Le Serpent de mer

Serpent de mer, créature du folklore (Atlantique), illustration

Pleine mer, houle longue, ciel bas : le pont se vide, tout le monde regarde le même point. Trois boucles noires sortent de l'eau à la file, une tête se dresse plus haut que la vergue, et l'équipage rentrera au port avec une histoire que personne ne croira tout à fait. Le serpent de mer hante l'Atlantique et les mers du Nord depuis la Renaissance, et il a ceci de particulier qu'il a été signalé par des marins de métier, cartographié par des savants et poursuivi par des zoologues.

La légende

Le serpent de mer n'a jamais eu de forme unique. Sous ce nom générique se rangent des animaux très différents, du long cou dressé comme un mât aux dos bosselés qui défilent en surface, en passant par le corps rubané qui ondule à fleur d'eau. Le seul point commun tient à la taille, toujours démesurée, et à l'effroi qu'elle provoque.

La description la plus ancienne qui fasse autorité vient d'Olaus Magnus, dernier archevêque catholique d'Uppsala, exilé en Italie. Dans son Historia de gentibus septentrionalibus de 1555, il décrit une bête d'environ deux cents pieds de long et plus de vingt d'épaisseur, aux écailles noires, aux yeux flamboyants, à la crinière pendante, qui vit dans les grottes de la côte près de Bergen. Elle sort la nuit dévorer veaux, agneaux et cochons, ou attrape en mer poulpes et crustacés. Selon la croyance nordique, son apparition annonçait la mort d'un prince ou une guerre prochaine.

Le motif se retrouve tel quel dans les récits d'équipage : la bête traverse le sillage, se dresse, parfois vient s'appuyer sur le bastingage. Ce qui frappe, dans ces témoignages, c'est leur tenue : rien du récit de veillée, tout du rapport de mer, avec l'heure, le cap, la longueur estimée en brasses. C'est cette sobriété qui a fait le succès durable de l'affaire.

Origines et histoire

L'histoire commence sur une carte. En 1539, Olaus Magnus fait imprimer à Venise sa Carta Marina, un immense bois gravé en neuf feuilles, environ 170 centimètres sur 125, qui reste longtemps la meilleure représentation de la Scandinavie. La moitié de la surface est occupée par l'eau et ses créatures : les monstres marins n'y sont pas des ornements de marge, ils font partie de la description du monde.

Le XIXe siècle sera le grand siècle du serpent de mer, avec des signalements sur toutes les mers du globe, et le XXe n'en manquera pas. L'un des cas français les plus commentés date de juillet 1897 : le vaisseau de guerre l'Avalanche croise par trois fois un animal de grande taille dans la baie d'Along.

Le dossier a été instruit sérieusement. Une première somme est due au zoologiste néerlandais Anton Cornelis Oudemans, en 1892. Plus de soixante-dix ans plus tard, Bernard Heuvelmans consacre plus de dix ans à réunir la documentation du Grand Serpent-de-mer. Le problème zoologique et sa solution (Plon, 1965) : sept cent cinquante pages, 548 observations passées à la critique. Rendant compte de l'ouvrage dans La Terre et la Vie, le naturaliste Théodore Monod en souligne la richesse documentaire et bibliographique. Heuvelmans y défend l'idée que le nom recouvre plusieurs animaux distincts, assez rares et assez rapides pour n'avoir jamais été capturés, dont des pinnipèdes et des cétacés inconnus.

La zoologie académique, elle, propose des explications plus économiques : régalecs, murènes, baleines dont certains comportements dessinent une silhouette serpentiforme, calmars géants, cadavres de requins pèlerins en décomposition qui prennent l'allure d'un reptile à long cou. Le régalec est le meilleur candidat. Ce poisson-ruban argenté à crête rouge, le plus long poisson osseux du monde, dépasse couramment cinq à huit mètres, et l'on avance des records de onze mètres, voire davantage. Il nage à la verticale, ondule, et jusqu'à récemment on ne le connaissait que par des spécimens échoués ou agonisants. Entre 2008 et 2011, des robots sous-marins d'une plateforme pétrolière du golfe du Mexique l'ont filmé vivant à cinq reprises, dans le cadre du projet scientifique SERPENT.

