Charon

Charon, créature du folklore (Achéron), illustration

Pour entrer au royaume des morts, les Grecs prévoyaient un budget : une obole, glissée dans la bouche du défunt au moment des funérailles. La pièce payait le passage sur la barque de Charon, le vieux nocher qui fait traverser les fleuves des Enfers. Pas de pièce, pas de traversée : l'au-delà grec commençait par un péage.

La légende

Charon attend au bord de l'eau morte, là où se pressent les ombres des défunts fraîchement descendus. Sa barque est étroite, son humeur exécrable, et son tarif non négociable : une obole par passager. Ceux qui n'ont pas reçu de sépulture, et donc pas de pièce, sont condamnés à errer sur la rive pendant cent ans avant d'avoir droit au passage. La menace pesait lourd sur les vivants : priver un mort de funérailles, c'était le laisser en rade au guichet de l'éternité.

C'est Virgile qui a fixé son portrait pour les siècles. Au livre VI de l'Énéide, quand Énée descend aux Enfers, il découvre « un horrible passeur, d'une saleté terrible », la barbe blanche en broussaille, les yeux de flamme, un manteau noué à l'épaule. Le poète ajoute ce détail admirable : Charon est vieux, « mais c'est la vieillesse verte et vigoureuse d'un dieu ». Le vieillard décharné manie sa perche et sa voile depuis toujours, et pour toujours.

Le nocher ne fait pas d'exceptions, ou de très mauvaise grâce. Les rares vivants qui ont forcé le passage forment le palmarès des grands héros : Orphée l'a charmé de sa lyre, Héraclès l'a bousculé, et Énée n'a passé qu'en montrant le rameau d'or, le laissez-passer des Enfers. La légende ajoute que Charon fut enchaîné un an pour avoir laissé monter Héraclès : même chez les morts, les fonctionnaires répondent de leurs erreurs.

Origines et histoire

Charon n'apparaît pas chez Homère, où les morts passent sans batelier : il surgit dans les textes et sur les vases au VIe siècle avant notre ère, et devient vite un personnage familier, presque domestique, de l'imaginaire funéraire. Les Grecs le représentent en marinier ordinaire, bonnet rond et tunique de travail, loin du spectre : c'est un artisan du passage, l'équivalent surnaturel des passeurs qu'on payait pour traverser les vrais fleuves.

L'obole à Charon n'est pas qu'une image littéraire : l'archéologie retrouve régulièrement des pièces dans les bouches ou sur les yeux des squelettes, en Grèce et bien au-delà, et la coutume a survécu par endroits jusqu'à l'époque moderne. Peu de croyances antiques ont laissé une trace matérielle aussi directe : on peut tenir dans sa main le billet de passage d'un mort d'il y a deux mille ans.

Le personnage a aussi fait rire : dans Les Grenouilles d'Aristophane, Dionysos descend aux Enfers et doit ramer lui-même sur la barque, au rythme du chœur des grenouilles et de leur « brekekekex coax coax », pendant que Charon aboie la manœuvre comme un vieux loup de mer. Dès l'Antiquité, le passeur des morts était assez installé dans les esprits pour qu'on en fasse une figure de comédie. Chez les Étrusques, en revanche, son cousin Charun, armé d'un maillet, avait viré démon : le même emploi, en beaucoup moins fréquentable.

Variantes et cousins

Dans ce set, Charon travaille en équipe : Cerbère garde la porte de l'autre côté du fleuve, et les deux forment le service d'ordre des Enfers grecs, l'un filtrant à l'entrée, l'autre interdisant la sortie. La Pythie, à sa façon, tient l'autre bout de la même administration divine : elle transmet les messages des dieux aux vivants, lui transporte les vivants devenus morts.

Le passeur des âmes est un archétype mondial : presque toutes les cultures fluviales ont leur batelier funèbre. Chez les cartes déjà en jeu, l'Ankou breton conduit sa charrette grinçante comme Charon sa barque, collecteur d'âmes plutôt que passeur, et le Roi des Aulnes emporte les enfants de l'autre côté sans demander de pièce. La barque solaire égyptienne, que le serpent Apophis attaque chaque nuit dans ce même set, rappelle enfin que naviguer parmi les morts est une très vieille spécialité méditerranéenne.

Dans la culture

Dante a offert à Charon sa plus belle promotion : au chant III de l'Enfer, le nocher aux yeux de braise refuse d'abord d'embarquer le poète vivant, et son fleuve devient l'Achéron des damnés. Michel-Ange le peint dans le Jugement dernier de la Sixtine, frappant de sa rame les âmes qui traînent à débarquer, image empruntée directement à Dante.

Le passeur n'a jamais quitté le vocabulaire : « passer de l'autre côté », « le grand passage », l'obole symbolique déposée sur un cercueil, tout notre langage funéraire garde la trace de sa barque. L'astronomie lui a rendu un hommage parfait : la lune principale de Pluton, découverte en 1978, s'appelle Charon, compagne éternelle de la planète naine qui porte le nom du dieu des morts. Et du jeu vidéo Hades aux innombrables passeurs encapuchonnés de la fantasy, il continue d'encaisser : des siècles passent, le tarif reste.

Questions fréquentes

Pourquoi mettait-on une pièce dans la bouche des morts ?

