La Dearg Due

À Waterford, dans le sud-est de l'Irlande, on raconte qu'une jeune femme mariée de force repose sous un arbre, et qu'il faut entasser des pierres sur sa tombe pour l'empêcher d'en sortir. La Dearg Due, « suceuse de sang rouge », serait la vampire d'Irlande, plus ancienne que Dracula. L'histoire est superbe. Elle est aussi beaucoup plus jeune qu'elle ne le prétend, et cela mérite d'être raconté avec elle.
La légende
Telle qu'on la raconte aujourd'hui, l'histoire commence par une injustice. Une jeune femme d'une grande beauté aime un garçon pauvre du pays ; son père, avide, la vend en mariage à un chef de clan riche et brutal. Enfermée, maltraitée, privée de tout, elle se laisse mourir, de faim et de chagrin, en jurant de se venger. On l'enterre près de ce que la tradition locale appelle l'arbre de Strongbow, du nom du conquérant anglo-normand.
Un an après sa mort, elle sort de terre. Elle rend d'abord visite à son père, qu'elle vide de son souffle, puis à son mari, qu'elle saigne à blanc. Le sang lui donne ce que la vie lui avait refusé : la force. Devenue la Dearg Due, elle erre depuis dans le sud-est de l'Irlande, belle à damner, et attire les hommes de nuit pour les vider à leur tour.
La parade tient en un geste : empiler des pierres sur sa tombe. Un cairn assez lourd la cloue sous terre ; qu'on néglige l'entretien, et la nuit anniversaire de sa mort la verra se relever. Les curieux de passage à Waterford ajoutent, dit-on, leur pierre au tas, au cas où.
Origines et histoire
Voici maintenant l'autre histoire, celle des textes. La plus ancienne trace identifiée de cette légende date de 1924 : dans son livre Vampires and Vampirism, le compilateur anglais Dudley Wright signale, en quelques lignes, qu'un petit cimetière de Waterford près d'une tour dite de Strongbow abriterait « une belle femme vampire » toujours prête à séduire les passants. C'est tout : pas de nom, pas de mariage forcé, pas de vengeance, pas de cairn.
Tout le reste est venu après, et pour l'essentiel très récemment. Le nom de « Dearg Due », l'histoire du père cupide, du mari cruel et de la double vengeance apparaissent dans des recueils et des sites consacrés aux vampires à partir de la fin du XXe siècle, puis prolifèrent à l'ère d'Internet, chaque reprise ajoutant un détail. Des observateurs critiques du folklore irlandais, comme le blog spécialisé Cassidyslangscam, ont retracé cette généalogie et concluent qu'aucune source ancienne, ni en irlandais ni en anglais, n'atteste cette légende avant 1924.
Faut-il la jeter pour autant ? Non, mais il faut la dater honnêtement : la Dearg Due est une légende moderne construite sur un canevas ancien. L'Irlande médiévale connaît bien les morts qui reviennent, les neamh-mairbh, et le motif de la femme morte de chagrin qui se venge appartient au fonds universel du conte. La « vampire de Waterford » est un patchwork du XXe siècle cousu avec du fil ancien, et c'est en soi un beau cas d'école de fabrication folklorique.
Variantes et cousins
Son voisin de set, Abhartach, offre la comparaison la plus instructive : ce tyran nain qui remonte de sa tombe est attesté, lui, dès 1870 chez le folkloriste Patrick Weston Joyce, mais son goût du sang est également un ajout moderne. L'Irlande a de vrais revenants anciens ; les vampires y sont des greffes récentes, encouragées par le succès de Dracula, œuvre d'un Dublinois.
Le geste du cairn rattache pourtant la Dearg Due à une pratique authentiquement ancienne : partout en Europe, on a alourdi les tombes des morts suspects, pierres sur le corps, dalles, épines, pour les empêcher de marcher. Les archéologues appellent cela des sépultures déviantes, et l'Irlande en a livré.
Dans le jeu, elle chasse aux côtés du Fetch, le double funeste, et de la Leannán Sídhe, la muse qui consume ses amants : trois manières irlandaises de mourir d'amour ou d'annonce. Les amateurs de vampires plus classiques retrouveront Nosferatu et le strigoï roumain à la veillée.
Dans la culture
La Dearg Due est devenue l'un des produits d'appel du tourisme sombre irlandais : les circuits de Waterford, ville viking qui ne manque pourtant pas d'histoires authentiques, font volontiers un détour par la légende de la fiancée vampire, et les sites de voyage la classent parmi les grands frissons du pays.
Elle prospère aussi dans les anthologies de vampires, les podcasts et les jeux, où elle est régulièrement présentée comme « la légende qui a inspiré Dracula », affirmation que rien ne soutient : Bram Stoker a laissé des notes de travail, et la fiancée de Waterford n'y figure pas. Sa vraie force est ailleurs : c'est une héroïne de conte gothique parfaite, victime puis bourreau, que chaque époque réécrit.
Dans Crie au loup, la Dearg Due fait ce que sa légende raconte : à la fin du tour, elle prélève la force du plus vigoureux du lieu, comme elle a commencé par les deux hommes qui avaient brisé sa vie. La fiche, elle, garde les deux récits : la belle histoire, et son état civil véritable.
Questions fréquentes
Qui est la Dearg Due ?
Une figure de vampire féminine associée à Waterford, en Irlande : une jeune femme mariée de force, morte de chagrin, qui sortirait de sa tombe pour boire le sang des hommes. On la présente souvent comme une légende ancienne ; les sources ne remontent en réalité qu'à 1924.
La légende de la Dearg Due est-elle authentique ?
Elle est authentiquement racontée, mais récente. La plus ancienne trace identifiée est une mention de 1924 chez Dudley Wright : une vampire anonyme près d'une tour de Strongbow à Waterford, sans nom ni histoire. Le nom « Dearg Due », le mariage forcé et la vengeance ont été ajoutés au fil du XXe siècle et surtout à l'ère d'Internet.
Pourquoi met-on des pierres sur la tombe de la Dearg Due ?
Selon la légende moderne, le poids des pierres l'empêche de sortir de terre la nuit anniversaire de sa mort. Le geste fait écho à une pratique funéraire réelle et ancienne : alourdir les tombes des morts qu'on soupçonnait de vouloir revenir.
La Dearg Due a-t-elle inspiré Dracula ?
Rien ne l'indique. L'affirmation circule beaucoup, mais les notes de travail de Bram Stoker ne mentionnent pas la légende de Waterford, dont la première trace écrite est postérieure de plus de vingt ans à la mort de l'écrivain pour l'essentiel de son contenu.
Légendes voisines
Sources
Dearg Due dans Crie au loup
Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Dearg Due y coûte 3 chandelles pour 4 de puissance, avec cette capacité : « La nuit, à sa révélation : la carte ennemie la plus forte d'ici tombe à 1 de puissance. » La nuit seulement, la carte ramène à presque rien la plus forte présence ennemie du lieu : la Dearg Due repousse les pierres de sa tombe pour aller chercher les hommes vigoureux, comme le père et le mari qui ont fait son malheur, et elle les laisse vidés.
On peut la croiser sur Bûcher du solstice, Plaine de midi et Plein midi, lieux de sa région dans le jeu.
La carte parmi les 252
Coût 3, puissance 4 : Dearg Due frappe plus fort que 44 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.