L'état des connaissances est donc simple à résumer : aucun grand serpent de mer n'a jamais été capturé, décrit ni fossilisé, et son existence n'est pas scientifiquement établie. Ce qui n'annule pas les témoignages : il reste vrai que des marins ont vu quelque chose, et parfois quelque chose de très grand.

Variantes et cousins

Le serpent de mer est la version laïque et moderne d'un très vieux monstre. Le léviathan des textes bibliques occupe la même place dans l'imaginaire, mais avec une fonction différente : il incarne le chaos primordial que seule une puissance divine peut soumettre. Le serpent de mer, lui, ne signifie rien, il passe, et c'est justement ce qui le rend crédible.

Chaque eau a produit sa version. En Australie, le bunyip hante les billabongs et les marais, avec la même incertitude sur sa forme et le même dossier de témoignages coloniaux. En Écosse, le kelpie occupe les lochs et les rivières, mais il chasse pour de bon : il attire les imprudents sur son dos avant de plonger. En Afrique de l'Ouest, mami wata règne sur les eaux avec sa queue de serpent, moitié divinité, moitié figure de séduction.

Reste un cousin lointain, mais évident : l'oiseau Roc. Comme lui, le serpent de mer est né du récit de gens revenus de loin, et comme lui, il a été poursuivi par des savants convaincus qu'un animal réel se cachait derrière la rumeur.

Dans la culture

Le serpent de mer a laissé sa trace jusque dans la langue. Depuis le journalisme du XIXe siècle, l'expression désigne un sujet ou un projet qui revient périodiquement dans l'actualité sans jamais aboutir, précisément parce que la créature refaisait surface chaque été à la une des journaux, à court de nouvelles.

Son autre héritage est visuel. Les monstres de la Carta Marina ont fixé pour des siècles la manière de dessiner la mer inconnue : boucles, crinière, navire minuscule au second plan. On retrouve la composition, presque à l'identique, dans l'illustration romantique, puis dans les affiches de cinéma et les jeux vidéo à monstres marins.

Enfin, il a donné son cadre à la cryptozoologie tout entière. Loch Ness, kraken, monstres de lacs canadiens : la méthode est celle inaugurée pour le serpent de mer, avec ses témoins de bonne foi, ses photos discutées et son animal toujours à un mètre de profondeur de la preuve.

Ce que la légende raconte

Le serpent de mer donne un corps à ce que l'océan avait d'inconnaissable à l'ère des explorations. Sur la Carta Marina de 1539, les monstres ne décorent pas les marges : ils font partie de la description du monde, comme pour avouer que la moitié de la carte échappe encore au savoir. On peut lire chaque boucle noire dans la houle comme la mesure de cette ignorance assumée.

La croyance nordique rapportée par Olaus Magnus lui prêtait aussi un rôle de présage, son apparition annonçant la mort d'un prince ou une guerre prochaine. Mais sa vraie singularité est ailleurs : signalé par des marins de métier sur le ton du rapport de mer, avec l'heure, le cap et la longueur en brasses, il est devenu un monstre laïc, qui ne signifie rien et se contente de passer. C'est cette sobriété qui l'a rendu durablement crédible.

On peut enfin y voir la matrice de la cryptozoologie tout entière : des témoins de bonne foi, des savants convaincus qu'un animal réel se cache derrière la rumeur, et une preuve toujours manquante. Jusque dans la langue, l'expression « serpent de mer » garde la trace de cette attente sans fin, entretenue par la presse du XIXe siècle qui ressortait le monstre à chaque été creux.

Le Serpent de mer existe-t-il vraiment ?

Observations débattues Aucun spécimen n'a jamais été capturé, décrit ni fossilisé, mais les 548 observations réunies par Bernard Heuvelmans en 1965 continuent d'être discutées.

  • Le meilleur candidat zoologique est le régalec, poisson-ruban argenté à crête rouge, le plus long poisson osseux du monde, qui nage à la verticale et n'a été filmé vivant qu'entre 2008 et 2011 par les robots sous-marins du projet SERPENT.
  • D'autres observations s'expliquent par des animaux connus vus de loin : murènes, calmars géants, cétacés dont certains comportements dessinent une silhouette serpentiforme, ou files de marsouins prises pour un seul corps ondulant.
  • Les carcasses de requins pèlerins en décomposition perdent leurs nageoires et leur mâchoire et prennent l'allure d'un reptile à long cou, ce qui a nourri plusieurs signalements célèbres.

