Le Miroir voilé

Dès que quelqu'un mourait dans la maison, on faisait le tour des pièces. On arrêtait la pendule à l'heure du décès, on ouvrait la fenêtre un instant, on retournait les images — et on jetait un drap sur tous les miroirs. Ce dernier geste est le plus répandu et le mieux attesté de tous ; il a survécu très tard, y compris chez des gens qui ne savaient plus dire pourquoi ils le faisaient. Un miroir découvert pendant une veillée, c'est une ouverture qu'on a oublié de fermer.
Le geste
La consigne varie peu : couvrir toute surface réfléchissante — glaces, psychés, vitres noircies par la nuit, parfois les récipients d'eau — pendant tout le temps où le corps demeure à la maison. On utilise un drap, un linge de deuil, une couverture ; à défaut, on tourne le miroir contre le mur. La levée du voile se fait après les obsèques, quand la maison est rendue aux vivants.
Les raisons données par les informateurs ne sont pas les mêmes partout, et cette variété est justement ce qui intéresse les folkloristes. Selon les régions, on couvre le miroir pour empêcher l'âme du défunt de s'y prendre au passage ; pour éviter qu'elle n'y reste captive au lieu de partir ; pour empêcher les vivants de voir le mort par-dessus leur épaule ; ou parce que celui qui se verrait dans une glace pendant une veillée serait le prochain à mourir. Une même pratique, quatre explications concurrentes : la trace typique d'un geste plus ancien que ses justifications.
Le miroir voilé s'accompagne d'une série de gestes de la même famille, tous destinés à suspendre le cours ordinaire de la maison. On arrête les horloges — le temps du mort n'est plus celui des vivants. On couvre ou retourne les portraits. Dans beaucoup de campagnes, on va avertir les abeilles du rucher, faute de quoi elles quittent la ruche ou meurent. Ce qu'on protège, ce n'est pas seulement l'âme du défunt : c'est l'ordre de la maisonnée, qu'un décès met en danger.
Pourquoi le miroir
L'inquiétude devant le reflet est très ancienne et très largement répandue. Le reflet, comme l'ombre, passe pour une part détachable de la personne — quelque chose d'elle qui se trouve ailleurs qu'en elle. Ce qui peut être séparé peut être volé, retenu, abîmé. De là toute une famille de croyances : ne pas se mirer dans l'eau dormante, ne pas laisser un enfant se regarder trop tôt, ne pas dormir face à une glace.
La superstition du miroir brisé appartient au même ensemble. On l'explique ordinairement par une croyance romaine selon laquelle la vie se renouvelait par cycles de sept ans, d'où les sept années de malheur : le reflet cassé, c'est l'image de la personne cassée, et il faut un cycle complet pour la refaire. L'explication vaut ce qu'elle vaut, mais elle montre bien le raisonnement de fond — le miroir ne montre pas, il contient.
Il faut ajouter une raison matérielle, souvent oubliée : les miroirs ont longtemps été des objets de luxe. Une grande glace dans une maison paysanne était un bien rare, exposé, presque cérémoniel. Voiler l'objet le plus précieux de la pièce était aussi une marque de deuil visible, au même titre que les vêtements noirs et les volets fermés.
Le miroir qui montre l'avenir
Le revers de la crainte, c'est l'usage. Puisque le miroir donne accès à autre chose, on peut l'interroger — et l'Europe a pratiqué la catoptromancie avec assiduité. Les rituels sont remarquablement constants : une jeune fille seule, la nuit, à une date de passage (veille de la Saint-André, veille de Noël, veille de la Toussaint), une ou deux chandelles, un miroir, parfois une brosse ou une pomme, et l'interdiction de se retourner. Elle doit voir apparaître par-dessus son épaule le visage de celui qu'elle épousera.
Le rituel prévoit son propre échec, et c'est ce qui le rend redoutable : si ce n'est pas un époux qui apparaît, c'est une tête de mort, ou le visage du défunt de l'année. La divination et l'interdit de veillée disent donc exactement la même chose, l'un en le cherchant, l'autre en l'évitant. Un miroir, la nuit, dans une maison où l'on veille, montrera quelque chose.
La descendance moderne de ces pratiques est directe. Les jeux de miroir contemporains — prononcer un nom un certain nombre de fois devant une glace, à minuit, dans une salle de bains sans lumière — reprennent le dispositif complet : le lieu clos, l'heure de passage, la répétition de la formule et l'interdit de regarder derrière soi. Le décor a changé, la mécanique non.
Dans la veillée
C'est peut-être la croyance la plus littéralement liée au nom du jeu : la veillée funèbre est le moment où l'on voile les miroirs, et c'est aussi le moment où l'on raconte. Les deux gestes cohabitent dans la même pièce, autour du même feu — on parle fort pour tenir la nuit, et on couvre les glaces pour qu'elle n'entre pas.
Dans Crie au loup, le drap a glissé. Tant qu'il fait nuit sur son lieu, les révélations qui s'y produisent s'appliquent une fois de plus — les vôtres comme celles d'en face. Le miroir ne prend pas parti : il renvoie ce qu'on lui montre, et c'est pour cette raison exacte qu'on le couvrait.
Questions fréquentes
Pourquoi couvre-t-on les miroirs quand quelqu'un meurt ?
Les raisons rapportées diffèrent selon les régions : empêcher l'âme du défunt de rester prise dans le reflet, éviter d'apercevoir le mort derrière soi, ou empêcher que celui qui se verrait dans la glace soit le prochain à mourir. La pratique est bien plus stable que ses explications.
Quels autres gestes accompagnent la veillée funèbre ?
Arrêter les pendules à l'heure du décès, retourner ou couvrir les portraits, ouvrir brièvement la fenêtre, et dans beaucoup de campagnes aller avertir les abeilles du rucher. Tous suspendent le fonctionnement ordinaire de la maison le temps que le mort la quitte.
D'où vient la superstition du miroir brisé ?
On l'explique traditionnellement par une croyance romaine selon laquelle la vie se renouvelait tous les sept ans : un reflet brisé, c'est l'image de la personne brisée, qu'il faut un cycle complet pour reconstituer. D'où les sept années de malheur.
Que voyait-on dans le miroir de divination ?
Le rituel, pratiqué la nuit à une date de passage, promettait de montrer par-dessus l'épaule le visage du futur époux — mais il prévoyait aussi l'autre issue : une tête de mort, ou le visage de celui qui mourrait dans l'année.
Légendes voisines
Sources
Le Miroir voilé dans Crie au loup
Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Le Miroir voilé y coûte 4 chandelles pour 3 de puissance, avec cette capacité : « On voile les miroirs pendant la veillée, et pour cause : tant qu’il fait nuit, les révélations de ce lieu — les vôtres comme celles d’en face — s’appliquent une fois de plus. » Le Miroir voilé ne choisit pas son camp : la nuit, il répète les révélations de TOUT LE MONDE sur son lieu, y compris celles d'en face. C'est un lieu qu'on se dispute plutôt qu'un renfort. Et comme tous les répétiteurs du jeu, il ajoute une application — jamais un facteur.
On peut la croiser sur Bûcher du solstice, Plaine de midi et Plein midi, lieux de sa région dans le jeu.
La carte parmi les 252
Coût 4, puissance 3 : Le Miroir voilé frappe plus fort que 33 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.