Le Tengu

Sur les sommets du Japon, au-dessus de la mer de nuages, règne une silhouette ailée au long nez et à l'éventail de plumes : le tengu. Démon perturbateur pour les moines du Moyen Âge, maître d'armes légendaire, puis divinité protectrice des montagnes, il est l'une des figures les plus anciennes et les plus ambivalentes du folklore japonais.
La légende
Le tengu classique a tout du rapace : ailes puissantes, regard perçant, et ce long nez rouge qui fut d'abord un bec. Il vit sur les hauteurs, dans les vieux cèdres tordus des montagnes sacrées, vêtu comme les yamabushi, ces ascètes des sommets dont il a adopté le costume. À la main, il tient le ha-uchiwa, un éventail de plumes capable de lever des vents de tempête.
La tradition en fait un être redoutable et susceptible. On lui attribuait les disparitions mystérieuses en montagne, que l'on appelait kamikakushi ou tengu-kakushi : l'enlèvement par le tengu. Les moines arrogants, les voyageurs irrespectueux et les bûcherons trop bruyants s'exposaient à ses représailles, du simple tour pendable à la disparition pure et simple.
Mais le tengu sait aussi transmettre. La légende la plus célèbre raconte que Sôjôbô, roi des tengu du mont Kurama, prit pour élève le jeune Minamoto no Yoshitsune et lui enseigna l'art du sabre : l'enfant devint l'un des plus grands guerriers de l'histoire du Japon. De croquemitaine des cimes, le tengu s'est ainsi mué en maître exigeant, gardien des secrets de la montagne.
Origines et histoire
Le mot tengu s'écrit avec les caractères de « chien céleste » : c'est un emprunt au tiangou chinois, créature de mauvais augure associée aux comètes et aux météores. Le Nihon shoki, chronique achevée en 720, rapporte ainsi qu'une grande étoile filante traversant le ciel fut identifiée à ce chien céleste, annonciateur de troubles : première trace écrite du tengu au Japon.
Les siècles suivants lui donnent des plumes. Vers le Xe siècle, le tengu prend l'apparence d'un oiseau de proie, milan ou corbeau : c'est le karasu-tengu. Le Konjaku monogatari le montre en adversaire des moines bouddhistes, semant le trouble dans les monastères ; on raconta même qu'un tengu vengeur avait rendu aveugle l'empereur Sanjô. À partir du XIVe siècle, son bec s'humanise en un long nez, et le daitengu au visage rouge s'impose dans l'imaginaire.
Le retournement s'opère à l'époque d'Edo (1603-1868) : associé depuis le XIIIe siècle aux yamabushi et au shugendô, la voie ascétique des montagnes, le tengu devient une figure quasi divine. On lui fait des offrandes pour traverser les forêts en sécurité, on l'invoque contre les incendies, et les grandes montagnes du Japon revendiquent chacune leur tengu tutélaire.
Variantes et cousins
Le folklore distingue deux grandes familles : les daitengu, grands tengu au long nez et au visage humain, sages et puissants, dont Sôjôbô du mont Kurama est le plus illustre ; et les kotengu ou karasu-tengu, petits tengu à tête de corbeau, plus proches de l'animal et plus brutaux. Les premiers commandent, les seconds exécutent.
Dans le bestiaire japonais, le tengu occupe les hauteurs quand le kappa tient les rivières et que le kitsuné et le tanuki se partagent plaines et villages. Face à la yuki-onna, esprit des cols enneigés, il complète cette géographie surnaturelle du Japon où chaque paysage a son gardien.
Ailleurs dans le monde, son mélange d'autorité et de colère évoque les esprits de la montagne et du vent d'autres traditions ; son goût pour l'enlèvement des imprudents rappelle les récits européens de disparitions attribuées aux êtres invisibles. Mais son profil de maître d'armes ailé reste une singularité japonaise.
Dans la culture
Le tengu est partout dans le Japon d'aujourd'hui : masques au long nez vendus dans les fêtes, statues monumentales à l'entrée des sentiers de montagne, enseignes de restaurants. Le mont Kurama, près de Kyôto, cultive fièrement la mémoire de Sôjôbô, et le mont Takao, aux portes de Tôkyô, expose ses tengu de bronze au pied des cèdres.
La langue japonaise garde la trace de son orgueil légendaire : « devenir un tengu », tengu ni naru, se dit de quelqu'un qui prend la grosse tête, le long nez symbolisant la vanité. Théâtre nô, estampes, mangas et jeux vidéo continuent de décliner la silhouette ailée au visage rouge.
Dans le jeu Crie au loup, le Tengu abat son éventail et le vent couche les adversaires : sa présence pèse en continu sur le lieu qu'il domine, comme le maître des cimes pèse sur tous ceux qui s'aventurent sur son territoire.
