Scylla

Scylla, créature du folklore (Détroit de Messine), illustration

Dans le détroit qui sépare l'Italie de la Sicile, les marins grecs plaçaient un péage de chair : Scylla, tapie à mi-hauteur d'une falaise, six cous interminables terminés par six gueules, prélevait six hommes sur chaque navire qui passait. En face, à portée de flèche, tourbillonnait Charybde. Entre les deux, il fallait choisir : c'est de là que nous vient l'expression, tomber de Charybde en Scylla.

La légende

C'est Circé qui décrit le monstre à Ulysse, au chant XII de l'Odyssée, et le portrait est d'une précision d'entomologiste : Scylla vit dans une caverne à mi-falaise, trop haute pour une flèche ; elle a douze pieds difformes, six cous démesurés portant six têtes affreuses, et dans chaque gueule trois rangées de dents serrées, pleines de mort. Elle aboie, précise le texte, comme une petite chienne, détail glaçant chez un monstre de cette taille, et son nom même évoque le chiot en grec. Plongée à mi-corps dans sa grotte, elle pêche au passage dauphins, chiens de mer et marins.

Circé est formelle : on ne combat pas Scylla, on la subit. Mieux vaut raser sa falaise et perdre six hommes que d'approcher Charybde qui engloutit les navires entiers. Ulysse, incorrigible, revêt quand même ses armes ; et quand le navire passe, les six têtes plongent d'un seul mouvement et cueillent six rameurs, qui hurlent son nom en montant dans les airs, « comme des poissons au bout de la ligne ». Ulysse dira n'avoir rien vu de plus pitoyable dans toutes ses errances.

La belle histoire, c'est qu'elle n'est pas née monstre. La tradition rapportée par Ovide en fait une nymphe d'une grande beauté, aimée du dieu marin Glaucos. Celui-ci, repoussé, demanda un philtre à la magicienne Circé ; mais Circé, éprise de Glaucos et jalouse, empoisonna la crique où Scylla se baignait. Entrée dans l'eau jusqu'à la taille, la jeune fille vit sa moitié inférieure se changer en gueules de chiens furieux. Le monstre du détroit est une victime de rivalité amoureuse : ses six têtes sont la jalousie d'une autre, portée à la puissance du cauchemar.

Origines et histoire

Dès l'Antiquité, la géographie a mis un nom sur le passage : le détroit de Messine, entre la Calabre et la Sicile, avec ses courants violents, ses remous et ses vents tombant des falaises. Sur la rive calabraise, une ville s'appelle toujours Scilla, dominée par un rocher-forteresse qui porte le nom du monstre. Les marins y affrontaient des courants contraires bien réels : la légende a personnifié un vrai danger nautique, en lui donnant des dents.

Les mythographes ont brodé des généalogies contradictoires, comme toujours pour les monstres marins : fille de Phorcys, de Cratæis ou d'Hécate selon les auteurs. Sa métamorphose elle-même a plusieurs versions : chez certains, c'est Amphitrite, jalouse de Poséidon, qui empoisonne la baignade. Les Anciens rationalistes proposaient déjà leurs lectures : un écueil aux grottes pleines de murènes et de chiens de mer, ou une pirate installée sur le cap et rançonnant les navires.

Homère, notons-le, ne connaît pas la belle : sa Scylla est un monstre de toute éternité, fille d'une divinité marine obscure. La nymphe métamorphosée est une invention postérieure, magnifiquement développée par Ovide dans les Métamorphoses : les Grecs et les Romains aimaient donner aux horreurs un passé de douceur, ce qui les rend pires.

Variantes et cousins

Impossible de parler de Scylla sans sa voisine d'en face : Charybde, le gouffre qui boit la mer trois fois par jour, présente dans ce set comme elle. Le couple est indissociable depuis Homère, au point d'être devenu une figure de rhétorique : deux périls si proches qu'éviter l'un jette dans l'autre. Dans le même chant de l'Odyssée officient les sirènes, autre carte du set : trois monstres marins en quelques pages, le piège qui chante, la gueule qui prélève, la bouche qui engloutit.

Par sa nature de belle transformée en horreur, Scylla rejoint aussi la gorgone et Lamia, ses sœurs de malheur du set : trois femmes punies, aucune pour une faute qu'elle ait commise. Et chez les cartes déjà en jeu, le kraken des mers du Nord tient l'emploi voisin du monstre qui surgit de l'eau pour prélever les équipages, en version tentacules : chaque mer du monde a inventé sa Scylla, la mort qui attend précisément à l'endroit le plus étroit du passage.

Dans la culture

Scylla vit surtout dans la langue : « tomber de Charybde en Scylla », attesté en français depuis des siècles et popularisé notamment par La Fontaine, désigne le saut d'un mal vers un pire. Peu de monstres peuvent se vanter d'être devenus une locution proverbiale dans des dizaines de langues.

L'art antique l'a beaucoup aimée : monnaies de Sicile, mosaïques et fresques la montrent en jeune femme à ceinture de chiens marins, brandissant une rame arrachée. Les sculptures monumentales de la grotte de Tibère à Sperlonga en font une pièce maîtresse du groupe des aventures d'Ulysse. Le cinéma et la fantasy la convoquent à chaque adaptation de l'Odyssée, et les jeux vidéo aiment son concept prêt à l'emploi : le boss qu'on ne tue pas, qu'on traverse en acceptant de perdre. C'est la leçon de Circé, intacte après vingt-huit siècles : face à certains monstres, la seule victoire est de passer vite et de compter ses pertes.

