Le Curupira

Au cœur de l'Amazonie, les chasseurs racontent qu'un petit être aux cheveux de feu marche les pieds à l'envers, pour que ses traces mènent toujours dans la mauvaise direction. Le curupira est le gardien de la forêt brésilienne, et sa première mention écrite date du 30 mai 1560 : c'est l'une des plus vieilles légendes consignées d'Amérique du Sud.
La légende
Un chasseur suit une piste dans la forêt dense. Les empreintes sont nettes, fraîches, faciles : trop faciles. Au bout de quelques heures, l'homme comprend qu'il tourne en rond, puis qu'il est perdu. Le curupira l'a repéré, et le curupira n'aime pas les chasseurs gourmands.
La tradition le décrit comme un petit être à l'allure de garçon, aux cheveux rouge feu, dont les pieds sont tournés vers l'arrière. Ce détail est toute sa ruse : ses empreintes partent dans un sens quand il court dans l'autre, si bien que ceux qui le traquent s'éloignent de lui. Certains récits lui prêtent aussi des dents vertes et une vitesse que personne ne peut suivre.
Il n'a même pas besoin de se montrer. Sur les fleuves du Pará, un coup sourd au loin suffisait à le nommer : les rameurs disaient que le curupira frappait les sapopemas, ces contreforts en ailerons des grands arbres, pour vérifier qu'ils tiendraient la tempête qui approchait.
Car ce n'est pas un monstre sanguinaire : c'est un gardien. Ceux qui chassent pour se nourrir passent sans encombre ; ceux qui tuent des femelles pleines ou déboisent sans mesure s'exposent à des journées entières d'errance. Les peuples de la forêt savaient l'amadouer : ils laissaient sur les sentiers des plumes, des éventails et des flèches, péage discret pour traverser son domaine.
Origines et histoire
Le curupira est l'une des rares créatures folkloriques dont on connaisse l'acte de naissance documentaire. Le 30 mai 1560, depuis São Vicente, dans l'actuel État de São Paulo, le missionnaire jésuite José de Anchieta décrit les choses naturelles du pays. Après les arbres et les pierres, il en vient aux spectres dont les Indiens s'épouvantent : il est de notoriété publique, écrit-il, qu'il existe certains démons appelés corupira, qui attaquent les Indiens dans les bois, les fouettent, les meurtrissent et les tuent. Ses frères de la Compagnie, précise-t-il, en ont vu les victimes.
La même lettre livre le geste qui va avec la peur. Sur un chemin qui gagne l'intérieur des terres par des halliers escarpés, les Indiens déposent au sommet de la plus haute montagne des plumes d'oiseaux, des éventails et des flèches, « comme une espèce d'oblation », en priant les curupiras de ne pas leur faire de mal. La croyance est donc antérieure à la colonisation : les Portugais n'ont fait que la mettre par écrit.
Au fil des siècles, le personnage a changé de visage : démon pour les missionnaires, gardien redoutable et farceur pour le folklore populaire, symbole écologique pour le Brésil contemporain.
Le mot et les folkloristes
Le nom vient des langues tupi, et son sens se discute depuis le XIXe siècle. La lecture la plus répandue le décompose en curub, la gale, et pir, la peau : le curupira serait « celui qui est couvert de pustules », traduction que retient le tupiniste Teodoro Sampaio et que le nheengatu redit avec kuru et piré, « peau rugueuse ». Ermano Stradelli propose tout autre chose : curumi, l'enfant, et pira, le corps, soit « corps d'enfant ».
La première grande collecte est celle du général Couto de Magalhães, dans « O Selvagem » (1876). Il range le curupira parmi les divinités soumises à Jaci, la lune, aux côtés du Saci Cererê, du Mboitatá et de l'Urutau, et le définit sans détour : « le dieu qui protège les forêts ». Sa sanction est déjà la nôtre : quiconque abat ou abîme inutilement les arbres est condamné à errer des temps immenses dans les bois sans retrouver le chemin de chez lui.
Stradelli ajoute que le gibier est lui aussi sous sa garde : le curupira reste favorable au chasseur qui se limite à ses besoins, et châtie celui qui « tue par plaisir ». Les naturalistes Spix et Martius le trouvaient au contraire moins terrible que le jurupari, plutôt esprit des bois moqueur. C'est ce feuilletage de témoignages, et non un texte fondateur unique, qui fait le curupira d'aujourd'hui.
