Le Piasa

En descendant le Mississippi en 1673, le père Jacques Marquette et Louis Jolliet longent des falaises qui, écrit-il, impressionnent par leur hauteur. Sur l'une d'elles, deux monstres peints les font reculer : cornes de cerf, yeux rouges, corps couvert d'écailles, une queue qui fait le tour du corps et se termine en nageoire. La peinture a disparu, la falaise aussi. Le nom, lui, est resté sur la vallée : le Piasa.
La légende
Le texte de Marquette est le document fondateur, et il vaut d'être résumé fidèlement parce que tout le reste en découle. Il décrit deux créatures peintes en vert, rouge et noir, de la taille d'un veau, avec des cornes de cerf, un regard rouge, une barbe comme celle d'un tigre, un visage vaguement humain, un corps écailleux et cette longue queue qui remonte par-dessus la tête et redescend entre les pattes pour finir en queue de poisson. Il ajoute que les peintres français les plus habiles auraient eu du mal à en faire autant, et il note que ses accompagnateurs illinois connaissaient et redoutaient ces figures.
Ce que la peinture représentait pour ceux qui l'ont faite ne nous est pas parvenu directement. L'archéologue Mark J. Wagner propose d'y voir un être spirituel composite, associant des éléments de plusieurs niveaux du monde tel que le concevaient les sociétés du Mississippi ancien, et il situe l'œuvre dans la période mississippienne. Dans cette lecture, la créature n'est pas un démon mais une puissance des rapides dangereux, à laquelle on faisait des offrandes pour passer sans encombre et obtenir sa protection.
L'histoire que l'on raconte aujourd'hui à Alton est tout autre : un oiseau monstrueux dévore les habitants jusqu'à ce qu'un chef nommé Ouatoga se propose comme appât et le fasse tuer par des guerriers embusqués. Ce récit ne vient pas d'une tradition autochtone. Il a été publié en 1836 par John Russell, professeur de son état, dans un article intitulé « L'oiseau qui dévore les hommes », et Russell a reconnu par la suite l'avoir largement inventé. C'est une légende littéraire du XIXe siècle greffée sur un vestige authentique.
Origines et histoire
Le mot Piasa lui-même est problématique. On le traduit couramment par « l'oiseau qui dévore les hommes » en langue illini, mais cette glose vient largement du texte de Russell. Ce qui est documenté, c'est que le nom existait dans la région, appliqué notamment à un ruisseau voisin, et qu'il fut porté par des personnes, dont le père du chef sauk Black Hawk. Le lien entre ce nom et la peinture rupestre n'est pas établi.
Le pictogramme d'origine n'existe plus. Il n'était semble-t-il déjà plus visible vers 1700. La roche qui le portait a été détruite au XIXe siècle, exploitée en carrière pour la fabrication de chaux, dans les années 1840 ou 1850 selon les sources. On ne dispose donc que de relevés et de croquis, réalisés par différents visiteurs entre les années 1820 et 1840, notamment William Dennis, John Caspar Wild, Henry Lewis et Rudolph Kurz, et ces relevés ne concordent pas entre eux.
La fresque actuelle est une reconstitution moderne, peinte sur une autre portion de falaise à Alton, dans l'Illinois, à partir d'un dessin du XIXe siècle devenu la version admise. Elle a été repeinte plusieurs fois : le calcaire local se prête mal à la peinture et l'image doit être restaurée régulièrement. Le site, Piasa Park, est aujourd'hui une attraction locale au bord du Mississippi.
Il faut donc distinguer trois choses que l'on confond souvent : une peinture rupestre authentique, décrite en 1673 et détruite depuis ; une légende écrite en 1836 par un auteur qui a admis l'avoir arrangée ; et une fresque touristique du XXe siècle. Les trois portent le même nom, ce qui n'aide pas.
Variantes et cousins
Dans Peaux et Visages, le Piasa côtoie Mishipeshu, la panthère des eaux des peuples anishinaabe, et l'Uktena cherokee, serpent cornu porteur d'un cristal. Ces deux êtres, eux, sont solidement attestés dans des traditions vivantes, et la comparaison est éclairante : ils montrent à quoi ressemble une figure dont la documentation n'a pas été recouverte par une invention du XIXe siècle.
L'Oiseau-Tonnerre, déjà en jeu, est le grand rapace surnaturel des plaines et des Grands Lacs, souvent opposé aux puissances d'en bas comme la panthère d'eau. Beaucoup d'auteurs ont voulu faire du Piasa un Oiseau-Tonnerre, mais la description de Marquette ne mentionne pas d'ailes : ce sont les relevés et les reconstitutions postérieures qui lui en ont donné.
Dans la culture
Le Piasa est omniprésent à Alton et dans le sud de l'Illinois : nom d'écoles, d'équipes sportives, de rues, de commerces. C'est l'un des rares cas où une peinture rupestre disparue continue de structurer l'identité visuelle d'une région entière, à travers une copie de copie.
La carte du jeu prend au mot le nom que lui a donné le XIXe siècle, celui de la créature qui dévore. En arrivant, elle dévore l'allié le plus faible du lieu et en absorbe la force : c'est la figure peinte qui s'arrache de la falaise, et elle ne fait pas le tri.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le Piasa ?
À l'origine, une figure peinte sur une falaise du Mississippi près de l'actuelle Alton, dans l'Illinois, décrite en 1673 par le père Jacques Marquette : cornes de cerf, yeux rouges, corps écailleux, longue queue terminée en nageoire. Le pictogramme a disparu et la fresque visible aujourd'hui est une reconstitution moderne.
La légende du Piasa est-elle une tradition autochtone ?
Pas dans la forme où on la raconte. Le récit du chef Ouatoga tuant l'oiseau dévoreur d'hommes a été publié en 1836 par John Russell, qui a reconnu l'avoir largement inventé. En revanche, la peinture rupestre était bien réelle et les accompagnateurs illinois de Marquette la connaissaient et la redoutaient.
Peut-on encore voir le Piasa aujourd'hui ?
On peut voir une fresque à Piasa Park, à Alton dans l'Illinois, peinte sur la falaise d'après un croquis du XIXe siècle. Ce n'est pas l'œuvre originale : la roche qui la portait a été détruite par une carrière à chaux au milieu du XIXe siècle, et la peinture n'était semble-t-il déjà plus visible vers 1700.
Légendes voisines
Sources
Piasa dans Crie au loup
Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Piasa y coûte 6 chandelles pour 10 de puissance, avec cette capacité : « À sa révélation : de sa falaise, il fond sur la plus forte carte ennemie de la veillée, où qu'elle soit, et la lâche ailleurs. » La carte emporte la plus forte carte ennemie de la veillée, où qu'elle se trouve, pour aller la déposer ailleurs : c'est la lecture que le XIXe siècle a donnée de la figure peinte sur la falaise du Mississippi, un monstre perché qui voit toute la vallée, se décroche du rocher et disparaît avec ce qu'il a saisi.
On peut la croiser sur Bûcher du solstice, Plaine de midi et Plein midi, lieux de sa région dans le jeu.
La carte parmi les 252
Coût 6, puissance 10 : Piasa frappe plus fort que 94 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.