Dans les archives

Détail de la Carta Marina d'Olaus Magnus, imprimée à Venise en 1539 : un serpent de mer enroulé autour d'un navire au large de la Scandinavie.
Détail de la Carta Marina d'Olaus Magnus, imprimée à Venise en 1539 : un serpent de mer enroulé autour d'un navire au large de la Scandinavie. Olaus Magnus, domaine public
Le Soe Orm, gravure sur bois de l'Historia de gentibus septentrionalibus d'Olaus Magnus, 1555 : l'image qui a fixé pour des siècles la façon de dessiner le monstre marin.
Le Soe Orm, gravure sur bois de l'Historia de gentibus septentrionalibus d'Olaus Magnus, 1555 : l'image qui a fixé pour des siècles la façon de dessiner le monstre marin. Olaus Magnus, domaine public
L'animal signalé en 1848 par l'équipage du HMS Daedalus, gravure d'Edwin Weedon d'après Frederick James Smyth, publiée dans Monsters of the Sea de John Gibson en 1887.
L'animal signalé en 1848 par l'équipage du HMS Daedalus, gravure d'Edwin Weedon d'après Frederick James Smyth, publiée dans Monsters of the Sea de John Gibson en 1887. Edwin Weedon d'après Frederick James Smyth, domaine public

Questions fréquentes

Le serpent de mer existe-t-il vraiment ?

Son existence n'a jamais été prouvée : aucun spécimen n'a été capturé ni décrit scientifiquement, et le sujet relève de la cryptozoologie. Les zoologues expliquent la plupart des observations par des animaux connus, en particulier le régalec, des cétacés ou des files de marsouins vus de loin.

Quel animal est à l'origine de la légende du serpent de mer ?

Le meilleur candidat est le régalec, un poisson-ruban argenté à crête rouge qui peut dépasser huit à onze mètres et nage à la verticale. Sont aussi évoqués les murènes, les baleines, les calmars géants et les carcasses de requins pèlerins en décomposition, qui prennent alors l'allure d'un reptile à long cou.

Depuis quand parle-t-on du serpent de mer ?

Au moins depuis 1539, date de la Carta Marina d'Olaus Magnus, qui figure des serpents de mer au large de la Scandinavie, sa description détaillée venant en 1555. Le XIXe siècle multiplie ensuite les témoignages de marins sur toutes les mers, et le zoologiste Bernard Heuvelmans en recensera 548 dans son enquête publiée en 1965.

Pourquoi dit-on d'un sujet que c'est un serpent de mer ?

Parce que la presse du XIXe siècle ressortait régulièrement l'histoire du monstre marin faute d'actualité. L'expression désigne depuis un sujet qui revient sans cesse dans le débat sans jamais se concrétiser.

Ses cousins dans le monde

  • LéviathanProche-OrientIl incarne le chaos primordial que seule une puissance divine peut soumettre ; le serpent de mer ne signifie rien, il passe.
  • Oiseau RocOcéan IndienAutre démesure née des récits de gens revenus de loin, mais dans les airs, et poursuivie elle aussi par des savants.
  • BunyipAustralieMême incertitude sur la forme et même dossier de témoignages coloniaux, mais dans les billabongs et les marais, pas en haute mer.
  • KelpieÉcosseEsprit d'eau douce qui chasse pour de bon en attirant les imprudents sur son dos, quand le serpent de mer se contente d'apparaître.
  • Mami WataAfrique de l'OuestMoitié divinité, moitié figure de séduction à queue de serpent : on la prie, on ne la consigne pas au journal de bord.

