Kochtcheï l'Immortel

Dans les contes de Russie, un vieillard squelettique enlève les princesses et garde jalousement ses trésors. On peut le transpercer, le brûler, l'enterrer : il revient toujours. Car la mort de Kochtcheï l'Immortel n'est pas dans son corps. Elle est cachée au bout du monde, dans une aiguille, au fond d'un œuf.
La légende
Kochtcheï apparaît dans les contes comme un vieillard d'une maigreur effrayante, osseux, presque un squelette vivant. C'est l'antagoniste par excellence du répertoire russe : ravisseur de princesses, gardien avare de trésors, adversaire des héros au même titre que le dragon Zmeï Gorynytch. On lui prête des objets merveilleux, comme les gousli-samogoudy, ces instruments qui jouent tout seuls une musique si belle qu'on l'écoute en oubliant tout.
Son secret fait sa légende. Sa mort est cachée hors de lui, au terme d'un emboîtement vertigineux : une aiguille dans un œuf, l'œuf dans un canard, le canard dans un lièvre, le lièvre dans un coffre de fer, le coffre enterré sous un grand chêne vert, sur l'île de Bouïane. Qui brise la pointe de l'aiguille tue l'Immortel. Les versions varient : certaines glissent un panier entre le coffre et le lièvre, d'autres logent la mort dans l'œuf plutôt que dans l'aiguille.
Le récit le plus célèbre porte le nom de son héroïne, « Maria Morevna », et circule en traduction sous le titre « La mort de Kochtcheï l'Immortel ». Ivan Tsarévitch y épouse la reine guerrière Maria Morevna, puis désobéit à l'unique interdiction de la maison : il ouvre le cellier où pend, enchaîné, un vieillard décharné, et lui donne à boire. Le prisonnier brise ses chaînes et emporte l'épouse. Ivan est tué, ranimé par ses beaux-frères, gagne un cheval merveilleux chez Baba Yaga, retrouve l'île et remonte la chaîne. Certaines versions se passent d'aiguille : le sabot du cheval magique, frappant le front du sorcier, suffit à l'abattre.
Origines et histoire
Ces contes n'ont pas été écrits mais recueillis, d'abord par Alexandre Nikolaïévitch Afanassiev (1826-1871), qui réunit près de six cents contes russes et commence à les publier en 1855 sous le titre « Narodnye russkie skazki », les Contes populaires russes. Il travaille sur des matériaux collectés par d'autres, notamment Vladimir Dahl, conserve les tournures régionales et note les variantes. Il se réclamait de l'école mythologique des frères Grimm, celle qui cherchait derrière chaque conte les débris d'une mythologie perdue.
La première traduction française substantielle est très tardive : on la doit à la slaviste Lise Gruel-Apert, chez Maisonneuve et Larose, en 1988. Dans la Revue des études slaves, Ruth Schatzman en rappelle l'ampleur : plus de six cents textes, quinze cents à deux mille pages.
Le nom, lui, résiste. Le linguiste Max Vasmer propose deux pistes : le russe « kost », l'os, qui irait bien au personnage squelettique, ou un mot turc désignant un prisonnier, ce qui collerait mieux à la scène du cellier. Le mot a fait fortune dans la langue courante : en russe, un « kochtcheï » désigne un vieil avare. C'est Pouchkine qui fixe l'archétype littéraire, au début du XIXe siècle, dans le prologue de « Rouslan et Lioudmila » où il campe le vieillard famélique penché sur son or.
Ce qu'en disent les folkloristes
Le motif n'a rien de spécifiquement russe. La classification internationale des contes le range sous le type ATU 302, « le cœur de l'ogre dans l'œuf », et lui associe deux motifs, E710, l'âme externe, et K975, le secret de la force arraché par ruse. Maria Morevna combine d'ailleurs ce type avec ATU 552, celui des sœurs mariées à des animaux.
L'anthropologue écossais James George Frazer en a fait l'une des pièces maîtresses du « Rameau d'or », dans le chapitre consacré à l'âme externe dans les contes. Il y cite la version russe presque mot pour mot, puis aligne les parallèles : le géant norvégien qui n'avait pas de cœur dans son corps, le conte égyptien des Deux Frères écrit sous Ramsès II, des récits hindous et bretons. Il y voit la trace d'une croyance ancienne en une âme matérielle et détachable, qu'on pouvait mettre à l'abri comme un bien. En Angleterre, William Ralston Shedden-Ralston avait déjà fait connaître le personnage dans ses « Russian Folk-Tales » (Londres, 1873), sous l'étiquette « Kochtcheï le Sans-Mort, voleur de belles princesses ».