Variantes et cousins
Le plus proche parent du curupira est le caipora, si proche qu'on les confond. Dans son « Dicionário do Folclore Brasileiro » (1954), Luís da Câmara Cascudo distingue le caipora par des pieds normaux et un corps glabre, quand le curupira est velu, et note que ce nom domine dans le Nordeste et l'Espírito Santo. Henry Bates tenait les deux êtres pour distincts, Martius pour un seul : la question reste ouverte.
Son compère le plus célèbre reste le saci, le farceur unijambiste au bonnet rouge. Couto de Magalhães entendait déjà leurs deux histoires côte à côte dans les campagnes de São Paulo, du Minas, de Goiás et du Mato Grosso.
Hors du Brésil, ses cousins ne manquent pas. Le chaneque mexicain garde lui aussi les forêts et égare les intrus, et le leshy slave règne sur les bois avec la même manie de brouiller les chemins. Son jeu de piste truqué rappelle enfin le drop bear australien ou le dahu alpin, créatures inventées pour se moquer de ceux qui croient dompter la forêt.
Dans la culture
Le curupira est partout dans la culture brésilienne : contes scolaires, littérature pour enfants. Le Dia do Folclore, institué par le décret nº 56 747 du 17 août 1965, se célèbre chaque 22 août, et le gardien y tient un rôle de premier plan.
Il a aussi une carrière officielle. La Fundação Brasileira para a Conservação da Natureza l'avait adopté comme emblème dès 1958. Puis, sur un projet déposé en 1968 par la députée Dulce Salles Cunha Braga, l'État de São Paulo a promulgué le 11 septembre 1970 une loi tenant en une phrase : le curupira devient le symbole de l'État comme gardien et protecteur des forêts et des animaux qui y vivent.
Le grand public international l'a découvert en 2021 avec la série Netflix « La Cité invisible ». On le croise aussi dans les jeux vidéo, de Ragnarök Online à Max Payne 3, et jusque dans le ciel : en février 2024, un astéroïde géocroiseur découvert par l'observatoire brésilien Sonear a officiellement reçu son nom. Il a enfin servi de figure emblématique à la COP30 de Belém. Pour un gardien couché sur le papier en 1560, c'est une belle course, menée, comme il se doit, les pieds à l'envers.
Ce que la légende raconte
Le curupira met en récit une éthique de la chasse. Celui qui prélève pour se nourrir passe ; celui qui tue des femelles pleines ou abat plus que son besoin s'égare. Ermano Stradelli l'écrivait déjà : le gardien est favorable au chasseur mesuré et châtie celui qui « tue par plaisir ». Les offrandes de plumes et de flèches que décrit Anchieta en 1560 disent la même chose en gestes : la forêt n'est pas un stock, c'est un territoire habité où l'on paie un droit de passage.
Ses pieds inversés portent une leçon d'humilité : dans la forêt, les signes mentent, et la confiance du chasseur dans sa propre lecture des traces est précisément ce qui le perd. On peut y voir la sagesse des peuples de la forêt condensée en une seule image : croire maîtriser l'Amazonie, c'est déjà s'y perdre.
L'histoire du personnage raconte enfin celle du Brésil. Démon pour les missionnaires du XVIe siècle, « dieu qui protège les forêts » pour Couto de Magalhães en 1876, il est devenu symbole officiel de l'État de São Paulo en 1970, puis figure de la COP30. Plus de quatre siècles après la lettre d'Anchieta, le gardien sert toujours ; seul l'ennemi a changé, les chasseurs gourmands ayant cédé la place aux tronçonneuses.
Le Curupira existe-t-il vraiment ?
Créature de légende Gardien de forêt du folklore tupi, consigné par écrit dès 1560, sans aucune observation vérifiée.
- Ermano Stradelli, qui a recueilli le mythe en langue générale amazonienne, y lit une règle de chasse : le curupira reste propice à celui qui tue selon ses besoins et châtie celui qui « tue par plaisir », poursuit les femelles ou les petits.
- Les étymologistes tupi expliquent son nom par curub, la gale, et pir, la peau, soit « celui qui est couvert de pustules » ; Ermano Stradelli propose au contraire curumi et pira, « corps d'enfant ».
- Ses cheveux roux et son corps velu appartiennent à des variantes tardives : Câmara Cascudo note que le caipora, esprit voisin souvent confondu avec lui, s'en distingue justement par un corps glabre et des pieds normaux.