Légendes voisines

Sources

  1. Wikipédia : Serpent de mer
  2. Théodore Monod, compte rendu de B. Heuvelmans, Le grand serpent-de-mer (Plon, 1965), La Terre et la Vie, 1966 (Persée)
  3. Orkney Museums : The Carta Marina of Olaus Magnus, 1539
  4. Cartographie numérique : les créatures marines monstrueuses d'Olaus Magnus
  5. consoGlobe : le régalec, légende vivante du serpent de mer, enfin filmé
  6. Amphibia-Nature : projet de recherche régalecs et calmars géants
  7. Joseph Nigg, « Olaus Magnus' Sea Serpent », The Public Domain Review (2014)

Serpent de mer dans Crie au loup

Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Serpent de mer y coûte 5 chandelles pour 9 de puissance, avec cette capacité : « +2 sur un lieu aquatique. » Le Serpent de mer gagne +2 sur un lieu aquatique, et rien ailleurs : il n'est un problème que pour ceux qui prennent la mer. Dans son élément, il est déjà une masse que rien n'arrête ; loin de l'eau, il n'est plus qu'une histoire de marin.

On peut la croiser sur Bûcher du solstice, Plaine de midi et Plein midi, lieux de sa région dans le jeu.

La carte parmi les 252

Coût 5, puissance 9 : Serpent de mer frappe plus fort que 90 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.

01234560471114coût en chandellespuissanceAbhartach, Bête du Gévaudan, Black Shuck, Cailleach, Dragons de Duhamel, Griffon… (4/5)Áine, Alkonost, Ammit, Baku, Barbegazi, Bugul Noz… (3/4)Alp, Anguana, Boggart, Boitatá, Croque-mitaine, Dame Blanche… (2/3)Amaterasu, Gargantua, Le Diable, Piasa, Tatzelwurm (6/10)Ankou, Djinn, Grendel, Gwyn ap Nudd, Kochtcheï, Nessie… (5/8)Baba Yaga, Centaure, Cerf blanc, Chapalu, Garache, Huldra… (3/5)Banshee, Belsnickel, Charon, Chupacabra, Clurichaun, Gargouille… (2/2)Basilic, Kuchisake-onna, Kumiho, L’Écho, Lavandières de nuit, Le Cadet… (3/2)Bécut, Dahu (2/5)Black Annis, Chimère, Curupira, Dullahan, Isonade, Joulupukki… (4/6)Bloody Mary, L'Olifant, Le Carnet du père, Loup-garou (3/1)Bouc de Yule, Drop bear, L'Auto-stoppeuse, Le Somnambule, Pooka (2/4)Brownie, Cat Sìth, Chat de Yule, El Coco, Gnome, Jack-in-the-Green… (1/2)Bulgae, Chaneque, Diablotin, Domovoï, Farfadet, Feu follet… (1/1)Bunyip, Grootslang, Ogre (4/8)Caramantran, La Lune rousse, Le Coffre, Le Gibet, Les Bottes de sept lieues, Ningyo (2/1)Chang'e, Dame de la Lune, Charybde, Chasse sauvage, Mesnie Hellequin (5/6)Changeling, Strigoï (2/0)Cirein-cròin, Kraken (5/11)Comte Arnau, Dame Holle, Dragon, Ogresse, Oiseau de feu, Simorgh… (5/7)Cortège des Tsukumogami, Le Conteur (6/7)Coulobre, Drac, Each-uisge, Golem (3/6)Cŵn Annwn, Dip, L'Aîné, Le Hollandais volant, Nosferatu, Penanggalan… (4/4)Diable de Jersey, Oiseau-tonnerre, Qilin, Scylla (4/7)El Silbón, Gorgone, Máni, Roi des Aulnes, Selkie (3/3)Géant des montagnes (6/13)Grand Méchant Loup, Oiseau Roc (6/11)Jean Chastel (5/5)La Befana, La Diablesse, Père Fouettard, Roi des Korrigans, Stryge (6/8)La Chaîne, Matagot, Tió de Nadal, Utburd (1/0)La Main de gloire (4/2)La Nuit de Kupala, Le Jour le plus long, Le Miroir voilé, Les Douze Nuits (4/3)Les Nornes (5/3)Léviathan (6/14)Louhi, Merlin, Reine des fées, Spring-heeled Jack (6/9)Marid (6/12)Poulpiquet (1/3)Sasquatch (5/10)Troll (3/7)Wendigo (3/10)Avec Serpent de mer : Dragon de Wawel, Draugr, Gaasyendietha, Graoully, LeppalúðiSerpent de mer