Les Dragons de Duhamel

À l'automne 1764, le Gévaudan enterre ses morts depuis trois mois et la rumeur est montée jusqu'à Versailles. La réponse du royaume n'est pas un chasseur : c'est un détachement de cavalerie légère, casques de cuivre et carabines rayées, commandé par un capitaine de trente-deux ans. Pendant cinq mois, les dragons de Duhamel vont ratisser la Margeride sans jamais toucher la Bête, et repartir sous les moqueries des gazettes.
Cinquante-six hommes pour une bête
L'officier s'appelle Jean-Baptiste-Louis-François Boulanger, sieur Duhamel, né le 6 février 1732 à Amiens. Il est capitaine aide-major et il s'est porté volontaire pour la mission. Sa troupe est tirée des volontaires de Clermont-Prince, une unité de troupes légères aux couleurs de la maison de Condé : les décomptes varient légèrement selon les sources, autour de cinquante-six hommes, dont trente-neuf à pied et dix-sept à cheval.
L'équipement tranche avec celui du pays. Casque de cuivre, sabre, carabine à canon rayé : des armes autrement précises que les vieux fusils et les fourches des paroisses. Sur le papier, le rapport de forces est écrasant.
Le détachement s'installe à Saint-Chély-d'Apcher le 5 novembre 1764 et mène sa première chasse le 11 novembre. Une ordonnance du 14 octobre avait déjà enjoint aux autorités locales de lui prêter main-forte : les consuls des paroisses doivent fournir les hommes, guider les colonnes, ouvrir les granges. Le Gévaudan passe sous régime d'opération militaire.
La méthode : battre le pays
Duhamel ne traque pas, il ratisse. Sa méthode tient en un mot, la battue, et il l'applique à une échelle inédite, de préférence les dimanches et les jours de fête, quand les paysans ne sont pas aux champs. Des colonnes d'hommes rabattent un versant entier en criant et en frappant les buissons, pendant que des tireurs tiennent les passages.
La grande chasse générale du 7 février 1765, coordonnée avec l'intendant Ballainvilliers, donne la mesure de l'effort. Les chiffres varient d'une source à l'autre, ce qui en dit long sur le désordre de l'entreprise : la Revue d'histoire militaire compte quarante-six paroisses, environ cent cinquante tireurs et quatre mille cinq cents traqueurs déployés sur une centaine de kilomètres carrés, quand d'autres relevés font état de soixante-douze paroisses du Gévaudan renforcées d'hommes d'Auvergne et du Rouergue.
Faute d'armes à feu en nombre, Duhamel fait équiper les traqueurs de lances rudimentaires, une lame fixée au bout d'un manche d'un mètre. Il fait aussi empoisonner des carcasses. Il annonce plusieurs fois la victoire, à tort.
Les dragons en jupons
En janvier 1765, le capitaine tire une conclusion des dépositions : la Bête s'attaque presque exclusivement aux femmes et aux enfants isolés. Il en déduit un stratagème resté fameux, faire poster des dragons déguisés en femmes, coiffes et jupes par-dessus l'uniforme, l'arme dissimulée, dans les pâtures où l'animal a frappé.
L'épisode n'est pas une invention de conteur : il a laissé une trace dans l'imagerie de l'affaire, comme cette gravure d'un guet à la Croix des Anglais, près de Saint-Chély-d'Apcher, où l'un des soldats en faction est représenté travesti, accompagné d'un dogue et d'un jeune berger. Le stratagème n'a rien donné.
Il dit pourtant quelque chose de juste sur l'affaire : les militaires avaient parfaitement lu le profil des victimes. Ce qu'ils n'ont pas su faire, c'est transformer cette lecture en occasion de tir, sur un plateau de landes hautes où l'on voit loin mais où l'on n'approche personne sans être vu.
Un échec, et sa postérité
Duhamel quitte le pays le 8 avril 1765, rappelé pour laisser la place au louvetier normand Jean-Charles Vaumesle d'Enneval, arrivé le 17 février. Il n'a rien réglé, et la presse le lui fait payer : l'affaire est devenue un feuilleton national, et un officier qui annonce trois victoires sans dépouille est une cible facile.
Les raisons de l'échec sont assez claires avec le recul. Les battues dispersaient l'animal au lieu de l'acculer, la poudre prenait l'eau, les armes des paysans étaient imprécises, le relief offrait mille échappatoires, les rivalités pour les primes brouillaient les rapports, et personne ne savait au juste ce qu'il fallait tuer. S'y ajoute une difficulté que Duhamel n'a pas choisie : le mot même de dragon réveillait dans ces campagnes le souvenir des dragonnades, et la troupe logée chez l'habitant n'y était pas vue comme un secours.
Il reste que ces cinq mois ont fixé l'image de l'affaire. Quand on parle des chasses du Gévaudan, c'est cette scène que l'on voit : des colonnes d'hommes en armes battant un versant du matin au soir, pour rien. Le pays devra attendre juin 1767 et une battue de voisins, sans un seul soldat, pour en finir.
Questions fréquentes
Qui était le capitaine Duhamel ?
Jean-Baptiste-Louis-François Boulanger, sieur Duhamel, né à Amiens le 6 février 1732, capitaine aide-major des volontaires de Clermont-Prince. Volontaire pour la mission, il commande le premier détachement militaire envoyé contre la Bête du Gévaudan, de novembre 1764 à avril 1765.
Les dragons se sont-ils vraiment déguisés en femmes ?
Oui, le stratagème est attesté. En janvier 1765, Duhamel fait poster des soldats en coiffes et jupes dans les pâtures, la Bête s'attaquant presque uniquement aux femmes et aux enfants. Une gravure d'époque représente un guet où l'un des dragons est travesti. L'appât n'a jamais fonctionné.
Combien d'hommes participaient aux battues de Duhamel ?
Plusieurs milliers lors des grandes chasses. Pour celle du 7 février 1765, la Revue d'histoire militaire retient quarante-six paroisses, environ cent cinquante tireurs et quatre mille cinq cents traqueurs ; d'autres décomptes évoquent soixante-douze paroisses du Gévaudan et des renforts d'Auvergne et du Rouergue.
Pourquoi les dragons ont-ils échoué ?
Aucune cause unique. Les battues dispersaient l'animal plus qu'elles ne l'acculaient, les armes des traqueurs étaient médiocres, la poudre prenait l'eau, le relief multipliait les échappatoires, et il n'est pas certain qu'il n'y ait eu qu'un seul animal à abattre.
Légendes voisines
Sources
Dragons de Duhamel dans Crie au loup
Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Dragons de Duhamel y coûte 4 chandelles pour 5 de puissance, avec cette capacité : « La battue chasse les deux plus faibles ennemis d'ici ailleurs. » Dans « Crie au loup », les Dragons de Duhamel (coût 4, puissance 5) ne tuent rien : de jour, leur battue chasse ailleurs les deux plus faibles ennemis du lieu. C'est exactement le bilan de 1765, on déplace la Bête, on ne l'abat pas.
On peut la croiser sur Bûcher du solstice, Plaine de midi et Plein midi, lieux de sa région dans le jeu.
La carte parmi les 252
Coût 4, puissance 5 : Dragons de Duhamel frappe plus fort que 58 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.