Le Cirein-cròin

Les Gaëls d'Écosse avaient une comptine pour mesurer la mer, et elle donne le vertige. Sept harengs font le repas d'un saumon, sept saumons celui d'un phoque, sept phoques celui d'une baleine, et sept baleines celui du cirein-cròin. Au sommet de cette chaîne alimentaire de cauchemar trône donc une créature que personne n'a jamais vue en entier, et pour cause : quand elle se montre, c'est sous la forme d'un petit poisson d'argent.
La légende
Le cirein-cròin est le monstre marin ultime du folklore gaélique des Highlands et des îles d'Écosse : la plus grande créature de l'océan, et par extension la plus grande créature vivante tout court. La tradition ne le décrit guère, et c'est logique : il se définit par son appétit plutôt que par son anatomie. Le vieux dicton gaélique qui l'a immortalisé empile les prédateurs par paliers de sept, du hareng au saumon, du saumon au phoque, du phoque à la baleine, et couronne l'édifice : sept baleines font le repas du cirein-cròin.
Une seule histoire précise s'attache à lui, et elle est d'une belle perversité. Ce colosse capable d'avaler des baleines par septaines sait se faire tout petit : il prend la forme d'un poisson d'argent minuscule et se laisse prendre à la ligne. Le pêcheur, ravi de sa jolie prise, la remonte à bord ; et une fois dans la barque, le petit poisson reprend sa taille véritable et dévore l'homme. Le plus grand des monstres chasse en se déguisant en la plus insignifiante des proies.
Son nom même fait débat chez les gaélisants : on le traduit tantôt par « crête grise », tantôt en le rapprochant de formes anciennes comme cionarain-crò, recueillies dans les îles. Sous tous ses noms, il occupe la même place : celle du plafond de la création marine, la case au-dessus de la baleine que l'imaginaire ne pouvait pas laisser vide.
Origines et histoire
Le cirein-cròin nous est parvenu par les collecteurs du folklore gaélique du XIXe siècle et du début du XXe. Alexander Robert Forbes, dans son ouvrage de 1905 sur les noms gaéliques des bêtes, consigne le dicton hiérarchique et les variantes du nom ; Alexander Carmichael, le grand collecteur des Hébrides, en avait recueilli une version dans les matériaux de son « Carmina Gadelica », où le monstre n'occupe d'ailleurs que la deuxième place, derrière une « grande bête de l'océan » encore plus vaste. Preuve que même le sommet de la chaîne pouvait se faire dépasser d'une île à l'autre.
Ce genre de comptine cumulative est un procédé classique des traditions orales : elle apprend aux enfants la hiérarchie des créatures de la mer, en l'exagérant jusqu'au fantastique. Les folkloristes y voient aussi l'écho des rencontres bien réelles des pêcheurs gaéliques avec les grands animaux de l'Atlantique nord, baleines, requins pèlerins, orques : au-delà de ce qu'on a vu, il faut bien imaginer ce qui le mange.
Forbes lui-même, en bon homme de son temps, spéculait prudemment : et si le cirein-cròin gardait la mémoire d'un grand reptile marin disparu ? La science n'a rien trouvé de tel dans les eaux écossaises, et la spéculation en dit plus sur l'époque victorienne, fascinée par les fossiles, que sur le monstre. Le cirein-cròin n'a pas besoin d'os : il est une figure de l'incommensurable, pas un candidat au musée.
Variantes et cousins
L'Écosse gaélique peuple ses eaux d'une hiérarchie complète, et le set des Grandes Marées en réunit les échelons : l'each-uisge règne sur les lochs, les hommes bleus sur leur détroit du Minch, et le cirein-cròin sur tout le reste, c'est-à-dire sur l'océan. À chaque échelle d'eau son maître.
Dans la famille mondiale des avaleurs de mers, il tient compagnie au léviathan biblique, chaos marin que seul le divin contient, et au kraken norvégien, qu'on prenait pour une île tant il était vaste. Le serpent de mer des marins, avec ses 548 témoignages compilés, est leur cousin laïc : moins grand, mais mieux documenté.
Sa signature reste pourtant unique : aucun autre géant des mers ne chasse en se déguisant en petit poisson d'argent. Le kraken trompe par l'immobilité, le léviathan écrase par la masse ; le cirein-cròin, lui, ment sur sa taille. C'est le seul monstre marin dont le danger commence par une bonne nouvelle : ça mord.
Dans la culture
Le cirein-cròin est resté confidentiel hors du monde gaélique, ce qui fait de lui un favori des connaisseurs : les anthologies de folklore écossais le citent comme la créature la plus vertigineuse du répertoire, et les artistes des Highlands aiment illustrer la comptine des sept, du hareng au monstre final. On le croise à l'occasion dans la fantasy celtisante et les bestiaires de jeux de rôle en quête de léviathans inédits.
Sa comptine, elle, n'a pas fini de servir : les enseignants et conteurs écossais l'utilisent encore pour parler chaînes alimentaires, démesure et arithmétique des océans. Sept fois sept fois sept fois sept harengs pour un seul repas de cirein-cròin : le calcul donne 2401 harengs, et aux veillées, il donne surtout la mesure de la nuit qu'il y a sous la quille.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le cirein-cròin ?
Le plus grand monstre marin du folklore gaélique écossais : une créature si vaste qu'un dicton traditionnel lui donne sept baleines pour un seul repas, au sommet d'une chaîne où sept harengs nourrissent un saumon, sept saumons un phoque et sept phoques une baleine.
Comment le cirein-cròin attrape-t-il les pêcheurs ?
Par la plus déloyale des ruses : il se change en petit poisson d'argent et se laisse prendre à la ligne. Une fois hissé dans la barque, il reprend sa taille véritable et dévore le pêcheur. Le plus grand des monstres se déguise en la plus insignifiante des proies.
Où la légende du cirein-cròin est-elle attestée ?
Dans les collectes de folklore gaélique d'Écosse : Alexander Robert Forbes consigne le dicton et les variantes du nom dans son ouvrage de 1905 sur les noms gaéliques des animaux, et Alexander Carmichael en avait recueilli une version dans les Hébrides, où le monstre n'est d'ailleurs que le deuxième plus grand de l'océan.
Légendes voisines
Sources
Cirein-cròin dans Crie au loup
Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Cirein-cròin y coûte 5 chandelles pour 11 de puissance, avec cette capacité : « Sur un lieu aquatique, à sa révélation : dévore l'allié le plus faible d'ici et absorbe sa puissance (sept baleines pour son déjeuner). » Sa capacité, qui avale votre plus petite carte du lieu pour en tirer sa propre masse, met la comptine gaélique en jeu : sept harengs pour un saumon, sept saumons pour un phoque, et tout en haut de l'échelle une bête qui se nourrit de ce que les autres avaient déjà mangé.
On peut la croiser sur Bûcher du solstice, Plaine de midi et Plein midi, lieux de sa région dans le jeu.
La carte parmi les 252
Coût 5, puissance 11 : Cirein-cròin frappe plus fort que 97 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.