2017, l'équipe de la biologiste Charlotte Lindqvist a examiné 24 échantillons, dont 9 attribués au yéti : huit venaient d'ours noirs d'Asie ou d'ours bruns himalayens et tibétains, le neuvième d'un chien. En 2014, Bryan Sykes avait trouvé sur deux échantillons une correspondance avec de l'ADN d'ours polaire fossile, résultat discuté depuis.

Pourquoi parle-t-on d'abominable homme des neiges ?

L'expression date de 1921. Après la découverte d'empreintes par l'expédition de Charles Howard-Bury près de l'Everest, le journaliste Henry Newman a traduit par « abominable » le terme sherpa metoh, dont ce n'est pas le sens. Le surnom est resté malgré l'erreur.

Où vit le yéti selon la légende ?

Dans les hautes vallées et les zones de neige de l'Himalaya, principalement au Népal et au Tibet, autour du massif de l'Everest et de la région du Khumbu, où plusieurs monastères ont conservé des reliques qui lui étaient attribuées.

Ses cousins dans le monde

  • DahuAlpesFarce assumée, montée pour envoyer les crédules courir la pente avec un sac, quand le yéti est d'abord une croyance locale ancienne.
  • Drop bearAustralieMême emploi de bizutage du visiteur que le dahu, aux antipodes et aux dépens des touristes.
  • JackalopeÉtats-UnisNé d'un objet fabriqué par des taxidermistes avant de devenir emblème régional, sans socle de croyance ancienne.
  • ChupacabraAmériquesVersion contemporaine du phénomène, propagée par la rumeur et les médias plutôt que par la veillée.

Légendes voisines

Sources

  1. Wikipédia : Yéti
  2. Futura Sciences : le yéti, un abominable ours des neiges ?
  3. CORDIS (Commission européenne) : des échantillons ADN apportent une réponse sur le yéti
  4. Zone Himalaya : le yéti, que pensent les scientifiques
  5. University at Buffalo : l'ADN des échantillons attribués au yéti renvoie aux ours d'Asie (étude de Charlotte Lindqvist, 2017)

Yéti dans Crie au loup

Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Yéti y coûte 4 chandelles pour 6 de puissance, avec cette capacité : « +3 sur un lieu montagneux. » Son bonus « +3 sur un lieu montagneux » traduit l'essentiel de la légende : le yéti n'est redoutable que chez lui. Descendu de son étage d'altitude, il redevient une rumeur ; sur l'arête, il ne se partage avec personne.

On peut la croiser sur Bûcher du solstice, Plaine de midi et Plein midi, lieux de sa région dans le jeu.

La carte parmi les 252

Coût 4, puissance 6 : Yéti frappe plus fort que 71 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.

01234560471114coût en chandellespuissanceAbhartach, Bête du Gévaudan, Black Shuck, Cailleach, Dragons de Duhamel, Griffon… (4/5)Áine, Alkonost, Ammit, Baku, Barbegazi, Bugul Noz… (3/4)Alp, Anguana, Boggart, Boitatá, Croque-mitaine, Dame Blanche… (2/3)Amaterasu, Gargantua, Le Diable, Piasa, Tatzelwurm (6/10)Ankou, Djinn, Grendel, Gwyn ap Nudd, Kochtcheï, Nessie… (5/8)Baba Yaga, Centaure, Cerf blanc, Chapalu, Garache, Huldra… (3/5)Banshee, Belsnickel, Charon, Chupacabra, Clurichaun, Gargouille… (2/2)Basilic, Kuchisake-onna, Kumiho, L’Écho, Lavandières de nuit, Le Cadet… (3/2)Bécut, Dahu (2/5)Bloody Mary, L'Olifant, Le Carnet du père, Loup-garou (3/1)Bouc de Yule, Drop bear, L'Auto-stoppeuse, Le Somnambule, Pooka (2/4)Brownie, Cat Sìth, Chat de Yule, El Coco, Gnome, Jack-in-the-Green… (1/2)Bulgae, Chaneque, Diablotin, Domovoï, Farfadet, Feu follet… (1/1)Bunyip, Grootslang, Ogre (4/8)Caramantran, La Lune rousse, Le Coffre, Le Gibet, Les Bottes de sept lieues, Ningyo (2/1)Chang'e, Dame de la Lune, Charybde, Chasse sauvage, Mesnie Hellequin (5/6)Changeling, Strigoï (2/0)Cirein-cròin, Kraken (5/11)Comte Arnau, Dame Holle, Dragon, Ogresse, Oiseau de feu, Simorgh… (5/7)Cortège des Tsukumogami, Le Conteur (6/7)Coulobre, Drac, Each-uisge, Golem (3/6)Cŵn Annwn, Dip, L'Aîné, Le Hollandais volant, Nosferatu, Penanggalan… (4/4)Diable de Jersey, Oiseau-tonnerre, Qilin, Scylla (4/7)Dragon de Wawel, Draugr, Gaasyendietha, Graoully, Leppalúði, Oni… (5/9)El Silbón, Gorgone, Máni, Roi des Aulnes, Selkie (3/3)Géant des montagnes (6/13)Grand Méchant Loup, Oiseau Roc (6/11)Jean Chastel (5/5)La Befana, La Diablesse, Père Fouettard, Roi des Korrigans, Stryge (6/8)La Chaîne, Matagot, Tió de Nadal, Utburd (1/0)La Main de gloire (4/2)La Nuit de Kupala, Le Jour le plus long, Le Miroir voilé, Les Douze Nuits (4/3)Les Nornes (5/3)Léviathan (6/14)Louhi, Merlin, Reine des fées, Spring-heeled Jack (6/9)Marid (6/12)Poulpiquet (1/3)Sasquatch (5/10)Troll (3/7)Wendigo (3/10)Avec Yéti : Black Annis, Chimère, Curupira, Dullahan, IsonadeYéti