La Manticore

Son nom est un programme : en vieux persan, la manticore est le « mangeur d'hommes ». Face humaine aux yeux clairs, triple rangée de dents, corps de lion couleur de sang et queue de scorpion capable de décocher des dards, elle est née dans les récits persans, a traversé la Grèce antique dans les carnets d'un médecin trop crédule, et a fini par s'installer pour mille ans dans les bestiaires d'Europe. Peu de monstres ont un pedigree aussi documenté.
La légende
Le portrait classique ne varie guère depuis l'Antiquité : la manticore a la taille d'un très grand lion, une robe rouge comme le cinabre, un visage et des oreilles d'homme, des yeux glauques, et dans la gueule trois rangées de dents qui s'emboîtent comme les dents d'un peigne. Sa queue est son artillerie : hérissée de dards comme celle d'un scorpion, elle frappe au contact et projette ses aiguillons à distance, devant comme derrière, et le venin tue net.
Elle court plus vite que tout ce qu'elle chasse, et elle ne chasse qu'une proie de choix : l'homme. Les auteurs anciens précisent qu'elle dévore ses victimes en entier, os, vêtements et bagages compris, si bien qu'il ne reste aucune trace des disparus. Ce détail, qui a tout d'un argument commode, explique pourquoi personne n'a jamais retrouvé les restes d'un repas de manticore.
Un trait moins connu complète le tableau : sa voix. Les descriptions antiques lui prêtent un cri musical, comparable au son mêlé de la flûte et de la trompette. Une bête écarlate qui vous poursuit plus vite qu'un cheval en jouant de la flûte : les bestiaires n'ont jamais rien produit de plus efficacement cauchemardesque.
Origines et histoire
Tout commence avec Ctésias de Cnide, médecin grec du roi de Perse Artaxerxès II au tournant des Ve et IVe siècles avant notre ère. Dans son livre sur l'Inde, aujourd'hui perdu mais abondamment cité, il décrit le martichoras d'après ce qu'on lui a rapporté à la cour perse. Le nom trahit l'origine : il transcrit un mot vieux-perse signifiant « mangeur d'hommes ». La bête est donc persane par la langue, indienne par la géographie prêtée, grecque par l'écriture.
Les compilateurs antiques se transmettent la créature : Aristote la mentionne d'après Ctésias, Pline l'Ancien l'enregistre dans son Histoire naturelle au livre VIII, avec la triple rangée de dents, la face d'homme, le corps de lion et la queue qui pique comme celle du scorpion. Mais l'Antiquité a aussi son sceptique : Pausanias, au IIe siècle, suggère froidement que le martichoras n'est qu'un tigre grossi par la peur, dont les récits auraient triplé les dents et armé la queue. C'est probablement la meilleure explication jamais proposée : le tigre mangeur d'hommes, mal vu et bien raconté.
L'Europe médiévale hérite du monstre par Pline et Solin, et les bestiaires l'adoptent avec enthousiasme : la manticore y figure parmi les bêtes de l'Inde, souvent chargée d'une lecture morale, figure du mal à visage d'homme. Les manuscrits la dessinent avec un bonnet phrygien parfois, toujours avec ce visage humain qui sourit de toutes ses dents triples. Elle passera des bestiaires aux armoiries, puis au cabinet des monstres classiques de la Renaissance.
Variantes et cousins
La manticore appartient au petit club des hybrides à visage humain, le plus dérangeant de la tératologie : le sphinx grec en est la version à énigmes, la manticore la version à appétit. Le corps de lion les apparente, mais leurs emplois divergent : le sphinx interroge avant de tuer, la manticore ne pose aucune question.
Dans le set, elle retrouve son pays d'origine aux côtés du Div blanc, le démon-montagne du Livre des Rois, et du simorgh, l'oiseau bienveillant de l'Alborz : trois visages du merveilleux persan, le monstre exporté, le démon national et le protecteur. Le griffon, déjà en jeu, complète la famille des hybrides léonins venus d'Orient par les mêmes routes de récits.
Sa queue à projectiles, enfin, la rattache à une lignée d'armes zoologiques imaginaires que la fantasy exploitera sans fin. Il est frappant que l'Antiquité ait inventé, sur la foi d'un rapport de cour, la seule créature du bestiaire classique qui tire à distance : la manticore est le premier monstre d'artillerie de l'histoire.
Dans la culture
La manticore n'a jamais quitté la scène. Flaubert la fait rugir dans La Tentation de saint Antoine, l'héraldique anglaise l'a portée sur des blasons, et le XXe siècle l'a promue pilier des bestiaires de fantasy : Dungeons & Dragons en a fait dès ses origines un monstre emblématique, ailes de chauve-souris ajoutées, et les jeux vidéo, de Final Fantasy à The Witcher, la déclinent en boss récurrent. Le cinéma et la série d'animation s'en servent dès qu'il faut un fauve impossible à approcher.
Sa longévité tient à sa construction : un visage humain sur une machine à tuer, c'est une idée qui ne vieillit pas. Les médiévaux y lisaient l'hypocrisie du mal, les modernes y lisent ce qu'ils veulent, mais tout le monde comprend le frisson : le pire des monstres est celui qui vous ressemble au moment où il vous dévore. Vingt-cinq siècles après le rapport de Ctésias, personne n'a réussi à faire mieux avec un lion, un scorpion et un sourire.
Questions fréquentes
D'où vient la manticore ?
De Perse : son nom transcrit un mot vieux-perse signifiant « mangeur d'hommes ». Le médecin grec Ctésias, au service de la cour perse vers 400 avant notre ère, l'a décrite dans son livre sur l'Inde, et Aristote puis Pline l'Ancien ont transmis sa description à toute la tradition occidentale.
À quoi ressemble la manticore ?
Un corps de lion à la robe rouge sang, un visage et des oreilles d'homme, des yeux clairs, trois rangées de dents emboîtées comme un peigne, et une queue de scorpion capable de projeter des dards venimeux. Les auteurs anciens lui prêtent aussi une voix musicale, entre flûte et trompette.
La manticore a-t-elle existé ?
Non, mais elle a probablement un modèle : dès l'Antiquité, Pausanias suggérait que le martichoras n'était qu'un tigre mangeur d'hommes déformé par la peur et les récits. La triple dentition et la queue à dards seraient des embellissements de témoins terrifiés.
Légendes voisines
Sources
Manticore dans Crie au loup
Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Manticore y coûte 4 chandelles pour 6 de puissance, avec cette capacité : « À la fin du tour : détruit la plus faible carte ennemie d'ici si elle a 2 ou moins (os et bagages compris). » La carte traduit son régime : tour après tour, la manticore fait disparaître une carte ennemie du lieu assez petite pour être avalée en entier, os et bagages compris. Dans les bestiaires, ses victimes ne laissent jamais de restes, et c'est bien pour cela qu'on ne l'a jamais prise.
On peut la croiser sur Bûcher du solstice, Plaine de midi et Plein midi, lieux de sa région dans le jeu.
La carte parmi les 252
Coût 4, puissance 6 : Manticore frappe plus fort que 71 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.