Variantes et cousins
Dans les contes, Kochtcheï est souvent donné pour parent de Baba Yaga : c'est fréquemment elle qui met le héros sur la voie, ou qui lui cède le cheval capable de rattraper le ravisseur. L'oiseau de feu croise aussi sa route, dans le ballet de Stravinsky.
Sa parenté la plus troublante est ailleurs : avec les morts qui refusent de mourir. Le strigoï roumain revient de la tombe se nourrir des vivants, le nosferatu des Carpates ne cède qu'à des rituels précis. Kochtcheï pousse la logique à son terme : il n'a même plus besoin de revenir, puisqu'il ne part jamais.
Dans la culture
La musique russe s'est emparée du personnage. Rimski-Korsakov lui consacre un opéra en un acte et trois tableaux, « Kachtcheï l'immortel », créé le 12 décembre 1902 au théâtre Solodovnikov de Moscou par la troupe privée de Savva Mamontov, sous la direction de Mikhaïl Ippolitov-Ivanov. Le compositeur y déplace le secret : la mort de Kachtcheï tient non plus à une aiguille mais à une larme de sa fille Kachtcheïevna, qui ne sait pas pleurer. L'ouvrage revient à la scène le 27 mars 1905 à Saint-Pétersbourg, joué par des étudiants du Conservatoire dirigés par Alexandre Glazounov, en pleine année révolutionnaire.
C'est pourtant « L'Oiseau de feu » de Stravinsky qui l'a fait connaître au monde entier. Créé le 25 juin 1910 au palais Garnier par les Ballets russes de Serge de Diaghilev, sur une chorégraphie de Michel Fokine, le ballet condense les contes en un soir : le prince Ivan brise l'œuf qui contient l'âme de Kachtcheï, le sorcier meurt et son palais s'effondre.
La peinture n'est pas en reste. Viktor Vasnetsov consacre au sorcier une toile de près de deux mètres sur trois, peinte entre 1917 et 1919 pour son cycle du « Poème des sept contes » : un vieillard maigre sur un trône de chêne, et près de lui une captive qui se détourne. Elle est aujourd'hui au musée-maison mémorial Vasnetsov, à Moscou. Depuis, cinéma soviétique, fantasy et jeux vidéo le recyclent sans fin : chaque fois qu'une fiction cache la vie d'un méchant dans un objet à détruire, c'est un peu de Kochtcheï qui ressurgit.
Ce que la légende raconte
Kochtcheï est la figure du pouvoir qui accapare : il enlève les femmes, entasse les trésors, enchaîne ce qui vit, et ne rend jamais rien. Le russe courant a retenu la leçon en faisant d'un « kochtcheï » un vieil avare : le personnage condense la vieille méfiance envers le thésauriseur, celui dont la richesse est soustraite au monde au lieu d'y circuler.
Son immortalité porte l'autre grande lecture. Le motif de l'âme cachée hors du corps, que Frazer suit dans « Le Rameau d'or » de l'Égypte des Ramsès aux contes bretons, témoignerait selon lui d'un très ancien état des mentalités où la vie pouvait se loger dans un objet et se mettre à l'abri. Chez Kochtcheï, ce vieux motif devient une définition du tyran : un être qui a soustrait sa propre vie à tout ce qu'il fait subir aux autres. L'emboîtement lui-même dit quelque chose du pouvoir, une forteresse de coffres où chaque enveloppe protège la suivante.
D'où la morale du conte : on ne vainc pas l'Immortel par la force, on le vainc par le savoir, et par le temps qu'on met à l'acquérir. Retrouver l'île, le chêne, le coffre et l'aiguille, c'est démontrer que tout pouvoir, si verrouillé soit-il, a un secret, et que le connaître suffit à le faire tomber. Il est significatif que le héros n'y arrive jamais seul : il lui faut des alliés animaux, des beaux-frères oiseaux, parfois Baba Yaga elle-même.
Kochtcheï l'Immortel existe-t-il vraiment ?
Créature de légende Personnage de conte jamais observé, antagoniste type du répertoire merveilleux russe recueilli par Afanassiev.
- Les folkloristes rangent son histoire sous le conte-type ATU 302, « le cœur de l'ogre dans l'œuf », et sous les motifs E710 (l'âme externe) et K975 (le secret de la force arraché par ruse) : Kochtcheï est l'incarnation slave d'un schéma attesté sur presque toute l'Eurasie.
- Dans « Le Rameau d'or », James George Frazer voit dans ces récits la trace d'une croyance ancienne en une âme matérielle et détachable, qu'on pouvait mettre en lieu sûr ; il aligne les parallèles norvégien, égyptien, indien, écossais et breton.
