Nosferatu

Il hante les escaliers des châteaux des Carpates depuis un siècle : crâne nu, doigts interminables, ombre portée sur les murs. Le nosferatu est le vampire le plus reconnaissable du cinéma. Son histoire commence pourtant par un malentendu : un mot rapporté de Transylvanie qui, en roumain, ne veut pas vraiment dire vampire.
La légende
Le nosferatu tel qu'on l'imagine est un mort qui ne dort pas : un seigneur cadavérique tapi dans un château des Carpates, qui se glisse la nuit dans les chambres pour boire la vie des dormeurs. Ses victimes dépérissent sans comprendre, tandis que la peste et les rats semblent voyager avec lui. C'est l'image que le cinéma a gravée pour toujours, et elle puise dans un fonds bien réel : les croyances roumaines aux morts qui reviennent tourmenter les vivants.
Le mot, lui, est un fantôme linguistique. « Nosferatu » apparaît au XIXe siècle sous la plume de la voyageuse Emily Gerard, qui le présente comme un terme transylvain désignant le vampire. Bram Stoker le reprend dans « Dracula » (1897), et le mot fait fortune. Problème : il n'existe pas tel quel en roumain, qui dit « vampir » ou « vârcolac ». Les philologues y voient une déformation probable de « nesuferitul », l'insupportable, ou de « necuratul », l'impur : des surnoms du diable.
Autrement dit, le vampire le plus célèbre après Dracula porte un nom né d'une erreur de transcription. La légende ne s'en est jamais souciée : le mot sonnait juste, il est resté, et il désigne aujourd'hui tout un pan de l'imaginaire vampirique, celui du monstre cadavérique, à l'opposé du séducteur en cape noire.
Origines et histoire
Le vrai créateur du nosferatu moderne est le cinéaste allemand Friedrich Wilhelm Murnau. En 1922, sa société Prana Film veut adapter « Dracula » sans en payer les droits : le scénariste Henrik Galeen déplace l'action dans la ville imaginaire de Wisborg, et le comte Dracula devient le comte Orlok, incarné par Max Schreck, dont la silhouette anguleuse et les gestes raides font une créature inoubliable. Le film est tourné en décors réels, à Wismar et Lübeck, et au château d'Orava, en Slovaquie, pour les Carpates.
Florence Stoker, veuve de l'écrivain, attaque Prana Film en justice. En 1925, la justice ordonne la destruction de toutes les copies, et la société fait faillite. Mais des copies circulent déjà à l'étranger : le jugement est inapplicable, et le film survit clandestinement avant d'être restauré tout au long du XXe siècle. La restauration de 2005 s'appuie notamment sur une copie nitrate teintée conservée par la Cinémathèque française.
Chef-d'œuvre de l'expressionnisme allemand, « Nosferatu, une symphonie de l'horreur » est souvent considéré comme le premier grand film d'épouvante : jeux d'ombres, suggestion plutôt que monstration, angoisse du hors-champ. Tout le cinéma de vampires en descend.
Variantes et cousins
Derrière le nosferatu de cinéma se tient le revenant authentique du folklore roumain : le strigoï, mort qui sort de sa tombe pour épuiser les siens, avec ses cousins moroï et vârcolac. C'est ce fonds de croyances, bien documenté par les ethnologues, que le mot « nosferatu » a fini par recouvrir dans l'imaginaire occidental.
Dans la grande famille des affamés de vie, on peut aussi lui donner pour parents la goule des traditions orientales, dévoreuse de cadavres, et, plus à l'est, Kochtcheï l'Immortel des contes russes : un autre seigneur cadavérique que la mort refuse de prendre, quoique pour de tout autres raisons.
Dans la culture
Le nosferatu est devenu un genre à lui seul. Werner Herzog signe en 1979 « Nosferatu, fantôme de la nuit », remake assumé qui rétablit les noms du roman de Stoker, Dracula en tête. En 2024, Robert Eggers en propose une nouvelle version qui crédite à la fois le scénario de Galeen et le roman de Stoker : la boucle est bouclée entre le livre et son adaptation pirate.
Au-delà du cinéma, le mot a essaimé partout : un ballet à l'Opéra de Paris en 2001, des albums de métal et de jazz expérimental, le roman « NOS4A2 » de Joe Hill en 2013, dont le titre se lit « Nosferatu » en plaque d'immatriculation. Un siècle après Murnau, le comte Orlok projette toujours son ombre sur la culture populaire : pas mal, pour un mot que le roumain ne reconnaît même pas.