Questions fréquentes

Comment Homère décrit-il Scylla ?

Au chant XII de l'Odyssée : douze pieds difformes, six cous très longs portant six têtes, chacune armée de trois rangées de dents, le tout logé dans une caverne à mi-falaise d'où elle happe marins et animaux marins. Sa voix, détail troublant, est celle d'une petite chienne.

Pourquoi Scylla est-elle devenue un monstre ?

Selon la tradition rapportée par Ovide, Scylla était une nymphe aimée du dieu marin Glaucos. La magicienne Circé, jalouse, empoisonna l'eau où elle se baignait : sa moitié inférieure se changea en gueules de chiens furieux. Homère, plus ancien, la présente en revanche comme un monstre de naissance.

Où se trouvent Charybde et Scylla ?

La tradition les situe dans le détroit de Messine, entre l'Italie et la Sicile, aux courants réellement dangereux. Sur la rive calabraise, la ville de Scilla et son rocher portent toujours le nom du monstre.

Que signifie « tomber de Charybde en Scylla » ?

Échapper à un danger pour tomber dans un pire : les deux monstres gardaient chacun un côté du détroit, si proches qu'éviter le tourbillon de Charybde jetait les navires sous les gueules de Scylla. L'expression est passée en proverbe dans de nombreuses langues.

Légendes voisines

Sources

  1. Theoi Project : Skylla (en anglais)
  2. Wikipédia : Scylla (monstre)
  3. Homère, Odyssée, chant XII, traduction Leconte de Lisle (Wikisource)

Scylla dans Crie au loup

Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Scylla y coûte 4 chandelles pour 7 de puissance, avec cette capacité : « À sa révélation : vole 1 puissance à CHAQUE ennemi ici (une tête chacun). » À sa révélation, Scylla prélève un peu de puissance sur chaque ennemi de son lieu : une tête par victime, exactement comme au passage du navire d'Ulysse, où chacune des six gueules descendait chercher son rameur.

On peut la croiser sur Bûcher du solstice, Plaine de midi et Plein midi, lieux de sa région dans le jeu.

La carte parmi les 252

Coût 4, puissance 7 : Scylla frappe plus fort que 78 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.

01234560471114coût en chandellespuissanceAbhartach, Bête du Gévaudan, Black Shuck, Cailleach, Dragons de Duhamel, Griffon… (4/5)Áine, Alkonost, Ammit, Baku, Barbegazi, Bugul Noz… (3/4)Alp, Anguana, Boggart, Boitatá, Croque-mitaine, Dame Blanche… (2/3)Amaterasu, Gargantua, Le Diable, Piasa, Tatzelwurm (6/10)Ankou, Djinn, Grendel, Gwyn ap Nudd, Kochtcheï, Nessie… (5/8)Baba Yaga, Centaure, Cerf blanc, Chapalu, Garache, Huldra… (3/5)Banshee, Belsnickel, Charon, Chupacabra, Clurichaun, Gargouille… (2/2)Basilic, Kuchisake-onna, Kumiho, L’Écho, Lavandières de nuit, Le Cadet… (3/2)Bécut, Dahu (2/5)Black Annis, Chimère, Curupira, Dullahan, Isonade, Joulupukki… (4/6)Bloody Mary, L'Olifant, Le Carnet du père, Loup-garou (3/1)Bouc de Yule, Drop bear, L'Auto-stoppeuse, Le Somnambule, Pooka (2/4)Brownie, Cat Sìth, Chat de Yule, El Coco, Gnome, Jack-in-the-Green… (1/2)Bulgae, Chaneque, Diablotin, Domovoï, Farfadet, Feu follet… (1/1)Bunyip, Grootslang, Ogre (4/8)Caramantran, La Lune rousse, Le Coffre, Le Gibet, Les Bottes de sept lieues, Ningyo (2/1)Chang'e, Dame de la Lune, Charybde, Chasse sauvage, Mesnie Hellequin (5/6)Changeling, Strigoï (2/0)Cirein-cròin, Kraken (5/11)Comte Arnau, Dame Holle, Dragon, Ogresse, Oiseau de feu, Simorgh… (5/7)Cortège des Tsukumogami, Le Conteur (6/7)Coulobre, Drac, Each-uisge, Golem (3/6)Cŵn Annwn, Dip, L'Aîné, Le Hollandais volant, Nosferatu, Penanggalan… (4/4)Dragon de Wawel, Draugr, Gaasyendietha, Graoully, Leppalúði, Oni… (5/9)El Silbón, Gorgone, Máni, Roi des Aulnes, Selkie (3/3)Géant des montagnes (6/13)Grand Méchant Loup, Oiseau Roc (6/11)Jean Chastel (5/5)La Befana, La Diablesse, Père Fouettard, Roi des Korrigans, Stryge (6/8)La Chaîne, Matagot, Tió de Nadal, Utburd (1/0)La Main de gloire (4/2)La Nuit de Kupala, Le Jour le plus long, Le Miroir voilé, Les Douze Nuits (4/3)Les Nornes (5/3)Léviathan (6/14)Louhi, Merlin, Reine des fées, Spring-heeled Jack (6/9)Marid (6/12)Poulpiquet (1/3)Sasquatch (5/10)Troll (3/7)Wendigo (3/10)Avec Scylla : Diable de Jersey, Oiseau-tonnerre, QilinScylla