- Le linguiste Max Vasmer rattache son nom au russe « kost » (l'os), en écho à sa silhouette squelettique, ou à un emprunt turc signifiant prisonnier ou esclave, ce qui renverrait à la scène du cellier où il pend enchaîné.
Dans les archives


Sur les traces de Kochtcheï
- MuséeMusée-maison mémorial Viktor Vasnetsov, MoscouOuvert au public en 1953 dans la maison du peintre, il conserve son immense « Kachtcheï l'Immortel » (1917-1919) parmi les toiles du Poème des sept contes.
Questions fréquentes
Pourquoi Kochtcheï est-il immortel ?
Parce que sa mort est cachée hors de son corps. Les contes russes la logent dans la pointe d'une aiguille, enfermée dans un œuf, dans un canard, dans un lièvre, dans un coffre de fer enterré sous un chêne sur l'île de Bouïane. Tant que l'aiguille est intacte, aucune blessure ne peut le tuer.
Comment tuer Kochtcheï l'Immortel ?
Il faut retrouver l'île de Bouïane, déterrer le coffre sous le chêne et remonter toute la chaîne : le lièvre, le canard, l'œuf, puis briser l'aiguille qui contient sa mort. Certains contes proposent une variante : seul le sabot d'un cheval magique frappant son front peut l'abattre.
Dans quel conte apparaît Kochtcheï ?
Le plus célèbre est « Maria Morevna », recueilli par Alexandre Afanassiev dans ses Contes populaires russes publiés à partir de 1855, et connu en traduction sous le titre « La mort de Kochtcheï l'Immortel ». Les folkloristes le classent sous le type ATU 302, « le cœur de l'ogre dans l'œuf », combiné au type ATU 552.
Kochtcheï apparaît-il dans L'Oiseau de feu de Stravinsky ?
Oui. Dans le ballet créé le 25 juin 1910 au palais Garnier par les Ballets russes, le sorcier Kachtcheï retient des princesses dans son royaume enchanté. Aidé par l'oiseau de feu, le prince Ivan s'empare de l'œuf qui contient son âme et le brise : Kachtcheï meurt et son palais s'effondre.
Que signifie le nom Kochtcheï ?
Deux étymologies sont proposées, notamment par le linguiste Max Vasmer : le russe « kost », l'os, en écho à sa silhouette squelettique, ou un emprunt turc signifiant prisonnier ou esclave. En russe courant, le mot désigne aussi, par extension, un vieil avare.
Ses cousins dans le monde
- Baba YagaRussieSa parente des contes : elle éprouve et peut aider les héros, lui ne fait qu'enlever et thésauriser.
- StrigoïRoumanieMort qui refuse de mourir lui aussi, mais revenant qui sort de sa tombe, quand Kochtcheï ne meurt tout simplement jamais.
- NosferatuTransylvanieAutre seigneur cadavérique, mais buveur de vie nocturne et vulnérable, sans âme cachée hors du corps.
- Le géant qui n'avait pas de cœur dans son corpsNorvègeMême âme externe, citée par Frazer aux côtés de Kochtcheï, mais un géant de force brute et non un sorcier avare de palais.
Légendes voisines
Sources
- Wikipédia : Kochtcheï
- Ruth Schatzman, compte rendu d'Afanassiev, Les Contes populaires russes t. I (trad. Lise Gruel-Apert), Revue des études slaves, 1990 (Persée)
- James George Frazer, The Golden Bough, chapitre « The External Soul in Folk-Tales » (Wikisource)
- W. R. S. Ralston, Russian Folk-Tales, Londres, Smith, 1873 (Internet Archive)
- Wikipédia : Kachtcheï l'immortel, opéra de Rimski-Korsakov (1902)
- Philharmonie de Paris : Les Clés du classique, L'Oiseau de feu de Stravinski
- The Tretyakov Gallery Magazine : histoire du musée mémorial Viktor Vasnetsov de Moscou
- Russie virtuelle : Kochtcheï l'Immortel
Kochtcheï dans Crie au loup
Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Kochtcheï y coûte 5 chandelles pour 8 de puissance, avec cette capacité : « Détruit, il reparaît sur un autre lieu : sa mort est cachée ailleurs. » « L'Immortel : à la mort, revient dans votre main » : la capacité traduit exactement la légende. Détruire son corps ne suffit pas, car sa mort est cachée ailleurs ; seule l'aiguille brisée en viendrait à bout, et elle n'est pas dans le jeu de l'adversaire.
La carte parmi les 252
Coût 5, puissance 8 : Kochtcheï frappe plus fort que 83 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.