Pour payer Charon : la coutume grecque plaçait une obole dans la bouche du défunt afin qu'il puisse régler son passage sur la barque des Enfers. L'archéologie confirme la pratique, des pièces étant régulièrement retrouvées dans les sépultures antiques.

Que devenaient les morts sans obole ?

Selon la tradition rapportée notamment par Virgile, les morts privés de sépulture (et donc d'obole) erraient cent ans sur la rive avant d'être admis à traverser. C'est pourquoi priver un ennemi de funérailles était l'un des pires châtiments du monde grec.

Quel fleuve Charon fait-il traverser ?

Les sources hésitent entre le Styx et l'Achéron ; Virgile le place sur l'Achéron, et Dante reprendra ce choix. Les Enfers grecs comptaient plusieurs fleuves entremêlés (Styx, Achéron, Cocyte, Léthé, Phlégéthon), et la géographie exacte varie selon les auteurs.

Des vivants ont-ils traversé avec Charon ?

Quelques-uns seulement : Orphée en le charmant avec sa lyre, Héraclès en s'imposant par la force, Énée grâce au rameau d'or. La légende dit que Charon fut puni d'un an de chaînes pour avoir laissé passer Héraclès, preuve que le règlement ne plaisantait pas.

Légendes voisines

Sources

  1. Theoi Project : Kharon (en anglais)
  2. Wikipédia : Charon (mythologie)
  3. Aristophane, Les Grenouilles (traduction française), la traversée avec Charon, sur remacle.org

Charon dans Crie au loup

Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Charon y coûte 2 chandelles pour 2 de puissance, avec cette capacité : « À sa révélation : si une carte ennemie est ici, +1 Encre au tour suivant (nul ne passe sans obole). » Là où un adversaire se présente, Charon prélève son dû sur ce que celui-ci pourra jouer au tour suivant : c'est le péage des Enfers grecs, une obole exigée avant toute traversée, et le vieux nocher n'a jamais fait crédit à personne.

On peut la croiser sur Bûcher du solstice, Plaine de midi et Plein midi, lieux de sa région dans le jeu.

La carte parmi les 252

Coût 2, puissance 2 : Charon frappe plus fort que 14 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.

01234560471114coût en chandellespuissanceAbhartach, Bête du Gévaudan, Black Shuck, Cailleach, Dragons de Duhamel, Griffon… (4/5)Áine, Alkonost, Ammit, Baku, Barbegazi, Bugul Noz… (3/4)Alp, Anguana, Boggart, Boitatá, Croque-mitaine, Dame Blanche… (2/3)Amaterasu, Gargantua, Le Diable, Piasa, Tatzelwurm (6/10)Ankou, Djinn, Grendel, Gwyn ap Nudd, Kochtcheï, Nessie… (5/8)Baba Yaga, Centaure, Cerf blanc, Chapalu, Garache, Huldra… (3/5)Basilic, Kuchisake-onna, Kumiho, L’Écho, Lavandières de nuit, Le Cadet… (3/2)Bécut, Dahu (2/5)Black Annis, Chimère, Curupira, Dullahan, Isonade, Joulupukki… (4/6)Bloody Mary, L'Olifant, Le Carnet du père, Loup-garou (3/1)Bouc de Yule, Drop bear, L'Auto-stoppeuse, Le Somnambule, Pooka (2/4)Brownie, Cat Sìth, Chat de Yule, El Coco, Gnome, Jack-in-the-Green… (1/2)Bulgae, Chaneque, Diablotin, Domovoï, Farfadet, Feu follet… (1/1)Bunyip, Grootslang, Ogre (4/8)Caramantran, La Lune rousse, Le Coffre, Le Gibet, Les Bottes de sept lieues, Ningyo (2/1)Chang'e, Dame de la Lune, Charybde, Chasse sauvage, Mesnie Hellequin (5/6)Changeling, Strigoï (2/0)Cirein-cròin, Kraken (5/11)Comte Arnau, Dame Holle, Dragon, Ogresse, Oiseau de feu, Simorgh… (5/7)Cortège des Tsukumogami, Le Conteur (6/7)Coulobre, Drac, Each-uisge, Golem (3/6)Cŵn Annwn, Dip, L'Aîné, Le Hollandais volant, Nosferatu, Penanggalan… (4/4)Diable de Jersey, Oiseau-tonnerre, Qilin, Scylla (4/7)Dragon de Wawel, Draugr, Gaasyendietha, Graoully, Leppalúði, Oni… (5/9)El Silbón, Gorgone, Máni, Roi des Aulnes, Selkie (3/3)Géant des montagnes (6/13)Grand Méchant Loup, Oiseau Roc (6/11)Jean Chastel (5/5)La Befana, La Diablesse, Père Fouettard, Roi des Korrigans, Stryge (6/8)La Chaîne, Matagot, Tió de Nadal, Utburd (1/0)La Main de gloire (4/2)La Nuit de Kupala, Le Jour le plus long, Le Miroir voilé, Les Douze Nuits (4/3)Les Nornes (5/3)Léviathan (6/14)Louhi, Merlin, Reine des fées, Spring-heeled Jack (6/9)Marid (6/12)Poulpiquet (1/3)Sasquatch (5/10)Troll (3/7)Wendigo (3/10)Avec Charon : Banshee, Belsnickel, Chupacabra, Clurichaun, GargouilleCharon