Le Carnet du père

La Bête du Gévaudan n'est pas une histoire de veillée transmise de bouche à oreille. C'est un dossier. Des curés qui inscrivent les morts sur leur registre, des gazettes qui suivent l'affaire semaine après semaine, un intendant qui écrit à Versailles, des procès-verbaux de chasse : trois ans de paperasse qui font de ce fait divers l'un des mieux attestés de son siècle.
Les registres paroissiaux
La source la plus froide est aussi la plus sûre. Chaque paroisse tient le registre de ses sépultures, et c'est là que l'affaire commence vraiment. L'acte du 1er juillet 1764, à Saint-Étienne-de-Lugdarès, enterre Jeanne Boulet, quatorze ans, tuée la veille : le curé écrit qu'elle a été « tuée par la bette féroce ». C'est la première victime officielle.
Ces registres donnent les noms, les âges, les dates, les paroisses. Ils dessinent la carte des attaques et permettent d'en compter les victimes — entre 88 et 124 morts selon les décomptes, avec des marges d'incertitude qui tiennent aux lacunes et aux formulations des actes eux-mêmes.
Leur froideur est ce qui les rend précieux : un curé qui inscrit une sépulture n'écrit pas pour la postérité, il tient un livre de comptes. On y lit surtout des enfants et des femmes — les gardiens de troupeaux, seuls sur les pâtures hautes.
Les gazettes
L'affaire a eu sa presse, et c'est ce qui l'a rendue nationale puis européenne. Le Courrier d'Avignon, sous la plume du feuilletiste François Morénas, suit l'histoire de très près ; la Gazette de France la relaie, et des feuilles étrangères s'en emparent à leur tour.
Cette couverture explique en grande partie la démesure prise par l'affaire. Chaque attaque est racontée, commentée, parfois enjolivée ; les descriptions de l'animal varient d'un article à l'autre et se contredisent. Le monstre unique et fabuleux dont on a hérité est en partie une construction de presse.
C'est un des rares cas du XVIIIe siècle où l'on peut suivre, semaine après semaine, la fabrication d'une rumeur à l'échelle d'un royaume.
Les papiers de l'administration
Derrière les gazettes, il y a la correspondance officielle, plus prosaïque et souvent plus fiable. Les lettres de Monsieur de Saint-Priest, intendant du Languedoc, celles d'Étienne Lafont, syndic du diocèse de Mende, ou de Jean-Baptiste de Marin, comte de Moncan, forment le fil administratif de l'affaire.
S'y ajoutent les actes de décision : l'ordonnance royale du 14 octobre 1764 qui organise les battues, le procès-verbal établi par François Antoine le 20 septembre 1765 sur l'animal abattu aux Chazes, et le mandement de l'évêque Gabriel-Florent de Choiseul-Beaupré, daté du 31 décembre 1764, ordonnant des prières publiques.
Il existe même une iconographie contemporaine : une gravure de Jean-Baptiste François Chinon datée du 25 septembre 1765, conservée aux Archives départementales de l'Hérault.
Ce que les archives ne disent pas
Un dossier épais n'est pas un dossier complet, et c'est la leçon la plus utile de cette affaire. Les archives disent qui est mort, quand, et où. Elles ne disent pas ce qu'était l'animal.
Elles permettent en revanche de trancher sur les ajouts postérieurs. La fameuse balle bénite de Jean Chastel, par exemple, n'apparaît dans aucune pièce du XVIIIe siècle : elle surgit dans la tradition orale de la fin du XIXe. Quand une histoire n'existe que cent ans après les faits, les papiers permettent de le dire.
C'est pour cela que le dossier du Gévaudan sert encore aujourd'hui d'exercice : il montre, sur un cas unique, la différence entre ce qui est écrit sur le moment, ce que la presse en fait, et ce que la mémoire ajoute ensuite.
Questions fréquentes
Combien la Bête du Gévaudan a-t-elle fait de victimes ?
Entre 88 et 124 morts selon les décomptes, sur la période du 30 juin 1764 au 19 juin 1767. L'écart s'explique par les lacunes des registres paroissiaux et par la difficulté d'attribuer certaines morts à la Bête plutôt qu'à un loup ordinaire.
Qui est la première victime connue ?
Jeanne Boulet, quatorze ans, tuée le 30 juin 1764 près de Langogne. Son acte de sépulture, daté du 1er juillet à Saint-Étienne-de-Lugdarès, mentionne « la bette féroce ».
Pourquoi cette affaire est-elle si bien documentée ?
Parce qu'elle a mobilisé quatre sources d'écrits en même temps : les registres paroissiaux, la presse (le Courrier d'Avignon en tête), la correspondance administrative de l'intendant et du diocèse, et les procès-verbaux des chasses royales.
Les archives disent-elles ce qu'était la Bête ?
Non. Elles établissent les morts, les dates et les lieux, mais les descriptions de l'animal, principalement issues de la presse et des témoignages, se contredisent. Les historiens actuels penchent pour un ou plusieurs grands loups anthropophages, agrégés en monstre unique par la peur et les gazettes.
Légendes voisines
Sources
Le Carnet du père dans Crie au loup
Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Le Carnet du père y coûte 3 chandelles pour 1 de puissance, avec cette capacité : « +2 à vos chasseurs, partout. Il a noté tout ce qu’il a vu, et il n’est pas revenu. » Dans « Crie au loup », Le Carnet du père (coût 3, puissance 1) donne +2 à tous vos chasseurs, partout. Il ne se bat pas : il transmet ce qui a été noté. « Il a noté tout ce qu'il a vu, et il n'est pas revenu. »
On peut la croiser sur Champ de la battue, Le Gévaudan et Pont du Diable, lieux de sa région dans le jeu.
La carte parmi les 252
Coût 3, puissance 1 : Le Carnet du père frappe plus fort que 2 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.