L'Anguana

Près des sources et des lavoirs des Alpes italiennes, du Frioul aux Dolomites, on rencontrait dit-on des femmes superbes occupées à battre leur linge dans l'eau glacée. Belles à suivre au bout du monde, à un détail près, caché sous l'ourlet : des pieds de chèvre. Les anguane sont les nymphes des eaux alpines, gardiennes des sources, amantes magnifiques et susceptibles.
La légende
L'anguana vit là où l'eau sort de la montagne : sources, torrents, lacs et grottes des Préalpes vénitiennes, du Trentin, du Frioul et des Dolomites. Les récits la décrivent en jeune femme d'une grande beauté, souvent aux longs cheveux roux, vêtue de blanc, qu'on surprend à laver son linge sur les pierres plates ou à peigner sa chevelure au bord de l'eau. Sa nature se trahit par le bas : pieds de chèvre, de poule ou de canard selon les vallées, parfois des jambes couvertes d'écailles.
Ce sont des voisines plus que des monstres. La tradition leur prête d'avoir enseigné aux montagnards des savoir-faire précieux, le filage de la laine, la fabrication du fromage, et d'avoir protégé récoltes et troupeaux tant qu'on respectait l'eau et les convenances. Mais le contrat est fragile : une parole blessante, une promesse rompue, un secret trahi, et l'anguana disparaît en emportant sa science, quand elle ne se venge pas par l'orage.
Le récit type est celui du mariage sous condition. Un berger épouse une anguana qui n'exige qu'une chose : qu'il ne fasse jamais allusion à ses pieds. Des années de bonheur, puis un mot de trop dans une dispute, « pied de chèvre », et tout s'effondre : l'épouse s'évanouit dans l'eau, la maison retombe dans la pauvreté, et dans certaines versions la malédiction poursuit les enfants. Les nuits d'été, disent les conteurs du Cadore, on entend encore sa plainte au bord des lacs.
Origines et histoire
Les anguane appartiennent au folklore des Alpes orientales italiennes : Vénétie, Trentin, Frioul (où on les nomme aguane ou agane), et vallées ladines des Dolomites, où elles deviennent les ganes. Le nom lui-même a fait couler de l'encre : certains y voient le latin anguis, le serpent, qui conviendrait à des créatures d'eau au corps parfois écailleux ; d'autres cherchent des racines préromaines. Comme souvent dans l'arc alpin, la créature semble condenser plusieurs héritages, nymphes antiques des sources et esprits locaux des eaux.
Une légende d'origine, recueillie en Vénétie, en fait même les dernières femmes celtes réfugiées dans les grottes au bord des lacs pour fuir la domination romaine : une lecture romantique plus qu'une donnée historique, mais qui dit bien comment la montagne s'est raconté ces présences féminines à part, ni tout à fait humaines ni tout à fait divines.
Leur double visage traverse toutes les collectes : bienveillantes envers qui respecte l'eau et la montagne, redoutables envers les moqueurs et les ingrats. Les ethnographes y lisent la mémoire d'un rapport ancien aux sources, biens vitaux et fragiles des communautés alpines, placés sous la garde de figures qu'il valait mieux ne pas offenser.
Variantes et cousins
L'anguana est la cousine alpine de toutes les dames des eaux d'Europe. L'ondine germanique et la rusalka slave, déjà au jeu, partagent sa beauté aquatique et son ambivalence ; la groac'h bretonne, dans ce même set, règne elle aussi sur une île et sur des hôtes imprudents, en bien plus sinistre. Côté terre, les Dames vertes françaises jouent la même partition en version feuillage : la belle inconnue des lisières qu'un détail trahit.
Le motif du mariage brisé par un mot sur la nature cachée de l'épouse la rapproche enfin de Mélusine : l'interdit, le bonheur conditionné, la parole qui détruit. Les Alpes italiennes ont simplement remplacé la queue de serpente par des pieds de chèvre, et le château poitevin par une cabane d'alpage.
Dans la culture
Les anguane restent très présentes dans la culture des vallées : recueils de légendes du Cadore et du Comelico, sentiers contés, toponymes qui gardent leur nom près des grottes et des cascades. La littérature s'en est emparée, de Giuseppe Pederiali à la fantasy italienne contemporaine, et le groupe ladin Ganes, trois musiciennes du Val Badia, a pris le nom même de ces nymphes : preuve qu'aux Dolomites, les dames des eaux chantent encore.
Dans le jeu, l'anguana est chez elle près de l'eau, et c'est là qu'elle donne sa pleine mesure : une carte qui récompense les lieux aquatiques, comme la nymphe récompensait les vallées qui respectaient leurs sources.
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'une anguana ?
Une créature féminine des eaux dans le folklore des Alpes italiennes (Vénétie, Trentin, Frioul, Dolomites) : une nymphe des sources et des torrents, belle et séduisante, reconnaissable à ses pieds d'animal, de chèvre ou d'oiseau selon les vallées. Gardienne des eaux, elle est bienveillante envers qui les respecte et redoutable envers qui l'offense.
Pourquoi les anguane ont-elles des pieds de chèvre ?
Comme le dos creux des elfes scandinaves, c'est la marque cachée de leur nature non humaine : la beauté est parfaite tant qu'on ne regarde pas sous l'ourlet. Selon les régions, les récits parlent de pieds de chèvre, de poule ou de canard, parfois de jambes écailleuses qui rappellent le serpent (anguis en latin, une des étymologies proposées pour leur nom).
Où raconte-t-on des légendes d'anguane ?
Dans tout l'arc alpin oriental italien : les Préalpes de Vérone et de Vicence, les Dolomites de Belluno (Cadore, Comelico), le Trentin, la Carnia et le Frioul où elles deviennent les aguane, et les vallées ladines où on les nomme ganes. Sources, lavoirs, grottes et lacs de montagne sont leurs lieux d'élection.
Légendes voisines
Sources
Anguana dans Crie au loup
Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Anguana y coûte 2 chandelles pour 3 de puissance, avec cette capacité : « Sur un lieu aquatique, à sa révélation : gagnez 1 point d’Encre (les anguane paient qui les aide à leur lessive). » Posée au bord de l'eau, la carte vous rapporterait de quoi jouer : les anguane des Dolomites ne combattent pas, elles battent leur linge, et la tradition est constante sur ce point, qui leur donne un coup de main à la lessive est payé en retour.
On peut la croiser sur Bûcher du solstice, Plaine de midi et Plein midi, lieux de sa région dans le jeu.
La carte parmi les 252
Coût 2, puissance 3 : Anguana frappe plus fort que 33 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.