Le Boggart

Dans le Lancashire et le Yorkshire, quand le lait tournait, que les draps glissaient tout seuls du lit et que la vaisselle volait, on ne cherchait pas longtemps le coupable : la maison avait un boggart. Cet esprit domestique tourné mauvais est le trouble-fête attitré du nord de l'Angleterre, si tenace qu'une famille qui déménage pour lui échapper le retrouve, hilare, caché dans ses bagages.
La légende
Le boggart est ce que devient un esprit domestique quand tout va mal. Là où le brownie aide aux travaux de la ferme contre un bol de crème, le boggart casse, salit, dérange : il fait tourner le lait, disparaître les outils, boiter les chevaux ; la nuit, il tire les draps des dormeurs et pose une main moite sur les visages. Les récits le décrivent rarement, car on le voit peu : c'est une présence, une ombre grimaçante entrevue derrière une porte, des pas lourds dans le grenier.
La règle d'or, dans tout le nord de l'Angleterre, est de ne jamais donner de nom à son boggart. Nommé, il devient incontrôlable et franchement destructeur : tant qu'il reste « le boggart », on cohabite ; baptisé, il règne. On se protégeait aussi en suspendant un fer à cheval au-dessus de la porte ou en empilant du sel au seuil des chambres.
Le conte le plus célèbre est celui du déménagement. Une famille du Lancashire, épuisée par son boggart, charge un matin tout son ménage sur une charrette. Un voisin demande s'ils partent ; avant que le fermier ne réponde, une voix sort de la baratte : « Oui, voisin, on déménage ! ». Le boggart était du voyage. La famille, comprenant qu'on ne sème pas ce genre de locataire, fait demi-tour.
Origines et histoire
Le mot boggart appartient au dialecte du nord-ouest de l'Angleterre, et son sens réel est plus large que celui des livres de contes : dans les sources anciennes du Lancashire, du Yorkshire, du Cheshire ou du Derbyshire, un boggart peut être un esprit domestique, mais aussi un fantôme, une bête spectrale ou n'importe quelle présence surnaturelle malveillante et solitaire. C'est le mot local pour « la chose qui hante ».
On distingue ainsi deux grandes familles : les boggarts de maison, cousins dégénérés du brownie, et les boggarts de plein air, attachés à un pont, un virage, une mare ou un trou de lande, où ils guettent les voyageurs. Manchester conserve d'ailleurs un grand parc nommé Boggart Hole Clough, le « ravin du trou au boggart », dont le nom témoigne de ces hantises de territoire.
La créature a fait l'objet d'un travail universitaire récent d'une ampleur inhabituelle : l'historien du folklore Simon Young a lancé en 2019 un « recensement des boggarts », plus d'un millier de témoignages collectés auprès des anciens du nord-ouest, complété par un corpus de textes du XIXe siècle et de noms de lieux. Ce matériau montre un boggart changeant selon les familles et les villages, tantôt fantôme, tantôt lutin, tantôt bête : la définition unique n'a jamais existé.
Variantes et cousins
Le boggart est le frère fâché de tous les esprits domestiques d'Europe : le brownie écossais et le kobold allemand rendent service tant qu'on les respecte, et deviennent des boggarts en puissance à la première offense. Le folklore anglais dit d'ailleurs volontiers qu'un brownie maltraité « tourne » boggart, comme un lait.
Dans le set de la Grande Peur, il retrouve le Redcap, autre hanteur du nord de l'île, plus sanglant que lui, et le Far Darrig irlandais, farceur de maisonnée dont les tours relèvent du même répertoire nocturne. Côté France, le lutin et le korrigan jouent des partitions voisines, chapardage et tours pendables, rarement avec la même hargne.
Le folklore slave offre son propre miroir : la kikimora, esprit féminin des maisons russes, tourmente exactement de la même façon les foyers qui la contrarient. D'un bout à l'autre de l'Europe, la maison a ses esprits, et le boggart est ce qui arrive quand le contrat est rompu.
Dans la culture
Pour toute une génération, le boggart est d'abord une créature de Harry Potter : l'épouvantard français, ce métamorphe qui prend la forme de votre pire peur et qu'on chasse d'un Riddikulus. J. K. Rowling a gardé le nom et l'idée d'une présence tapie dans les placards, mais la métamorphose en peur incarnée est son invention : le boggart traditionnel se contente de hanter.
On le croise aussi chez Susan Cooper et dans quantité de romans jeunesse et de jeux de rôle, presque toujours en esprit domestique grincheux. Le succès du mot tient sans doute à sa sonorité : boggart appartient à la même famille que bogey et bogeyman, le croque-mitaine anglo-saxon.
Dans Crie au loup, le Boggart fait sa spécialité : du désordre. Sa révélation bouscule une carte adverse du lieu, comme il renverse les meubles d'une ferme du Lancashire, et le joueur d'en face éprouve ce que des générations de fermiers ont connu : rien n'est plus là où on l'avait posé.
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'un boggart dans le folklore anglais ?
Un esprit malveillant du nord de l'Angleterre, surtout du Lancashire et du Yorkshire. Selon les régions, c'est un esprit domestique qui tourmente une maisonnée (lait tourné, objets déplacés, draps tirés) ou une présence surnaturelle attachée à un pont, une mare ou un coin de lande.
Pourquoi ne faut-il pas nommer un boggart ?
La tradition du Lancashire est formelle : un boggart auquel on donne un nom devient incontrôlable et destructeur. Tant qu'il reste anonyme, on peut cohabiter avec ses farces ; nommé, il prend possession des lieux.
Peut-on se débarrasser d'un boggart en déménageant ?
Le conte classique répond non : une famille qui fuit sa ferme entend son boggart lancer depuis la baratte « Oui, voisin, on déménage ! ». L'esprit suit la maisonnée. Les protections traditionnelles étaient le fer à cheval au-dessus de la porte et le refus obstiné de le nommer.
Le boggart de Harry Potter est-il fidèle au folklore ?
À moitié. Le nom, la présence tapie dans les placards et la malveillance viennent du folklore ; la métamorphose en pire peur de celui qui le regarde est une invention de J. K. Rowling. Le boggart traditionnel ne se transforme pas : il hante, casse et pince.
Légendes voisines
Sources
Boggart dans Crie au loup
Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Boggart y coûte 2 chandelles pour 3 de puissance, avec cette capacité : « La nuit, à la fin de chaque tour : l'adversaire défausse 1 carte. » La nuit venue, la carte fait perdre une carte à l'adversaire à chaque fin de tour : c'est le boggart au travail dans la maison endormie, qui ne casse rien de décisif mais fait disparaître une chose après l'autre, jusqu'à ce qu'on ne sache plus où l'on range quoi.
On peut la croiser sur Bûcher du solstice, Plaine de midi et Plein midi, lieux de sa région dans le jeu.
La carte parmi les 252
Coût 2, puissance 3 : Boggart frappe plus fort que 33 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.