Le Kasa-obake

Dans les ruelles nocturnes du Japon des estampes sautille une créature qui ne devrait pas exister : un vieux parapluie de papier huilé, dressé sur une jambe unique, un œil énorme ouvert dans la toile et une langue interminable qui pend. Le kasa-obake est le plus reconnaissable des tsukumogami, ces objets centenaires qui s'éveillent, et sans doute le plus inoffensif des monstres japonais.
La légende
Le principe est celui de tous les tsukumogami : un objet qui a servi cent ans reçoit une âme. Les vieux parapluies japonais, ces wagasa de bambou et de papier huilé qu'on réparait sans fin, étaient des candidats tout trouvés. Passé le siècle, le parapluie se déplie tout seul, ouvre un œil unique au milieu de sa toile, tire une langue démesurée et se met à sautiller sur son manche devenu jambe, parfois chaussé d'une sandale de bois.
Sa méchanceté est à la mesure de sa constitution : à peu près nulle. Le tour favori du kasa-obake, rapportent les recueils de yokai, consiste à s'approcher sans bruit d'un passant pour lui administrer une grande lèche huileuse, ou simplement à surgir dans son dos et savourer le cri. On est loin des dévoreurs d'hommes : c'est un farceur, l'esprit d'un objet qui a passé sa vie au-dessus des têtes et qui prend enfin la sienne.
Les conteurs y glissaient volontiers une morale domestique : les objets mal traités, jetés encore utiles, reviennent chatouiller l'ingratitude de leurs propriétaires. Prendre soin de ses affaires, réparer plutôt que jeter, c'était aussi éviter de peupler sa maison de rancunes en papier huilé.
Origines et histoire
Les historiens du yokai font remonter les esprits de parapluie à l'époque Muromachi, où les rouleaux peints de la « parade nocturne des cent démons » montrent des créatures humanoïdes coiffées d'un parapluie. La silhouette canonique, un œil, une jambe, la langue pendante, se fixe plus tard, à l'époque d'Edo, notamment dans les obake karuta, ces jeux de cartes à monstres dont raffolaient les enfants.
Le kasa-obake présente d'ailleurs une particularité qui amuse beaucoup les spécialistes : il est partout dans l'image et presque nulle part dans le récit. Contrairement à la plupart des yokai, on ne lui connaît quasiment aucun témoignage folklorique, aucune rencontre rapportée dans les enquêtes de terrain : il vit exclusivement dans les dessins, les jeux et les histoires inventées. Certains chercheurs en font le parfait exemple d'un yokai né de l'imagerie plutôt que de la croyance.
Cela n'enlève rien à son ancienneté ni à sa popularité : de l'époque d'Edo aux dessins animés, le parapluie sautillant n'a jamais quitté la culture visuelle japonaise. Il a même profité de chaque renaissance du genre, du manga de Shigeru Mizuki, qui a standardisé son apparence moderne, aux jeux vidéo où il apparaît en monstre de première heure, gentiment inquiétant.
Variantes et cousins
Son nom même hésite : kasa-obake, karakasa-obake ou karakasa kozō, le « gamin parapluie ». Les représentations oscillent entre une et deux jambes, un ou deux yeux, avec ou sans bras. Cette plasticité est un indice de plus de sa nature d'image : chaque dessinateur le réinvente sans qu'aucun récit canonique ne vienne trancher.
Sa vraie famille, ce sont les autres objets éveillés : le bakezōri, sandale de paille à deux bras qui court dans les maisons, le chōchin-obake, lanterne de papier fendue d'une bouche, ou l'ungaikyō, miroir centenaire. Tous défilent ensemble dans le Cortège des Tsukumogami, présent dans ce set, dont le kasa-obake est en quelque sorte le porte-étendard.
Dans le set, il voisine aussi avec le noppera-bō, autre spécialiste de la frayeur sans blessure, et retrouve chez les cartes déjà en jeu le tanuki, maître métamorphe qui adore justement se déguiser en objets. Quant au dokkaebi coréen, né lui aussi des vieilles choses de la maison, il prouve que l'idée d'un objet qui s'éveille a traversé la mer du Japon.
Dans la culture
Le kasa-obake est devenu l'un des visages du Japon fantastique : silhouette d'affiche des festivals de yokai, motif de tatouage, personnage de fond dans d'innombrables films d'animation. Sa gueule sympathique en a fait le monstre d'initiation par excellence, celui qu'on montre aux enfants pour leur apprendre que les fantômes japonais peuvent aussi faire rire.
Les amateurs de jeux vidéo le croisent depuis des décennies, de Super Mario Land 2 à Yo-kai Watch et Tōhō, presque toujours dans le même emploi : le petit monstre sauteur, plus surprenant que dangereux. Son design minimaliste, un cône, un œil, une jambe, en fait un candidat parfait au pixel art comme au papier découpé.
Dans Crie au loup, le Kasa-obake ne porte aucune capacité : il est ce qu'il a toujours été, une présence cocasse et increvable qu'on pose sans arrière-pensée. Sa force tranquille pour son coût raconte très bien un siècle de bons et loyaux services.
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'un kasa-obake ?
C'est un yokai japonais en forme de vieux parapluie de papier huilé animé : un œil unique dans la toile, une jambe qui sautille, souvent une immense langue pendante. Il appartient aux tsukumogami, les objets qui reçoivent une âme après cent ans d'usage.
Le kasa-obake est-il dangereux ?
Non, c'est l'un des yokai les plus inoffensifs : son tour favori consiste à surprendre les passants ou à leur donner une grande lèche huileuse. Les recueils ne lui prêtent aucune violence, tout au plus le goût de la frayeur pour rire.
Pourquoi dit-on que le kasa-obake n'apparaît dans aucun témoignage ?
C'est sa grande particularité : très présent dans les images depuis l'époque d'Edo (rouleaux peints, cartes obake karuta), il est presque absent des récits de rencontres recueillis par les folkloristes. Beaucoup de chercheurs y voient un yokai né du dessin et du jeu plutôt que d'une croyance vécue.
Légendes voisines
Sources
Kasa-obake dans Crie au loup
Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Kasa-obake y coûte 1 chandelle pour 2 de puissance, avec cette capacité : « À la fin de chaque tour, s'il est seul de son côté ici : il sautille vers un autre lieu. » Laissé seul de son côté, le parapluie s'en va de lui-même en fin de tour vers un autre lieu : le kasa-obake ne menace personne, il sautille sur son unique jambe, et c'est déjà bien assez pour ne jamais rester là où on l'a posé.
On peut la croiser sur Bûcher du solstice, Plaine de midi et Plein midi, lieux de sa région dans le jeu.
La carte parmi les 252
Coût 1, puissance 2 : Kasa-obake frappe plus fort que 14 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.