Le Grand Corbeau

Sur la côte nord-ouest du Pacifique, du sud de l'Alaska à la Colombie-Britannique, les nations tlingit, haïda, tsimshian ou kwakwaka'wakw racontent les hauts faits d'un oiseau noir insatiable : le Corbeau. Transformeur, farceur et voleur génial, c'est lui qui, dans les récits, déroba la lumière enfermée dans un coffre de cèdre et la lâcha dans le ciel : depuis, le monde y voit clair.
La légende
Au commencement, le monde est plongé dans le noir. La lumière existe, mais un chef puissant la garde jalousement chez lui, enfermée dans des coffres. Le Corbeau, qui veut la lumière pour lui, se change en aiguille de pin et se laisse boire par la fille du chef. Elle tombe enceinte, met au monde un étrange bébé aux yeux perçants, et le grand-père, attendri, finit par céder au caprice de l'enfant : ouvrir la boîte. Le bébé redevient oiseau, saisit la lumière et s'enfuit par le trou de fumée. Voilà, dans ses grandes lignes tsimshian, le récit du vol de la lumière.
Chaque nation en garde sa version. Chez les Tlingit, dont l'ethnographe John Swanton a recueilli les récits en 1909, le Corbeau libère successivement les étoiles, la lune et le soleil ; une variante le montre forçant la Mouette à lâcher sa prise en lui plantant une épine dans la patte. Chez les Haïdas, il ouvre aussi une coquille de palourde sur la plage de Rose Spit et y découvre les premiers humains, terrifiés, qu'il convainc de sortir dans le monde.
Le Corbeau n'est pas un bienfaiteur : c'est un égoïste dont les caprices arrangent tout le monde. Il vole la lumière pour lui, l'eau douce pour sa soif, le saumon pour sa faim, et chaque larcin, en lui échappant, façonne le monde. Les récits insistent sur cette ironie fondatrice : le monde tel qu'il est n'est pas l'œuvre d'un sage, mais la somme des bêtises d'un affamé.
Origines et histoire
Le cycle du Corbeau est l'un des corpus mythologiques les mieux documentés d'Amérique du Nord. Les grandes collectes datent du tournant du XXe siècle : Swanton chez les Tlingit pour le Bureau of American Ethnology, Franz Boas chez les Tsimshian et les Kwakwaka'wakw. Ces recueils, aujourd'hui dans le domaine public, conservent des dizaines de versions en langue originale avec traduction.
Un point demande le respect : sur la côte nord-ouest, beaucoup de ces récits sont des biens de clan. Ils appartiennent à des lignées précises, qui seules ont le droit de les raconter et d'en porter les emblèmes. Ce que les livres publient est la part rendue publique par les collectes anciennes ; la tradition vivante, elle, continue de se transmettre selon ses propres règles.
Il faut aussi distinguer l'oiseau et le personnage. Le grand corbeau, Corvus corax, est bien réel et abonde sur cette côte : charognard brillant, joueur, capable d'imiter des sons. Les anthropologues, Claude Lévi-Strauss en tête, ont vu dans ce statut de charognard rusé la raison de sa promotion mythologique : un animal du seuil, entre vie et mort, taillé pour le rôle de médiateur.
Variantes et cousins
Le grand cousin continental du Corbeau est Coyote, le farceur de l'intérieur des terres : deux voleurs fondateurs qui se partagent l'Amérique, l'un côté pluie, l'autre côté poussière. Le set les réunit pour la première fois.
Sur sa propre côte, le Corbeau côtoie les puissances qu'il lui arrive de défier ou de servir : le sisiutl, serpent de mer à deux têtes, et la géante dzunukwa, dont les récits kwakwaka'wakw font parfois sa victime ou sa complice. L'oiseau-tonnerre, déjà en jeu, complète ce panthéon du Pacifique nord.
Ailleurs dans le monde, on pense aux corbeaux d'Odin, Hugin et Munin, et à tous les oiseaux médiateurs des mythologies. Mais le parallèle le plus juste reste Prométhée : comme lui, le Corbeau apporte la lumière ou le feu en le dérobant à plus puissant que lui. La différence est de taille : Prométhée se sacrifie, le Corbeau se régale.
Dans la culture
L'art de la côte nord-ouest a fait du Corbeau l'une de ses figures maîtresses : mâts sculptés, masques de transformation, coffres peints. L'œuvre moderne la plus célèbre est la sculpture monumentale de l'artiste haïda Bill Reid, « The Raven and the First Men », dévoilée en 1980 au Musée d'anthropologie de Vancouver : le Corbeau y ouvre la coquille de palourde d'où sortent les premiers hommes. Elle a figuré sur les billets canadiens de vingt dollars.
Le récit du vol de la lumière est devenu l'un des mythes nord-américains les plus adaptés : albums jeunesse, films d'animation, jusqu'au logo de compagnies aériennes d'Alaska. Les adaptations modernes gomment souvent la crudité du personnage original, glouton, menteur et volontiers obscène : le Corbeau des livres pour enfants est bien peigné.
Dans le jeu, le Grand Corbeau se joue pour presque rien et fait piocher une carte à sa révélation : il vient de voler quelque chose, et c'est vous qui en profitez. La carte assume la leçon du mythe : ce qu'il dérobe finit toujours par éclairer tout le monde.
Questions fréquentes
Qui est le Corbeau dans les mythologies de la côte nord-ouest ?
C'est le transformeur et le farceur central des nations tlingit, haïda, tsimshian et de leurs voisines : un être magique capable de prendre toute forme, dont les vols et les caprices ont façonné le monde. Son exploit le plus célèbre est le vol de la lumière, enfermée dans un coffre par un chef puissant.
Comment le Corbeau a-t-il volé la lumière ?
Dans la version tsimshian la plus connue, il se change en aiguille de pin, se fait avaler par la fille du gardien, renaît sous la forme d'un bébé, obtient qu'on lui ouvre les coffres et s'enfuit avec la lumière par le trou de fumée. Les Tlingit racontent la libération successive des étoiles, de la lune et du soleil.
Peut-on raconter librement les histoires du Corbeau ?
Les versions publiées par les collectes anciennes (Swanton, Boas) sont accessibles à tous. Mais sur la côte nord-ouest, beaucoup de récits et d'emblèmes du Corbeau sont des biens de clan : la coutume veut qu'on ne raconte pas l'histoire d'une autre lignée sans sa permission. C'est une propriété culturelle vivante, pas un simple répertoire.
Légendes voisines
Sources
- Wikipedia (EN) : Raven Tales, le cycle du Corbeau sur la côte nord-ouest
- The Public Domain Review : Tlingit Myths and Texts (Swanton, 1909)
- Museum of Anthropology (UBC) : The Raven and the First Men, de la conception à l'achèvement
- Internet Archive : John R. Swanton, « Tlingit Myths and Texts » (1909), texte intégral
Grand Corbeau dans Crie au loup
Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Grand Corbeau y coûte 1 chandelle pour 1 de puissance, avec cette capacité : « Ce lieu reste au jour tant qu’il y est (il a volé la lumière). » Tant que la carte tiendrait son lieu, la nuit n'y tomberait plus : c'est le vol le plus célèbre du Corbeau de la côte nord-ouest, qui a ouvert un coffre de cèdre qui ne lui appartenait pas et lâché la lumière dans le ciel. Depuis, il la garde là où il se pose.
On peut la croiser sur Bûcher du solstice, Plaine de midi et Plein midi, lieux de sa région dans le jeu.
La carte parmi les 252
Coût 1, puissance 1 : Grand Corbeau frappe plus fort que 2 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.