Dans les archives

Sur les traces de Curupira
- StatueStatue du Curupira, Parque Estadual Alberto Löfgren (São Paulo)Une sculpture due à Thirso Cruz y a été inaugurée le 21 septembre 2019, jour de l'Arbre, à l'emplacement du monument dressé en 1970 dans l'ancien Horto Florestal.
- MuséeMuseu Florestal Octávio Vecchi, São PauloLa statuette originale de 1970, vandalisée dans les années 1990 puis restaurée, y est conservée.
- Fête vivanteDia do Folclore, 22 aoûtJournée du folklore brésilien instituée par le décret nº 56 747 du 17 août 1965 : écoles et municipalités y mettent en scène le curupira et ses compères.
Questions fréquentes
Pourquoi le curupira a-t-il les pieds à l'envers ?
C'est sa ruse principale : ses pieds tournés vers l'arrière laissent des empreintes qui partent dans le sens opposé à sa course. Les chasseurs qui le pistent s'éloignent donc de lui sans le savoir, et les intrus qui suivent ses traces s'enfoncent dans la forêt jusqu'à se perdre.
Quelle est la plus ancienne trace écrite du curupira ?
Une lettre du missionnaire jésuite José de Anchieta datée du 30 mai 1560, écrite à São Vicente (Brésil). Il y décrit des démons appelés corupira qui attaquent les Indiens dans les bois, et note que ceux-ci leur laissent en offrande plumes, éventails et flèches sur les chemins de montagne.
Quelle est la différence entre le curupira et le caipora ?
Les deux sont des esprits gardiens de la forêt brésilienne et les récits les confondent souvent. Dans son « Dicionário do Folclore Brasileiro », Câmara Cascudo distingue le caipora par des pieds normaux et un corps glabre, là où le curupira est velu et a les pieds tournés vers l'arrière. Le nom caipora domine dans le Nordeste et l'Espírito Santo.
Quelle différence entre le curupira et le saci ?
Le curupira est un gardien de la forêt aux pieds inversés, qui punit les chasseurs et les déboiseurs excessifs. Le saci est un farceur unijambiste au bonnet rouge, qui multiplie les petites blagues domestiques. Le premier protège un territoire, le second sème la pagaille partout où il passe.
Ses cousins dans le monde
- Le CaiporaBrésilLe même office de gardien, mais Câmara Cascudo l'en distingue par des pieds normaux et un corps glabre là où le curupira est velu et marche à l'envers.
- Le SaciBrésilCompère brésilien mais pur farceur : il embête les fermes pour le plaisir, sans la mission de gardien du curupira.
- Le ChanequeMexiqueGardien mésoaméricain des forêts et des sources, qui égare lui aussi les intrus mais peut voler l'âme des imprudents.
- Le LeshyRussieLe maître slave de la forêt égare pareillement les voyageurs, mais règne en seigneur des bois plus qu'en justicier de la chasse.
- Le Drop bearAustralieLe piège australien est une blague moderne de bizutage, quand le curupira encode une éthique ancienne du prélèvement.
Légendes voisines
Sources
- Wikipédia : Curupira
- José de Anchieta, « Cartas, informações, fragmentos históricos e sermões » (éd. Afrânio Peixoto, Civilização Brasileira, 1933) : Carta de S. Vicente, 30 mai 1560, sur Internet Archive
- Couto de Magalhães, « O Selvagem » (Rio de Janeiro, 1876), sur Internet Archive
- Instituto Florestal (gouvernement de l'État de São Paulo) : Curupira, mémoires de l'Institut forestier
- Assembleia Legislativa de São Paulo : loi du 11 septembre 1970 faisant du curupira le symbole de l'État
- ComCiência (Labjor/Unicamp) : « Curupira, a criatura que antecipou a necessidade de preservação ambiental »
- Wikipedia (EN) : Curupira
Curupira dans Crie au loup
Ce site accompagne Crie au loup, un jeu de cartes gratuit sur les créatures du folklore. Curupira y coûte 4 chandelles pour 6 de puissance, avec cette capacité : « Ses pieds sont à l'envers : la plus forte carte ennemie d'ici suit ses traces et se perd ailleurs. » Le Curupira n'abat pas l'intrus le plus puissant de son lieu, il l'égare ailleurs : ses pieds tournés à l'envers impriment des traces qui mènent dans la mauvaise direction, et le chasseur les suit consciencieusement jusqu'à se retrouver loin de tout.
La carte parmi les 252
Coût 4, puissance 6 : Curupira frappe plus fort que 71 % du bestiaire. Plus un point est gros, plus il y a de cartes sur cette case.