La Harpie

Chez le vieux roi Phinée, en Thrace, aucun repas n'arrivait à sa fin : à peine la table dressée, des créatures ailées tombaient du ciel en hurlant, raflaient les plats et souillaient les restes. Les Grecs les appelaient harpies, littéralement « les ravisseuses ». Sous leurs traits de femmes-oiseaux se cache l'une des plus vieilles images du folklore méditerranéen : la tempête qui prend et qui salit.
La légende
La grande histoire des harpies, c'est le supplice de Phinée. Ce roi devin de Thrace, frappé de cécité pour avoir révélé trop de secrets des dieux, subissait une double peine : chaque fois qu'on lui servait à manger, les harpies fondaient sur la table, emportaient le meilleur et laissaient sur le reste une puanteur qui coupait tout appétit. Le roi aveugle dépérissait, affamé devant des tables toujours pleines et toujours gâtées.
Sa délivrance vint avec les Argonautes. Parmi les compagnons de Jason figuraient Calaïs et Zétès, les fils ailés de Borée, le vent du nord. Au raid suivant des harpies, les deux frères s'élancèrent à leur poursuite, l'épée à la main, à travers les airs. La chasse les mena jusqu'aux îles qu'on appela ensuite les Strophades, les « îles du retour » : là, la messagère des dieux Iris arrêta les Boréades, jurant que les harpies ne tourmenteraient plus Phinée. On épargne les ravisseuses, mais on leur retire leur victime.
Le portrait des harpies varie selon les auteurs : Hésiode en fait de belles créatures aux cheveux flottants, plus rapides que les vents et les oiseaux ; mais la tradition retiendra surtout l'image de Virgile, qui les décrit en oiseaux à visage de jeune fille, aux serres crochues, au ventre insatiable, avec « une faim qui ne se rassasie jamais » et cette pâleur d'affamées perpétuelles.
Origines et histoire
Avant d'être des monstres, les harpies sont des vents. Leur nom vient du verbe grec harpazein, « saisir, ravir » : ce sont les rafales qui arrachent, les bourrasques qui font disparaître. Chez Homère déjà, quand quelqu'un s'évanouit sans laisser de trace, on dit que « les harpies l'ont emporté ». Hésiode, dans la Théogonie, leur donne un état civil : filles de Thaumas et de l'Océanide Électra, sœurs d'Iris la messagère, c'est-à-dire filles de la mer et du prodige, sœurs de l'arc-en-ciel. La harpie est le mauvais côté du ciel dont Iris est le beau côté.
Leurs noms sont un bulletin météo : Aello, la bourrasque ; Ocypète, la vole-vite ; Podarge, la pied-rapide, à laquelle Virgile ajoutera Céléno, l'obscure. Podargé, saillie par le vent Zéphyr, met bas les deux chevaux immortels d'Achille : détail qui dit bien la nature première de ces créatures, juments du vent avant d'être femmes-oiseaux.
Avec le temps, l'imaginaire glisse : les vents ravisseurs prennent un corps de vautour et un visage de femme, l'affamée remplace la rafale, et les harpies rejoignent la famille des tourmenteuses ailées, entre châtiment divin et vermine céleste. Virgile les installe aux Strophades puis aux portes des Enfers ; dans l'Énéide, leur cheffe Céléno prophétise aux Troyens qu'ils auront si faim qu'ils mangeront leurs tables, malédiction qui se réalisera, en beaucoup moins terrible que prévu, sous la forme de galettes de pain dévorées en guise d'assiettes.
Variantes et cousins
La cousine immédiate de la harpie, dans ce set, est la sirène : même anatomie de femme-oiseau, fonction inverse. La sirène attire vers elle, la harpie fond sur vous ; l'une est un piège fixe, l'autre un projectile. Les Grecs distinguaient aussi les harpies des Érinyes, les furies vengeresses, même si les Romains finiront par mêler les deux escadrilles.
La famille des rapaces à tête humaine dépasse largement la Grèce : le set S12 aligne le sphinx, lionne ailée à visage de femme, et l'on retrouve chez les cartes déjà en jeu la stryge, l'oiseau nocturne buveur de sang des Romains, qui chasse elle aussi ce qui est jeune et sans défense. Quant au geste de la harpie, voler le repas et gâter le reste, il survivra dans mille récits de goules et de gobelins : la nourriture souillée est une des plus vieilles peurs de l'humanité.
Dans la culture
Le supplice de Phinée a inspiré les peintres de vases grecs dès l'époque archaïque, et la scène des Boréades sabrant les harpies au-dessus du banquet est un classique de la céramique. Dante recrute ensuite les harpies pour son Enfer : au chant XIII, elles nichent dans les arbres tordus de la forêt des suicidés, dont elles arrachent les feuilles à coups de bec.
Le langage courant leur a offert la plus durable des postérités : une « harpie » désigne aujourd'hui une femme acariâtre et criarde, emploi attesté depuis des siècles et devenu si banal qu'on oublie l'aigle derrière l'insulte. La zoologie, elle, a rendu un hommage plus flatteur : la harpie féroce, le plus puissant rapace des forêts d'Amérique du Sud, capable d'enlever des singes en plein vol, porte le nom des ravisseuses grecques. Les naturalistes qui l'ont baptisée savaient ce qu'ils faisaient : quand elle fond serres ouvertes à travers la canopée, personne ne songe à discuter l'héritage.
Questions fréquentes
Que signifie le mot « harpie » ?
Il vient du grec harpazein, « saisir, ravir » : les harpies sont littéralement « les ravisseuses ». À l'origine, elles personnifient les rafales de vent qui emportent les êtres et les choses ; chez Homère, disparaître sans laisser de trace se dit « être enlevé par les harpies ».
Pourquoi les harpies tourmentaient-elles Phinée ?
Phinée, roi et devin de Thrace, avait été puni par les dieux (pour avoir trop révélé l'avenir, selon la version la plus courante) : rendu aveugle, il voyait chaque repas pillé et souillé par les harpies. Les Boréades, fils ailés du vent du nord, les chassèrent lors de l'escale des Argonautes.
À quoi ressemble une harpie ?
Les descriptions varient : Hésiode en fait de belles ailées aux cheveux flottants, rapides comme les vents ; Virgile impose l'image d'oiseaux au visage de jeune fille, aux serres crochues, perpétuellement affamés et pâles de faim. C'est cette version femme-vautour que la postérité a retenue.
Légendes voisines
Sources
Harpie dans Crie au loup
Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Harpie y coûte 2 chandelles pour 3 de puissance, avec cette capacité : « À sa révélation : elle fond du ciel sur un AUTRE lieu et y vole 1 puissance à une carte ennemie (elles emportent le meilleur). » À sa révélation, la harpie arrache un peu de puissance à un ennemi d'un AUTRE lieu et la ramène avec elle : c'est le raid des ravisseuses sur la table de Phinée, des créatures qui tombent du ciel sur un repas qu'elles n'ont pas préparé, raflent le meilleur et repartent.
On peut la croiser sur Bûcher du solstice, Plaine de midi et Plein midi, lieux de sa région dans le jeu.
La carte parmi les 252
Coût 2, puissance 3 : Harpie frappe plus fort que 33 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.