Ce que la légende raconte
Le tengu est le gardien sévère de la montagne. On lui attribuait les disparitions inexpliquées, ces kamikakushi qui emportaient voyageurs et enfants : la légende donnait un auteur aux pertes bien réelles des sentiers, et une raison de plus de traverser les hauteurs avec respect, offrandes à l'appui. La montagne n'est pas un décor, c'est un territoire habité où l'on entre en s'inclinant.
Il incarne aussi l'orgueil puni. Le japonais dit encore « devenir un tengu » de qui prend la grosse tête, le long nez faisant office de symbole : moines arrogants et puissants vaniteux étaient ses cibles favorites. On peut y lire une morale d'équilibre, où le savoir et la force n'excusent jamais la suffisance, y compris chez le monstre lui-même.
Sa trajectoire, du démon perturbateur des moines au maître d'armes puis à la quasi-divinité protectrice, épouse enfin l'histoire religieuse du Japon : les folkloristes la relient à son association aux yamabushi, les ascètes des sommets dont il porte le costume. Le même être a servi à dire la méfiance envers les cultes rivaux, puis la vénération des montagnes sacrées.
Le Tengu existe-t-il vraiment ?
Créature de légende Aucune observation vérifiée : le tengu est une figure religieuse et littéraire du Japon, passée du statut de démon perturbateur à celui d'esprit protecteur des montagnes.
- Le nom et la figure d'origine sont un emprunt au tiangou chinois, créature de mauvais augure associée aux comètes et aux météores, arrivé au Japon avec les textes continentaux.
- Les disparitions mystérieuses en montagne, appelées kamikakushi ou tengu-kakushi, étaient attribuées au tengu : la légende mettait en récit les pertes bien réelles de voyageurs et d'enfants.
- Son image de maître ascétique vient de son association, à partir du XIIIe siècle, aux yamabushi du shugendô, dont il a adopté le costume.
Dans les archives


Sur les traces de Tengu
- LieuMont Kurama, près de KyôtoLa montagne cultive la mémoire de Sôjôbô, roi des tengu qui aurait enseigné le sabre au jeune Yoshitsune, et se parcourt par les sentiers du temple Kurama-dera.
- StatueTengu du mont Takao (Tôkyô)Des statues de tengu au long nez et à bec de corbeau accueillent les randonneurs au pied des cèdres, aux portes de Tôkyô.
Questions fréquentes
Que signifie le mot tengu ?
Tengu s'écrit avec les caractères de « chien céleste » : le nom vient du tiangou chinois, une créature de mauvais augure liée aux comètes. Au Japon, le terme a fini par désigner l'esprit ailé des montagnes, d'abord à bec d'oiseau puis au long nez.
Pourquoi le tengu a-t-il un long nez ?
Le long nez est l'évolution du bec d'oiseau des premiers tengu : les folkloristes situent cette humanisation vers le XIVe siècle. Il est devenu le symbole de l'orgueil, au point que « devenir un tengu » signifie en japonais se montrer vaniteux.
Le tengu est-il un démon ou un dieu ?
Les deux selon l'époque : le Moyen Âge japonais en fait un démon perturbateur, adversaire des moines bouddhistes, tandis que l'époque d'Edo le transforme en esprit protecteur des montagnes, honoré d'offrandes. Cette ambivalence fait tout le personnage.
Qui est Sôjôbô ?
Sôjôbô est le roi des tengu du mont Kurama, près de Kyôto, réputé le plus puissant d'entre eux. La légende raconte qu'il enseigna l'art du sabre au jeune Minamoto no Yoshitsune, futur héros de la guerre de Genpei.
Ses cousins dans le monde
- TiangouChineLe « chien céleste » chinois qui a donné son nom au tengu reste un présage lié aux comètes, sans plumes ni montagne.
- KappaJaponIl tient les rivières comme le tengu tient les sommets : deux gardiens de territoire, l'un lutteur, l'autre maître d'armes.
- Yuki-onnaJaponElle règne sur les cols enneigés par le froid silencieux, quand le tengu gouverne les cimes par le vent et l'autorité.
- KitsunéJaponLe renard trompe par l'illusion, le tengu punit par l'enlèvement : deux polices très différentes du monde surnaturel japonais.
Légendes voisines
Sources
Tengu dans Crie au loup
Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Tengu y coûte 3 chandelles pour 4 de puissance, avec cette capacité : « -1 aux cartes ennemies d'ici. » En continu, le Tengu inflige -1 aux cartes ennemies de son lieu : c'est le vent permanent de son éventail de plumes, qui plaque au sol quiconque prétend s'installer sur sa montagne.
La carte parmi les 252
Coût 3, puissance 4 : Tengu frappe plus fort que 44 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.