Ce que la légende raconte
Le nosferatu de l'écran donne une forme à la peur de la contagion : la peste et les rats voyagent avec lui, ses victimes dépérissent sans comprendre, et le mal entre dans les maisons pendant le sommeil. On peut lire dans le comte Orlok une figure de l'épidémie, cette mort qui se glisse de chambre en chambre sans qu'on puisse lui fermer la porte.
Sous le vernis du cinéma, le fonds est authentique : les croyances roumaines aux morts revenants, celles du strigoï, mettaient des mots sur les dépérissements en série qui frappaient une famille après un décès. Le film de Murnau a recouvert ce folklore villageois d'une silhouette unique, au point que le mot a fini par remplacer la chose dans l'imaginaire occidental.
Son histoire même est parlante : un terme mal transcrit par une voyageuse, adopté parce qu'il sonnait Carpates, dit assez comment l'Occident s'est fabriqué une Transylvanie de fiction. Le vampire cadavérique, à l'opposé du séducteur en cape, garde pourtant l'essentiel de la vieille peur : le mort qui ne laisse pas les vivants en paix.
Nosferatu existe-t-il vraiment ?
Créature de légende Vampire de fiction né d'un mot rapporté de Transylvanie au XIXe siècle ; il recouvre les croyances roumaines aux morts revenants.
- Les philologues voient dans « nosferatu » une déformation du roumain « nesuferitul » (l'insupportable) ou « necuratul » (l'impur), des surnoms du diable : le mot ne signifie pas vampire en roumain.
- La figure recouvre un fonds réel de croyances roumaines, celles du strigoï, le mort qui revient épuiser les siens, bien documentées par les ethnologues.
Dans les archives


Sur les traces de Nosferatu
- LieuChâteau d'Orava (Slovaquie)La forteresse perchée qui campe les Carpates dans le film de Murnau (1922) se visite toujours.
- LieuVieilles villes de Wismar et Lübeck (Allemagne)Murnau y tourna en décors réels les extérieurs de la ville de Wisborg ; plusieurs lieux du film de 1922 se parcourent encore.
Questions fréquentes
Que signifie le mot nosferatu ?
Contrairement à la légende, il ne signifie pas « vampire » en roumain : cette langue dit « vampir » ou « vârcolac ». Le mot, rapporté au XIXe siècle par Emily Gerard puis popularisé par le Dracula de Bram Stoker, serait une déformation du roumain « nesuferitul » (l'insupportable) ou « necuratul » (l'impur), des désignations du diable.
Nosferatu est-il Dracula ?
Oui et non. Le film de Murnau (1922) est une adaptation non autorisée du roman de Stoker : Dracula y devient le comte Orlok, Londres devient Wisborg. La veuve de Stoker a obtenu en 1925 la destruction des copies, mais le film a survécu. Le remake de Herzog (1979) a ensuite rétabli les noms du roman.
Pourquoi le film de 1922 a-t-il failli disparaître ?
Parce qu'il violait les droits du roman Dracula. Florence Stoker, veuve de l'écrivain, a fait condamner la société Prana Film : en 1925, la justice a ordonné la destruction de toutes les copies et la société a fait faillite. Des copies circulant déjà à l'étranger ont sauvé le film, restauré à plusieurs reprises jusqu'en 2005.
Qui a joué le premier Nosferatu ?
L'acteur de théâtre allemand Max Schreck, dans le rôle du comte Orlok. Sa silhouette anguleuse, ses gestes rigides et son physique inquiétant ont créé l'image du vampire cadavérique qui influence encore le cinéma fantastique.
Ses cousins dans le monde
- StrigoïRoumanieLe revenant authentique du folklore que le mot « nosferatu » a recouvert : lui s'attaque d'abord à sa propre famille.
- GouleTraditions orientalesDévoreuse liée aux tombes elle aussi, mais elle mange les cadavres au lieu de drainer les vivants.
- Kochtcheï l'ImmortelRussieAutre cadavre couronné que la mort ne prend pas, mais grâce à une âme cachée hors du corps, non par soif de sang.
- MoroïRoumanieRevenant plus faible du même folklore roumain, qui n'est pas nécessairement damné.
Légendes voisines
Sources
Nosferatu dans Crie au loup
Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Nosferatu y coûte 4 chandelles pour 4 de puissance, avec cette capacité : « Vole 1 puissance à une carte ennemie d'ici. » À la fin du tour, la carte vole 1 puissance à une carte ennemie du lieu : c'est le mode opératoire du nosferatu, qui ne tue pas d'un coup mais draine nuit après nuit la vie de ses victimes.
La carte parmi les 252
Coût 4, puissance 4 : Nosferatu frappe plus fort que 44 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.